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Full text of "Histoire des caciques d'Haiti"

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Histoire des caciques d'Haiti 



Emile Nau, Ducis Viard, Eugene Nau 



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HISTOIRE 



DES 



CACIQUES D'HAITI 



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LE BARON EMILE NAU 



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HISTOIRE 



DBS 



• CACIQUES DHAITI 



PAR 

LE BARON EMILE NAU 

DEUXIEME EDITION PUBLIEE AVEC l'aUTORISATION 
DES HERITIERS DE l'aUTEUR 

PAR 

DUCIS VIARD 



PARIS 
GUSl^T^ GU^RIN ET C'% EDITEURS 

227^RUE DES BOULANGERS, 22 

:^894 



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NOTICE BIOGRAPHIQUE 



M:mile nau 

M. Emile Nau naquit k Port-au-Prince, capitale de la Repu- 
blique d'Haili, le 26 fevrier 1812. 

II mourut en cette ville k Tetge de quarante-huit ans, le 
:27 fevrier 1860. 

Issu de parents qui ont occupy une place des plus remar- 
quables dans la societe haitienne, il sut conserver tout le temps 
de sa courte existence la renommee de sa famille. 

L'un des hommes lesplus distingues de son epoque sous tous 
les rapports, M. Emile Nau a passe sa vie a utiliser ses connais- 
sances a la gloire de son pays. 

' Sa brillanle et inepuisable intelligence, ses incontestables 
talents litteraires, ses rares qualites d'artiste le placdrent bien 
haut dans I'estime et la consideration publiques. 

Pendant longtemps il a milite dans la pressed 

Fondateur du journal politique la Republique qui parut au 
lendemain de la revolution du 22 decembre 18S8, il sut, par 
la juslesse de ses idees, se reveler a ses concitoyens comme un 
esprit superieur. 

Ecrivain aussi prolbnd que judicieux, femile Nau n'a jamais 
exprime dans les colonnes de cette publication que les senti- 
ments du plus pur patriotisme. 

""Ti^^adsit dans ses ecrits, avec le tact le plus parfait, I'opinion 
generale de^5r>#^ ^ patriotes. Le gouvernement du president 
Geffrard trouvait en ibi^le champion qui secondait les efforts, 
tentes pour introduire lesf^ogres dans notre pays. 

» fimile Nau ccrivit dans le Manifeste, II fut un des fondateurs du 
journal le R^publicain, de VUnion et du Patriote de son epoque. 



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Vm , NOTICR BIOGRAPHIQUE 

Aussi disparut-il regrette de tout le monde. 

Son nom restera glorieux dans noire histoire pour etre trans* 
mis a la posterite la plus reculee. 

Parmi les compositions litt^raires qu'il a laissees, son Hhtoire 
des Caciques d'Ha'iti dont nous publions la deuxieme edition, ^ 
apres quarante annees d'intervalle, est incontestablement ^ 

Toeuvre nationale la plus digne d'inter^t que Ton puisse consul- f 

ter sur les antiquites hai'tiennes. * ( 

Remarquablement bien combinee, presentee sous uae forme 
attrayante et e'crite dans le style le plus correct, cette magistrale || 

etude n'a pas ete sans attirer seulement Tattention de nos con- 
citoyens; elle a encore merite Tinsigne honneur d'etre soumise \ 

a Tappreciation de la presse etrangere. / 

La Feuille du Commerce des Courtois, le Moniteur officiel . t 
de la Republique, la Bevue contemporaine de Paris, ont ete les ! 
trois principales publications qui ont, tour a tour, fait I'analyse ! 

critique du livre de la fagon la plus elogieuse pour I'auteur. ^ 

Comment pourrait-on laisser perir une telle oeuvre ? ^ j 

Justement appreciee des contemporains de I'auteur, elle ne 
pouvait, en effet, etre ignoree de notre generation. Nous avons 
compris de notre devoir de la faire revivre pour la mettre entre 
les mains de cette brave jeunesse qui s'interesse tant aux choses 
de Tesprit. 

Voilk ce qui explique pourquoi nous avons entrepris cette tache 
avec Tautorisation des parents d'fimile Nau. 

Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer un regret : ' 

c'est de n'avoir jamais connu I'illustre ecrivain autrement que j 

par ses oeuvres. Cela ne suffit pas pour nous permettre de par- j 

ler a Taise de I'homme qui a fourni a la Republique une carriere [ 
courte il est vrai, mais pleine de devouement, de fierte et d'inde- j 
pendance. 

A d'autres est reserve le soin de faire des recherch€is_.pius 
savantes pour presenter dans Thistoire de laJiit'^»'ataTe haitienne 
cette glorieuse figure d'EmileNau qui futi^ute sa vie non seule- 
ment un amant passionne des lettres,, mais encore un citoyen 
modeste autant qu'un ami sincere. 

Port-au-Prince, le 10 mai 1893^ 



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3 'J'l' I 



• I 



AVANT-PRiDPOS 






Le Moniteur du 27 Janvier 1855, n*^ 7, 10® annee, reproduit la 
piece d-aprfes publiee d'abord par la Feuille du Commerce: 

flISTOIRE DES CACIQUES D'HAITI 

par M. Emile Nau. 



Lisez, quand elle aura papu, VHistoire des Caciques d' Haiti 
par M. Emile Nau, dont on a bien voulu nous communiquer 
un exemplaire. Ge Uvre, comme on le verra, est le fruit d'une 
longue etude sur Thistoire des naturels du pays. 

La guerre et les massacres n'onl jamais eu de plus innocentes 
victimes que ces malheureux aborigenesqui, en 1492, lors de la 
decouverte, formaient une population de prfes d'un million 
d'ames. Quinze annees se sont a peine ecoulees, et il n'en reste 
plus que soixante mille. 

Gette premiere periode de I'histoire d'Ha'iti, tout aussi inte- 
ressante a notre avis que celles qui I'ont suivie, est traitee par 
rauteur avec ce soin et cette exactitude qui sont toujours un 
des principaux merites de toute oeuvre historique. 

Si les documents dont M. Emile Nau a lire son ouvrage ne 
sont pas nouveaux, nous pouvons dire hardiment que son livre 
est tout a fait nouveau : Thistoire de France n'est-elle pas dans 
ses chroniques ? 

1 



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2 AVANT-PROPOS 

Ge livre, nous n'en doutons pas, sera lu partopt avec un vif 
inter^t, parce qu'il renferme d'emouvantes pages, parce qu'il 
comble dignement une laeune qui existait dans I'histoire gene- 
rale de notre pays. 

Essayons de donner, en quelquesmots, une analyse succincte 
de cette histoire. L'introduction ecrite avec simplicite nous montre 
Golomb, apres tant de deboires, partant du port de Palos avec 
ses trois vaisseaux, dont le plus grand, la Marie^ qu'il montait, 
avail moins de quatre-vingts tonneaux. 

Les details qui precedent Tarrivee de Golomb au m61e Saint- 
Nicolas, son entrevue avec le cacique Guacanagaric, les secours 
qu'il en regoit lors du naufrage d'un de ses vaisseaux, et son 
retour en Espagne, tout cela est Ires bien raconte. 

Le tableau ou Gaonabo est attaque et defait par Golomb est 
tres beau. On verra <5e vaillant cacique donner innocemment 
dans le piege d'Ojeda auquel il ne pent echapper par ignorance. 
Gaonabo n'etait pourtant pas un homme ordinaire, ccmme on 
pourra s'en convaincre, et il eut fini par rendre ses Indiens tres 
redoutables. M. Emile Nau rapporte un trait admirable de ce 
cacique et qui fait, apprecier son noble caractere. « II etait 
charge des memes fers qu'on lui avait fait accepter comme un 
ornement royal. Ses membres s'affaissaient sous leur poids; 
mais ni son courage ni sa fierle d'&me n'en etaient abattus. 
Aucune faiblesse ne d^shonora sa captivite. 

« La premiere fois que I'amiral entra dans sa prison, accom- 
pagne des personnes de sa suite, et entoure de ce respect et de 
ces attentions empressees qui annoncent le chef supreme, Gao- 
nabo n'eut aucun doute que ce fut le cacique des Espagnols; 
mais il affecta de ne pas le savoir, et ne se derangea point. II 
paraissait meme absorbe dans une profonde reflexion, le sou- 
venir peut-etre et le regret de son royaume perdu et de sa liberie' 
ravie. Mais quand Ojeda se fut presente un instant apres, il se 
leva pour le saluer, en soulevant le poids de ses fers. On lui fit 
remarquer qu'il avait omis de temoigner le m6me respect a 
Guamaquina le chef superieur, entre avant Ojeda. « J'ai salue, 
repondit-il, celui qui a ose venir m'arreter dans mon royaume 
meme. » 

Mot admirable, et digne des plus beaux temps de Tantiquite I 



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I 



AVANT-PROPOS 3 

Les eiforts que fait Manicatoex, tvhve de Caonabo, pour le 
jvenger sonl le r^sultat de ces sentiments de la"* nature auxquels 
; ' les sauvages eux-memes, conune ^n verra, n*6taient pas etran- 
gers. 

II y a un beau trait de devouement dans ce tableau ou le 
cacique Mayobanex refuse k Barthelemi Golomb de lui livrer 
Guarionex contraint de se refugier chez lui. 

La revolte de Roldan Ximenes, la ruse qu'il emploie pour 
gagner Boehechio, le roi du Xaragua et frere d'Anaeoana, ne sont 
pas indignes de notre epoque. 

Nous touchons a Tepisode sanglant du Xaragua. Les plus 
durs se sentiront emus au tableau de cette horrible boucherie 
dont Ovando fut seul coupable. Ce changement subit d'une fete 
ou tous les coeurs etaient a la joie en un massacre epouvantable 
est, sans contredit, une des pages les plus dramatiques qu'ait 
ecrites M. Emile Nau. 

Sous Tadministration si remarquable d'Ovando, les mines de 
Cibao et de Saint-Christophe sout d'un revenu immense pour 
TEspagne ; les Indiens y travaillent forcement et marchent 
k pas presses vers la tombe. Qulmporte ! Ovando enverra faire 
la traite des insulaires des lies Lucayes. 

Gependant la voix puissante de Montesino en faveur des 
Indiens retentira jusqu'au pied du tr6ne d'Espagne. Puis Ton 
verra arriver dans la colonic Albuquerque avec des ordonnances 
royales qui ne seront executees qu'a demi. Etrange fatalite' ! le 
cardinal Ximenes, regent d'Espagne, sollicite par Las Gasas, cet 
Uutrechaleureux defenseur des Indiens, donnera aussi des ins- 
tructions qui ne seront pas accomplies. L'infatigable Las Gasas, 
ne se rebute pas, il retourne en Espagne, et cette fois, il est en- 
tenduavec d'autres en pleine audience royale. La un yrai plai- 
doyer a lieu, et quoique la victoire soit complete pour Las Gasas, 
rien n'est change au sort des Indiens. 

G est un beau chapitre que celui qui concerne Golubanama. 
On aimera beaucoup Theroique resistance de ce cacique dans 
sa lutte vigoureuse avec Esquibel. Poursuivia outrance jusqu'a 
la Saona ou il s'etait r^fugie, il est enfin pris et amene k Santo- 
Domingo ou il est pendu, comme I'avait ete Macaona. En lui 



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^1 



AVANT-PROPOS 



s'eteint le dernier des caciques delad^couverte, et Tile enti( ^ L, 
est desormais so\imise a la domination espagnole. ^^ | 

Le cacique Henri est un etrange persounage. II profitera des .^ 
legons du Pere Remi qui s^est charge de le civiliser et apprendra 
beaucoup de choses, voire un peu de latin. Maltre absolu des 
mantagnes du Bahoruco, il y r^gne en souverain au milieu de 
ses compagnons dont il a fait un ordre guerrier. II inquiete les 
Espagnols qui tentent contre lui plusieurs expeditions infruc- 
tueuses, et de guerre ksse, Charles-Quint lui fait offrir la paix 
par un envoye extraordinaire, le general Barrio-Nuevo, qui lui 
porte une leltre de TEmpereur. Henri n'accepte pourtant pas la 
paix sans conditions. Get episode est curieux de details. 

Lorsque Teveque Ramirez vienl remplacer Diego Golomb dans 
Tadministration du pays, il s'y trouvait a peine quatorze mille 
Indiens^ 

11 y a dans ce livre d^s episodes qui trouveront des incredules 
parce quails semblent relever de la legende. Tout y est vrai 
pourtant, puisque rien n'en est dementi par Thistoire. 

Tous ces evenements se sont accomplis en moins de vipgt- 
six ans et trois sifecles seulement nous en separent. G'e^t done 
de I'histoire moderne que nous avons Ik. 

Ges faits reunis, pour la premiere fois, en un corps complel 
d*ouvrage, ont pris sous la plume elegante de Tauteur leur forme 
definitive. G*est en somme une oeuvre remarquable, et qui de- 
note a chaque page ce soin du styl« qui est une des premieres 
conditions du succes. 

Nous ne pouvons mieux terminer notre article qu'en disant 
de M. E. Nau et de son Hhtoire ce qu'un des ecrivains les plus 
distingues de la presse parisienne a dit de M. Madiou dans uri 
compte rendu de I'ouvrage de ce dernier : c Un pays qui pro- 
duit des hommes tels que lui, et ou s'impriment des oeuvres de 
cette valeur n*est pas, quoi qu'on en disc, perdu pour la civilisa- 
tion. » [Feuille du Commeixe.) 



Du MoniteurAxx 8 septembre 1854, n^39, 10^ ann^e, nous ex- 
tray ons ce qui suit sur le livre d'Emile Nau. 

Nous eprouvons le plus grand plaisir a inserer dans les co- 
lonnes de ce journal un fragment du Bulletin litteraire de la 



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i 



AVANT-PROPOS 5 

vue contemporaine, recueil periodique qui se publie a Paris. 

y est question de VHistoire des Caciques d' Haiti de M. Emile 
au. Deja imm6diatement apres la publication du beaii 
livre de M. Emile Nau, nous avons eu Toccasion de dire que son 
Uvre lui fait le plus grand honneur et prouve qu'il est un histo- 
rien path^ique. Nous sommes heureux de nous^tre rencontres, 
dans rappreciation de VHistoire des Caciques d' Haiti avec le cri- 
tique impartial et eclaire de la Revue cpntemporaine. 

Nous nous empressons de faire connaitre au public haitien 
cette consciencieuse appreciation de Toeuvre de Tun de nos con- 
citoyens., Cetle appreciation du livre de M. Emile Nau est pour 
lui un bien grand encouragement, nousdisons aussi une recom- 
pense bien meritee de ses pe'nibles veilles. 

Que tous ceux d'entre nous qui s'occupent d'histoire, de litte- 
rature, de sciences, s'enhardissent de Texemple de M. Emile 
Nau. Qu'ils se persuadent qu'aujourd'hui, iln'y a point de parti 
pris contre nous, et que, si des ecrivains, des litterateurs etran- 
gers nous observent, ce n'est point pour nous ecraser de tout le 
poids de leur science seculaire, mais bien plut6t pour entourer 
de leu7*s sympathies les fils de cette jeune nation, fille de VAfri- 
que et de la France, qui, apres avoir conquis la liberie, s'ef- 
force de creer une litterature nationale. 

L'6crivain de IdiRevv^ contemporaine dit : 

€ Ge livre merite de fixer notre attention parce qu'il fait re- 
vivre de la yie de Thistoire un peuple. entier, un peuple doux el 
inoffensif, que nous avons tue, nous Europeens, nous Chretiens 
en lui portant la croix et I'Evarlgile. II nous int^resse encore 
parce qu'il est I'oeuvre d'un Haitien, et que nous entourons de 
toutes nos sympathies cette jeune nation, qui, apres avoir con- 
quis la liberte, s'efForce de creer une litterature nationale. L'ile 
d'Haiti compte d6ja quelques poetes : Dupre, Ghaulathe, Mullery, 
Oger Longuefosse, Mikcent et surtout Ignace Nau et Goriolan 
Ardouin. Elle possede un publiciste remarquable : M. Linstant; 
mais la litterature historique est celle qui jusqu'^ ce jour a pro- 
duit en Haiti les oeuvres les plus remarquables. Dans cette car- 
riere difficile se sont distingues principalement : M. Madioudont 
les trois volumes ont obtenu un succes legitime ; M. Saint-Remy 



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6 AVANT-PROPOS 

\ 

auteur d'une Vie de Toussaint- Louver lure, chaudement ^crite 
et brillante de coloris ; M. B. Ardouin, dont ici meme nous avons 
nagu^re apprecie les Eludes pleines de justesse etde profondeur. 
Ges travaux recommandables laissaient malgre leur etencftie, 
deux lacunes dans Thistoire de Saint-Domingue. M. Kmile Nau 
vient d*en combler une en publiant son Histoire des Caciques^ 
a laquelle il s'etait des longtemps prepare par d'excellentes 
etudes sur les antiquit^s de son pays. 

« M. Nau a fait preceder son livre d'une introduction con- 
sacree tout entiere a Thistoire de Christophe Colomb, jusqu*au 
moment ou ce grand homme aborda aux rivages haitiens. En- 
trant ensuite en matiere, il decrit la situation politique de I'ile 
a I'epoque de la decouverte, I'etat social des indigenes, leurs 
nuances, leur Industrie, leur religion, leurs croyances, etc. Ce 
premier chapitre presente un interet parliculier. Nous y retrou- 
vons les debris curieux du systeme cosmogonique des anciens 
Aborigenes, Torigine du soleil et de la lune et la genese de Thu- 
manite. Louquo etait I'Adam haitien. II vecut longtemps, s*adon- 
nant a Tagriculture, et laissa en mourant un beau jardin tout 
plante d'ajes, d'ignames, de mai's, de manioc. Pratiquant des 
incisions a son nombril et k sa cuisse, il en avait tire les animaux 
et les hommes ; mais ceux-ci n'avaient point appris pendant sa 
vie k utiliser les plantes qu'il avait cultivees; Louquo leur ap- 
parut done un jour sous la figure d'un vieillard et leur enseigna 
tous les secrets de I'agriculture. Ces hommes avaient nom : Ra- 
cumon, Savacon, Achinaon et Couroumon. Apres diflerentes 
transformations ils furent definitivement changes en etoiles, Sa- 
vacon presida aux grandes pluies ; Achinaon aux petites pluies et 
aux vents violents; Couroumon^ devint le genie des temp^tes. Les 
Indiens appelaient tous leurs dieux Chemis ou Zemes el ils en 
reconnaissaient un grand nombre. Chaque cabane en renfer- 
mait une collection considerable, et nul ne se mettait en voyage 
sans emporter de petites statuettes des divinites protectrices. On 
rendait aux Zemes un culte public dans les cavernes sacrees, et 
aujourd*hui encore on voit la figure de ces dieux sculptee dans 
quelques-unes de ces grottes. Comme en Egypte et dans I'lnde 
ils etaient representes avec des tetes d'animaux; Fun avait une 
tete de singe, un autre d'agouti, de mabouya, de couleuvre ou 



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AVANT-PROPOS 7 

de chauve-souris. Le Cacique supreme reunissant les pouvoirs 
temporel et spirituel 6tait le souverain pontife de la religion, 
et les dieux rendaient les oracles par la bouche des pr^tres ap- 
pel6s butios. A cote ou plulot au-dessus des Zemes, les Indiens 
plagaient deux autres divinites, le Dieu supreme et Attabeira 
ou Mamona qu'ils qualifient de Mere de Dieu, M. Emile Nau 
suppose que co Dieu supr^uie etait celui des Chretiens et que 
Mamona ne differs^it pas de la Vierge Marie, dont le culle avait 
ete emprunte aux premiers colons europeens. Nous sommes 
entr^s dans ces details pour donner une idee de I'interfit qu'offre 
au point de vue archeologique le livre dont nous nous occu- 
pons. 

« C'est une histoire de sang et de larmes que celle des Haitiens 
soumis au joug des Espagnols alteres d'or. En voyant arriver 
ces navigateurs etrangers, ils les avaient pris pour une vari^te 
inconnue de Caraibes anthropophages, et s'etaient refugies en 
toule hate dans les montagnes ; mais pour gagner leur confiance 
et conqu^rir leurs sympathies, Colomb n'avait eu qu'a traiter 
avec egard une jeune femme tombee entre ses mains, et a lui 
rendre ta liberte apres I'avoir paree de verroteries et de grelots. 
Geux qu'on prenait pour des Gannibales furent alors consideres 
comme des creatures descendues du ciel ; les Indiens se porte- 
rent en foulea leur rencontre, et les Caciques memes s'empres- 
serent de les visiter. Un fort s'eleva sur la c6te, puis un second, 
puis une ville. C'en est fait, pauvres Haitiens, enfants de la na- 
ture, simples et bons comme votre m^re ! votre lie d61icieuse a 
cesse de vous appartenir. Adieu les jeuxnaUs, lesf^tes bruyantes, 
la musique et les chants au bord des ruisseaux limpides! L'or, 
ce m6tal precieux, ne git-il pas sous la terre que vos pieds fou- 
lent? AroBuvrel fouillez le sol; ouvrez les mines profondes... 
C'est ta fosse que tu creuses, peuple infortune, et bient6t tu y 
disparaitras tout entier !... Le fils pieux n'ira pas suspendre aux 
branches fleuries du caymilo dor6 ou de Todorant bixa, le 
hamac ou son vieux pere aurait trouve doux de s'endormir 
pour r6temit6, au milieu des chants des oiseaux et du bruisse- 
ment du feuillage ! L'enfant d'Haiti mourra esclave, la pioche ^ 
la main, sous le fouet ou le baton. 

€ M. Emile Nau a retrace avec un talent reel ce drame lamen- 



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8 AVANT-PaOPOS 

table, qui finit par raneantissement de la classe aborigene. On 
sent h. chaque page Tinter^t que Tauteur porte au sujet qu'il a 
choisi. Au point de vue de Torigine, il n'y a rien, sans doute de 
commun entre Tancienne population de Saint-Domingue et ses 
habitants actuels, mais la terre qui nourrissait les uns nourrit 
aussi les autres, et en comblant les vivants de ses bienfaits, elle 
etablit entre euxetceux qui ne sont plus une parente veritable, 
que le coeur sent et comprend. G'est ainsi que nous, Fran^ais, 
nous entourons d 'une veneration profonde les monuments drui- 
diques dont notre sol est convert sans savoir, chacun en partieu- 
lier, si nous sommes Gaulojs, ou Italiote, ou Franc, ou Goth, 
ou Burgonde, ou Vandale, ou Hib^re. Quand les Espagnols ar- 
riv^rent en Haiti, File avait pour cacique supreme I'indolent 
Guacanagaric, qui n*avait d'energie que pour la votupte et 
aurait donne tout son royaume pour un regard ou une caresse 
de la belle Galalina. Les etrangers pouvaient tout oser avec un 
tel prince; mais leurs vexations pousserent bientot k la revolte 
un cacique inferieur, Caonabo, chef habile et courageux, dont 
M. Nau a parfaitement esquisse la belle physionomie. Ne pou- 
vant le reduire par les armes, Golomb s'en delivra par la tra- 
hison. Ojeda, par son ordre s'avanga dans le pays avec quel- 
ques cavaliers, sous pretexte de traiter avec le cacique et de lui 
offrir ses presents. « Ojeda, dit M. Nau, fit etaler aux yeux de ce 
chef redoutable des chaines et des menottes en fer poll comme 
de Targent, qu'il disait avoir ele fabriquees dans le thurey 
(dans le ciel) et qui en etaient tombees en un jour de bonheur. 
Interroge par le cacique surl'usage de ces ornements, il lui dit 
que les rois, en Europe, s*en revetaient, dans les grandes solen- 
nites, pour paraitre devant leurs sujets. II lui propos'a de Ten 
orner. Caonabo ne fit aucune difficulte dy consenlir; il parut 
m6me tout joyeux de se voir tout convert de ses fers, qui relui- 
saient aux rayons d'un soleil eclatant! Ses Indiens pousserent 
des cris de joie et d'admiration. Ojeda Tassura que s'il essayait 
de monter sur un des chevaux de sa troupe, ces ornements pro- 
duiraient bien plus d'effets encore, et que d'ailleurs, c'etait 
pour monter k cheval que les rois s'en paraient, Caonabo se 
laissa faire. Les evolutions recommencerent, et peu a peu la 
cavalerie s'eloigna traversa la riviere et partit au galop, avec 



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AVANT-PROPOS 9 

le cacique prisonaier et affermi sur sa monture. > Voila com- 
ment les conqu^rants en usaient avec ce peuple d'enfants. Man^- 
catoex, frere de Caonabo, continua la guerre avec un nouvel 
achamement, iine bataille decisive s'engagea k la Vega; les 
Indiens etaient, dit-on, centmille; maisaccables par Tartillerie 
espagnole, assaillis par une arm6e de dogues feroces dresses au 
carnage, ils prirent la fuile apres une resistance assez opinialre 
laissant la plaine couverte de leurs morts. 

c La conquete de Tile 6tait desormais un fait accompli, et lout 
Indieh au-dessus de quatorze ans fut assujetti k payer par tri- 
mestre une mesure de poudre d*or equivalente a quinze piastres, 
riiais Tor ne se trouvait pas dans toutes les parties de Tile. Un 
cacique, nomme Guarionex, adressa a ce sujet de justes obser- 
vations a Golomb. c-Il offrait de cultiver en vivres et en denr^es 
Tetendue de terre qu'il plairait a Tamiral de lui assigner. Cette 
offre fut durement rejetee. Colomb lui fit repondre que c*etait 
de Tor qu'il Iqi fallait. De Tor, il lui en fallait, en effet, pour 
prouver que sa conquete n*etait pas sterile et ruir^euse; coute 
que coviie, les Indiens en donneront. L'or ou la vie! » Nous ne 
suivrons pas FauteurMans les details si int^ressants de cette his- 
toire; nous ne n^us arreterons pas sur la legende charmante 
des amours de Miguel Diaz avec la reine Cayacoa, qui se rat- 
tache k la decouverte des mines de la Haina et k la fondation 
de Saato-Domingo ; nous ne redirons pas les nombreux soul^ve 
ments des Indiens, et nous arriverons d'l^n seul bond a I'annee 
1S16. Les Indiens etaient soumis depuis vingt ans environ, et 
d'tcne population totale d'un million d'habitants, ou m6me de 
trois millions, si Ton en croit certains auteurs, il n'en restait 
plus en Haiti que cinquante ou soixante mille ! Les conquerants 
allaient vite en besogne ! Alors, un Indien, energique et brave 
comme Caonabo, pousse^bout par la tyrannic d'un colon dont 
il etait I'esclave, et refugie'dans les montagnes, gouvernait avec 
le titre de Cacique quelques milliers d'indigenes echapp^s^ 
Tartillerie, aux dogues, aux verges et aux mines des conquerants. 
Converti au catholicisme, il avait re^u le nom de Henry et avait 
pour pere un cacique du Bahoruco qui avait peri dans le mas- 
sacre du Xaragua. Henry avait jure de mourir libre avec ses 
compagnons d'infortune; il tint parole, et pendant douze ans 



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10 AVANT-PROPOS 

il triompha de tous les efforts des Espagnols. M. Nau a consacr6 
ses deux derniers chapitres a mettre en lumiere cette belle et 
noble individualite, et le cacique Henry etait digne par ses 
yertus, son courage et sa generosity d*inspirer k Thistorien 
d'Hai'ti les plus belles p%es de son livre. 

€ M. Emile Nau termine son puvrage, par un appendice trai- 
tant de la geographic primitive d'Haiti, de TEldorado imagi- 
naire de Baneque, de la langue et de la litterature des anciens 
Haitiens. II y a joint enfin une flore haitienne, travail interes- 
sant de M. Eugene Nau. Ce livre, dont nous venons de donner 
une succincte analyse est nettementet elegamment ecrit; il int^- 
resse toujours et souvent il e'meut, parce que Tauteur ne s'est 
pas conlente d*y mettre son talent et qu'il y a laisse couler 
quelque chose du coeur qui va au coeur. Nous n*avons qu'un 
reproche k lui adresser. II a laborieusement et consciencieuse- 
ment recueilli tous les lambeaux epars de Thistoire primitive 
d'Haiti: il aurait dA indiquer, dans des notes jetees au bas de 
chaque page, les sources qu'il a consulte'es, non pour mettre a 
convert sa veracite d'ecrivain, qui assurement ne sera pas contes- 
tee, mais pour faire connaitre au lecteur tous les ouvrages aux- 
quels on pent se reporter pour etudier, soit dans son ensemble, 
soit dans ses details, les annales haitiennes. > 



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PREFACE 



Je me suis hasarde a ecrire Thistoire des populations 
primitives et de la decouverte d' Haiti. Je pourrais 
m'inquieter d'avoir bien ou mal reussi ; mais si les lec- 
teurs indulgents m'aihnistient rien que pour avoir 
essaye de produire une oeuvre utile, cela me suffira. 

L'histoire entiere d'Haiti jusqu'a ce jour se divise 
bien nettement en quatre periodes : d abord, celle de la 
decouverte ou s'opere Tenvahissement du pays par la 
race europeenne et oil nous voyons la population abo- 
rigine rapid ement devoree par la conquSte ; la seconde, 
celle de la colonisation et de Tintroduction de la race 
africaine, oil Haiti deyient Saint-Domingue ; latroisieme, 
epoque du conflit des deux races, des mailres etdes 
esclaves, puis celle de laclasse intermediaire des libres 
et des affranchis, celle de Temancipation generate suivie 
de la tentative du retablissement de la servitude et de 
la guerre de Tlndependance ; la quatrifeme, enfin, celle 
du triomphe des indigenes, de la liberte et de la natio- 
nalite haitiennes, oil Saint-Domingue redevient Haiti. 



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12 ^ PREFACE 

Les deux dernieres periodes ont ete traitees avec un 
talent qui honore le pays par deux de mes compatriotes. 
Dans Tun de ces ouvrages qui est en plus grande partie 
publie, la premiere periode, n entrant pas dansle plan 
de Tauteur, a ete resumee trop brievement pour offrir 
tout I'interet qu'on doit y trouver. J'ai eu I'intention de 
combler cette lacune, Qu'un ecrivain national entre- 
prenne maintenant de retracer Tepoque de la colonisa- 
tion, voila toute Thistoi^e d'Haiti edifiee par' des mains 
haitiennes. 

II est tres honorable assurement pour le pays que ses 
annales soient conservees et transmises par ses propres 
nationaux. Je tiens beaucoup, pour ma part, a cet hon- 
neur. J'ignore les destinees de ma patrie; j 'ignore ce 
qu'elles pourront peser dans celles deThumanite; mais, 
je Tavoue, je me suis toujours vivement preoccupe de 
Timportance de sauver son histoire de Toubli. 

Haiti a deja suffisamment de titres a Tattention et a 
Tinteret de la posterite, pour avoir ete le premier berceau 
de la civilisation europeenne en Amerique. Les premieres 
denrees tropicales qui sont devenues aujourd'hui indis- 
pensables et d'un usage universel, c'est elle qui les a 
prodiguees. G'est la que la premiere eglise a ete batie, 
et que la premiere semence du christianisme conquerant 
un monde nouveau a ete repandue. Une race sociable 
"^'■'^~— ""CrTnteressante y a peri tout entiere et sa poesie avec 
elle. Le premier essai de la colonisation qui a transforme 
cet hemisphere y a ete tente ety a reussi. L esclavage 
africain avec ses horreurs a commence sur ce sol ; mais 
' les premiers cris de liberte en sont partis ; les premieres 
chaines de la servitude y ont ete brisees^ Le premier 
peuple noir libre s'y est constitue. Depuis la decouverte 



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I 



PRfiFAQE I 13 

jusqu'a nos jours, que de souffrances, que de meurtres, 
que d'heroisme et de martyres ! G'est la plus belle ile qui 
soit eclose au sein des mers et sous des cieux splendides, 
mais c'est aussi la terre du globe qui a peut-6tre bu le 
plus de sang humain. II faut que la posterite le sache, 
il faut qu'elle laplaigne de toute sa piti^. EUe Tadmirera 
aussi, je Tespere, car la gloire peut-6tre sera la fin etle 
couronnement de ses infortunes. De grands et heroiques 
peuples, apres avoir longtemps subi les epreuves du 
malheur, out ete combles enfin par la Providence qui 
veille sur nous comme elle veilla sur eux, des bienfaits 
du progres et d'une civilisation puissante et durable. 
Qui sait Favenir, et cq que nous reserve le supreme 
remunerateur des soci6tes. 

Je ne presume pas qu'aucun Haitien mette en doute 
rinteret special de cette his toire pour lui, qu'il s'imagine 
qu'il aura assez fait de la lire ou de Tetudier comme 
une histoire etrangere, et qu'elle ne le touche qu'en 
tant qu'elle est une portion des annales du genre humain. 
Ce serait une erreur. II est vrai que nous ne sommes 
pas les descendants des aborigenes d'Haiti, que nous 
sommes d'une autre race ; que nous n'avons rien a deme- 
ler, a litre d'heritiers immediats, k leurs moeurs, a leur 
civilisation, a leurs destinees ; que nous ne nous sentons 
lies a eux par aucune sympathie de consanguinite. Mais le 
fait d'habiter aujourd'hui le pays oh ils vecurent, nous 
oblige, nous plus que personne, 4 nous enquerir denos 
predecesseurs. Pouvons-nous ignorer les origines et le 
passe de notre pays, Thistoire si pathetique et si lamen- 
table de ce peuple interessant dontles derniers rejetons 
ont ete les compagnons de servitude de nos premiers 



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14 PREFACE 

ancetres sur ce sol ? L'Africain et Tlndien se sont don- 
ne la main dans les chaines. Voilapar quelle confrater- 
nite de malheur, par quelle comraunaute de souffrances, 
leurs destinees se sont trouvees mfilees. Le premier, arra- 
che 4 ses brAlantes contrees, a ete substitue ici a Tlndien. 
Mais d'unerace 6nergique, infatigable, inepuisable, Tes- 
clavage, quelque meurtrier qu'il soit, n'a pu Teteindre ; il 
a cru et multiplie dans les fers, et quand ses maux eurent 
atteint leur comble, quand il se fut compte et trouve en 
nombre suffisant pour lutter, il a brise ses entraves et 
conquis le pays sur le premier peuple du monde, en 
exterminant les plus belles et les plus heroiques troupes 
qui aient jamais porte les armes. Rendre un pays ainsi 
libre, c'etait venger tout ce qui y avait ete opprime, 
o'etait se venger soi-meme et venger en m6me temps les 
malheureux Indiens. 

Pour avoir herite de leur servitude, nous avons aussi 
herite de leurpatrie. 

Tout ce qui est anterieur a la premiere epoque de 
notre histoire se perd dans la nuit des temps. II est 
impossible de remonter d'un jour au dela de la decou- 
verte, a moins de se jeter dans le vague et I'arbitraire 
des conjectures. J'ai seulement reuni en un corps 
d'ouvrage relatif a Haiti les fragmens de cette histoire, 
epars dans les historiens et les recits de voyage qui 
embrassent la decouverte entiere de TAmerique. J'ai 
donne, ou du moins j'ai essaye de donner plus de con- 
sistance aux faits et gestes des aborigenes, et de repro- 
duire, durant un court moment de leur existence, 
d'apres de faibles donnees et des traditions incompletes, 
leur caractere, leurs moeurs et leur vie. G'est en me 
placant au milieu d'eux, et de ce point de vue, que j'ai 



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' PREFACE ll> 

raconte la decouverte et la conquete de Tile. J'ai pro- 
fondement deplore leur sort. Singuliere position que 
eelle de rhistorien qui a tant de larmes, de regrets et de 
pitie pour un peuple de victimes dont il s'est charge 
d'ew*ire le martyrologe et qui est force, tout en maudis- 
sant les bourreaux de ce peuple, d'admirer leur courage 
et leur genie de Chretiens ! 

Quel crime en efiet d'avoir egorge tout un peuple ! 
Oui, mais, d'un autre cote, quelle gloire d'avoir decou- 
vert unmonde nouveau a la civilisation, a la science et 
a la religion ! Ce qui est regrettable, c'est que cette 
gloire soit entachee de meurtre, de torture et de sang. 
Gombien elle eut ete plus grande, si elle eut ete pure, 
si les conquerants, en s'emparant du sol, en avaient 
civilise et converti les habitants ! 

Toute gloire qui se souille s'expie. Qu'il me soit per- 
mis, puisqu'il s'agit d'histoire, etde Thistoire d'Haiti, 
d'y prendre deux exemples terribleset frappants d' expia- 
tion historique. Ghristophe Colomb charge de fers et 
fait perir le plusillustre des Caciques d'Haiti; pen apres 
il est jete lui-meme dans les fers, et, en sortant de cap- 
tivite, il ne tarde pas a s'eteindre dans Tabandon, la 
pauvret6 et la disgrace. Napoleon fait arreter deloyale- 
ment Toussaint Louverture, le premier des noirs, et 
Tenvoie mourir sur un rocher glace du Jura ; douze ans 
plus tard, les rois deTEurope co9,lisee le releguent surle 
rocher brAlantde Sainte-Helene ou il expire. 

Les annales d'Haiti, malgre le pen de place qu'elles 
paraissent encore tenir dans cellesdu monde, abondent 
en enseignements utiles pour I'etude et Tinstruction 



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16 PREFACE 

de rhumanite. Le temps y ajoutera probablement 
d'autres evenements de plus grande portee que ^eux qui 
se sont deja accomplis. En attendant, ces annales re- 
centes et circonscrites comme elles sont, n'auront tonte 
leur valeur et tout leur interfit que quand des mains plus 
habiles que les notres les auront compulsees, et que de 
grands penseurs auront pris la peine de les mediter plus 
profondement. Ce que j'ai fait, j'y reviens en finissant, 
ce que nous avons fait, si mes collaborateurs veulentbien 
me permettre deparler en leur nom, est un traveiil d'ex- 
plorateur. La matiere que nous avons traitee est riche 
et neuve. Pour Thistorien, il y a la des mines fecondes 
dont notre ambition serkit satisfaite d'avoir provoque la 
decouverte et Texploitation. 



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CHRISTOPHE COLOMB 




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INTRODUCTION 

Christophe'Colomb. — Decouverte de rAm^rique. — Haiti. 



I 



L'Amerique completement inconnue, avant 1492, ne 
figurait point sur les cartes geographiques : rocean y 
com Wait le vide de cette partie du monde. 

Ce vide tourmentait Tesprit humain. Des longtemps 
rimagination des pofetes et des legendes y avaient pre- 
dit un monde nouveau et Tavaient peuple a leur gre. 
Seneque, dans sa M^dee^ avait dit : « II viendra un siecle 
« .eloigne dans les temps futurs, oil Tocean desserrant 
« les liens du monde, un immense continent surgira. 
« Telhys decouvrira des regions nouvelles et Thule ne 
« sera plus a Textremite des terres. » 

Platon y avait place son Atlantide. L'ile merveil- 
leuse de Saint-Brandan y elevait au-dessus de Thorizon 
lointain ses montagnes enchantees ; les flots qui la bai- 
gnaient roulaient, assurait-on, sur les cotes des lies de 
Fer et de Gomera, des citrons, d'autres fruits, des 
branches d'arbre encore vertes, tombees de ses forSts. 



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byGoO^ 



18 INTRODUCTION 

Mais <5haque fois que de hardis navigateurs partaient 
pour y aborder, de violentes temp6tesles en eloignaient, 
ou bien cette terre inhospitaliere fuyait a leur approche 
et s'evanouissait comme le phenomene atmospherique 
qui en avail produit Tillusion.^Des traditions populaires 
parlaient encore d'une autre ile oil, apres avoir vogue 
longtemps, aborderent sept eveques partis de Portugal. 
C'etait a Tepoque de la conquSte du Portugal et de 
TEspagne par les Maures. Pour se soustraire d, la ser- 
vitude des conqu^rants, iis s'etaient embarques sur cet 
ocean inexplore, s'abandonnant a leur destin. Descendus 
sur ces plages inconnues, ils brMerent leurs vaisseaux 
pour oter tout espoir de retour a ceux qui les avaient 
suivis. lis fonderent chacun une cite dans cette ile qui, 
depuis ce temps, s'appela Tile des sept cites. 

Les esprits furent bientot abuses par ces fables ; mais 
le pressentiment de Texistenee de terres nouvelles au , 
milieu de TAtlantique n'en subsista pas moins. Bien 
avant la Renaissance des sciences et des lettres en 
Europe, les savants arabes qui en avaient conserve les 
traditions, elaboraient les connaissances geographiques 
qui devaient plus tard conduire aux decouvertes. Xerif 
al Edris, dans sa description de I'Atlantique, constatait 
que tout etait inconnu au dela de cet ocean qui borne 
les terres habitees. « Personne, disait-il, n'a tente 
« de verifier ce qu'on en rapporte, c'est-a-dire sa navi- 
es gation difficile et perilleuse, Tobscurite qui y regne, 
« sa profondeur, la frequence de ses tempStes, et cela, 
« par crainte de ses monstrueux poissons et de la vio- 
<( lence des vents qui s'y dechainent. Gependant, il 
(( renferme beaucoup d'iles, les unes habitees, les 



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INTRODUCTION iQ 

« autres desertes. Pas un marin n'ose se hasarder sur 

« ses flots, ou s'il en est qui le fassent, ils ne s'eloignent 

<t pas des cotes et craignent de les perdre de vue, Les 

« vagues de cet ocean se dressent corame de hautes 

€ montagnes, sans se briser ; car, si elles se brisaient, 

<( il serait impossible aux navires de les labourer. » 

L'lmprimerie, decouverte au commencement du 
XV® siecle, propagea en Europe les ouvrages des Arabes. 
L'antiquite eut aussi une grande part a ce genre de 
publicite aussi puissant deja que nouveau. La chaine 
des etudes scientifiques et litteraires se renoua. La geo- 
graphie ne fut pas des sciences celle qui regut la 
moindre impulsion. Tandis que les cosmograpbes per- 
fectionnaient les systemes au fond de leurs cabinets, de 
bardis marins, sillonnant les merfe, couraient aux decou- 
vertes. Christophe Colomb, qui allait devenir le plus 
savant de ces cosmograpbes et le plus audacieux de 
ces marins, se forma de bonne heure aux expeditions 
maritimes, Le jeune navigateur, au milieu de cette rude 
et militante pratique, n'avait pas cesse d'approfondir 
ses etudes theoriques. Le jour qu'il se presenta pour 
entrer a son tour dans la carriere des decouvertes, il 
vint avec une experience de la mer consommee et des 
idees dont la hardiesse et la nouveaute le firent passer 
mfime aux yeux des savants pour un fou ou un vision- 
naire. G'etait cependant un homme de genie, d'un genie 
que ses malheurs seuls egalerent plus tard. II etait d'une 
sublime piete. L'autorite d'une raison superieure ne fai- 
sait pas la seule force de ses convictions : il s'y ajoutait 
Tenthousiasme d'un croyant. Et pour les faire triompher 
dans un temps comme le sien, il ne lui a fallu rien 



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20 INTRODUCTION 

moins que le don supreme de T eloquence. Ses contem- 
porains nous ont transmis de sa personne un portrait 
minutieux. U etait de haute taille, bien fait, musculeux, 
d'une attitude pleine de dignite. Soji visage long n'etait 
ni plein ni maigre. Son teint etait clair et tacha de rous- 
seurs, son nez aquilin, et son front tr^s eleve. Ses yeux 
etaient gris et prompts a s'enflammer. Toute sa conte- 
nance avait un air d'autorite. Ses cheveux dans son 
enfance etfiient couleur de feu ; a TAge de trente ans, 
iis etaient presque blancs. Son temperament etait natu- 
rellement irritable, mais la magnanimite de son carac- 
tere le maitrisait. 11 etait envers tons d'une gravite cour- 
toise et paisible et ne se permettait jamais aucune 
intemperance de langage. Toute sa vie, il s'acquitta 
avec ponctualite de ses devoirs religieux, observant 
rigoureusement les commandements et les ceremonies 
de TEglise. Sa piete ne consistait pas seulement dans 
des demonstrations exterieures ; elle participait de cet 
enthousiasme qui constituait le fond de son caractere. 

Ge qui avait blanchi avant Tage la t6te de Colomb, ce 
n'etait pas d'avoir perdu trop tot une epouse adoree, 
de n'avoir pas toujours eu le pain dA a la vieillesse 
infirme de son pere, et, quand il battait la poussiere 
des grands chemins, d'avoir ete reduit a frapper aux 
portes des convents demandant un pen d'eau et de pain 
pour son pauvre fils, tout enfant, qu'il trainait sur ses 
pas; — c'etait d'avoir vu meconnaitre son genie et 
deverser le mepris et le ridicule sur ses idees fecondes. 

La fievre de conquStes paraissait s'Mre apaisee pour 
quelquesterres de plus decouvertes sur les cotes occiden- 



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INTRODUCTIOlV 21 

tales de TAfrique* La vanite des navigateurs les plus 
intrepides se sentait presque satisfaite d'avoir penetre 
jusqu'i pres de dix-huit cents milles dans FAtlantique 
inhospitalier et d'avoir dote le monde connu des iles 
nouvelles des Agores. La science geographique avait vu 
s'accompUr a pen pres tout le progres qu'elle ambition- 
nait alors, sauf pourtant la route de Flnde par le sud du 
continent africain, dont les principales etapes etaient 
deja ouvertes. Et elle assurait qu'il etait impossible de 
pousser I'exploration a Toccident plus loin qu'elle n'etait 
allee ; — parce qu'au deU on rencontrait la zone tor- 
ride oil les eaux de la mer bouillonnaient sous une 
temperature de feu et oil la terre nue et brulee 6tait 
entierement inhabitable. 

Colomb, plus avance que son siecle, affirmait au con- 
traire qu'au dela se trouvaient de vastes territoires 
inconnus, habites par de nombreuses populations. Par- 
tant de ce principe que la terre est une sphere divisee 
en mers et continents et pouvant etre parcourue de Test 
a Touest, il disait qu'il etait impossible que Timmense 
espace contenu entre les regions orientales de I'Asie et 
les cotes occidentales de TEurope et de TAfrique ne fM 
rempli que par Toc^an. II admettait que ces regions 
orientales de TAsie se prolongeaient fort avant en face 
des deux autres continents. II avait ainsi raisonne : la 
circonference du globe vers Tequateur etant divisee, 
d'apres Ptolemee, en vingt-quatre heures de quinze 
degres chacune, il resulte un total de trois cent soixante 
degres. En comparant le globe de Ptolemee avec la 
carte de Marin de Tyr, il est constant que quinze heures 
etaient connues aux anciens, a partir du detroit de 



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22 INTRODUCTION 

Gibraltar jusqa'a la ville de Tine en Asie, et qu'il restait 
encore huit heures, c'est-d-dire le tiers de la cireonfe- 
rence dela terre inconnu etinexplore. II rejetait comme 
une fable inventee par ses contemporains pour la com- 
modite de leur ignorance, la temperature excessive des 
tropiques, pure hypothese toujours mise en avant, sans 
justification ni preuves. 

Enfin il fixa desormais, la theorie de la sphericite de 
la terre et renouvela celle des antipodes, en depit du 
fanatisme religieux qui professait encore Terreur sui- 
vante et Timposait comme article de foi : « la surface 
« de la terre est plane, et le ciel est tendu au-dessus 
« comme une peau, exlendens ccelum sicut pellem ». 

Pen importait alors Terreur commise 4 son tour par 
Golomb sur la veritable dimension du globe, s'il se trou- 
vait reellement, dans la direction oii il en assignait la 
place, des contrees nouvelles et ignorees ; pen impor- 
tait egalement la configuration de ces contrees, fussent- 
elles, comme il le croyait, un prolongement du continent 
asiatique, ou bien cet autre continent qui occupe tout 
un hemisphere, reliant presque les deux poles de la 
terre, et separe de TEurope comme de TAsie, par deux 
immenses oceans. 

L'astrolabe etait recemment appliquee k la naviga- 
tion, et le marin pouvait desormais plus surement 
diriger sa course sur les mers. Golomb, arme de cet 
instrument, offrit de realiser lui-meme les promesses 
de son genie. 11 s'engageait a doter la puissance qui lui 
donnerait les moyens d'executer son entreprise de vastes 



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INTRODCCTION 23 

territoires riches en mines d'or et renfennant d'innom- 
brables sujets. 

Jl entrait dans ses calculs apparenls d'amorcer Tarn- 
bilion el la cupidile des souverains, mais en realite il 
etait mu par la grande et religieuse pensee de reculer 
les homes du monde chretien et de conquerir an calho- 
licismedes populations nouvelles. Cette pensee le sauva, 
peut-6tre, de rincrimination d'heresie : car il avait 
assez proclame de verites inouies pour s'attirer le 
martyre. II etait condamnahle au hucher : on le jugea 
seulement en proie a la vision ou k la demence. C'est 
a pen pres ainsi qu'il fut traite par la Junte de Portugal 
devant lacjuelle il fut appele a developper son projet. II 
avait su captiver Tattention du roi Jean II, epris, comme 
son grand oncle le Prince Henri, de la passion des decou-* 
vertes, et avait reussi a flatter ses esperances. Quelles 
que fussent celles que lui firent concevoir les hrillantes 
off res de Colomh d'accroitre la prosperite de son 
royaume, il parait cependant qu'il se laissa persuader 
par ses principaux conseillers.que Tentreprise etait trop 
hasardeuse. Uun d'eux, TEvSque de Ceuta, ne se 
proposa pas seulement, dans un discours prononce 
devant la Junte, de renverser les projets du pilote 
genois, mais aussi d'enrayer toutes les decouvertes dans 
lesquelles s' etait engagee depuis quelque temps la 
cour de Portugal. « Elles tendent, disait-il, a distraire 
« Tattention, 4 epuiser les ressources et a diviser les 
« forces de la nation, dej4 trop affaihlie par des guerres 
« recentes et par la peste. Quand nos forces seront 
« ainsi disseminees 4 1'exterieur etdans des entreprises 
« lointaines et sans profit, nous nous exposerons aux 



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2i INTRODUCTION 

« agressions de notre actif ennemi, le roi de Oastille. 

« La grandeur dea monarques consiste moins dans 

« r extension de leurs Etats que dans la sagesse et 

« rhabilete qu'ils mettent a les administrer. La nation 

« portugaise est possedee de la manie de sejancer dans 

« des entreprises, sans considerer prealablement si 

« elles sont compatibles avec ses moyens. Celles qui 

« occupent en ce moment le roi sont suffisantes et 

« offrent assez d'avantages , pour qu'il n'aille pas se 

« commettre dans d'autres projets chimeriques et extra- 

« vagants. S'il desire de Temploi pour la valeur active 

« de la nation, la guerre commencee contre les Maures 

« de Barbarie suffit. lei Tavantage du triomphe est reel, 

« puisque son effet est d'affaiblir et de desarmer des 

« ennemis limitrophes qui ont prouve combien ils etaient 

(( dangereux quand ils possedaient le pouvoir. » 

Tel fut le langage d'un homme d'Eglise, plus interesse 
qu'un autre peut-6tre au succes de Golomb. Gependant 
il se trouva une voix pour protester au nom de la foi 
chretienne et de la gloire de sa nation, ce fut celle d'un 
soldat. Singuliere interversion de roles ! 

« Le Portugal, repliqua le Gomte de Villa Real, n'en 
a est pas d son enfance, et ses princes ne sont pas si 
« pauvres qu'ils soient tout a fait prives des moyens 
« d'entreprendre des d6couvertes. En supposant meme 
« que les projets de Golomb soient chimeriques, pourquoi 
(( abandonnerait-on ceux dont Texecution a commence 
« sous le feu Prince Henri, sur de si solides bases, et 
a s'est pour sui vie a travers tant d'heureux resultats ? 
a Les trones s'enrichissent par le commerce, s'affer- 



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INTRODUCTION 25 

« missent par les alliances, et accroissent leur puissance 
« par la conqu6te. Le Portugal est en paix avec tons 
« les princes de TEurope. II n a rien acraindre de s'en- 
« gager dans de grandes entreprises. La plus grande 
« gloire de la valeur portugaise serait de penetrer dans 
« les secretes horreurs de cet ocean si redoutable aux 
« autres nations du monde. G'est outragerle nom portu- 
« gais que de le menacer de p6rils imaginaires apr^s 
« qu'il a donne tant de preuves de son intrepidite. Les 
(( grandes ames sont faites pour les grandes entreprises. 
« II est etonnant qu'un prelat, distingue comme Teveque 
« de Ceuta, soit oppose a une entreprise dont Tobjet, en 
« definitive, est d'eteujdre la foi catholique, en la propa- 
ne geant d'un pole a rau4;re. Quoique soldat, j'ose pro- 
« phetiser au prince qui achevera cette entreprise plus 
« de bonheur et de durable renommee que n'en 
« obtinrent jamais les souverains les plus favorises de 
<( la fortune et du courage. » 

L'evSque de Ceuta ne se contenta pas de discourir. 
Homme d'intrigue et de manoBuvre, il imagina d'agir 
sur Tesprit de son souverain et de fixer ses irresolutions 
par le stratageme suivant. 11 demanda a Golomb d'expo- 
ser son plan en detail et d'exhiber les cartes et tons 
les documents qui devaient servir a son entreprise, sous 
pretexte de les soumettre k Texamen du conseil du Roi. 
Golomb s'empressa d'y obtemperer. Durant le temps 
suppose necessaire pour cet examen, un navire fut expe- 
die avec la mission ostensible d'apporter des provisions 
au Gap Vert, mais avec Tordre secret de suivre la route 
tracer sur la carte du pilote genois. Le resullat combla 
I'attente de I'artificieux ev^que : les marins de Texpe- 



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26 INTRODUCTION 

dition se decouragerent de courir toujours a I'Ouest 
sur une immensite de mers inconnues et a travers les 
plus violentes tempetes. Saisis de toutes les teireurs 
dent rimagination populaire avait rempli ces regions, 
lis changerent brusquement de route et regagnerent 
bientot Lisbonne, sans plus s'aventurer. 

Sur la foi de cette ridicule epreuve, le projet fut 
declare extravagant et impraticable. Golomb vit bien 
qu'il ne devait plus compter sur le roi qu'on avait pris 
tant de soin de lui rendre contraire ; indigne surtout de 
la perfidie du dernier procede dont on venait d'user 
en vers lui, il quitta le Portugal et retourna dans sa 
patrie. 

Pen de temps apres, ilpartitpour TEspagne. II eprou- 
vera de nouveaux deboires, mais enfin il finira par 
vaincre Tobstination de Tignorance et des pr6juges de 
son siecle sur ce dernier theatre de sa gloire et de ses 
malheurs. II se presenta a la cour d'Espagne dans un 
moment tres pen favorable au succes de sa demarche. 
EUe etait tout occupee de preparatifs de guerre contra 
la ligue des deux rois maures rivaux qui se partageaient 
alors le royaume de Grenade. 

Bientot survinrent les sieges etles combats. Compli- 
cation facheuse ! Mais fut-on en paix, qu'il y aurait en- 
core pen de chance de faire ecouter des projets de 
decouvertes dont la hardiesse et Tetrangete soulevaient 
partout rincredulite et la raillerie ; et, pour comble de 
tort ou de malheur, celui qui les venait derouler en pre- 
sence de la cour d'Espagne, environnee de tant de luxe 
et de splendeur, avait tout Fair, au denuement de sa 



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INTRODUCTION 27 

mise, d'un importun ou d'un aventurier chercheur de 
dupes. II etait tolere a peine par les uns et dedaigne par les 
autres. A force de sollicitations, il obtint une audience 
du roi. II developpa devant luiavec une grande chaleup 
de conviction et d'eloquence ses idees sur Texistence, 
dans TAtlantique, d'un monde nouveau, habite etabon- 
dant en or et en epices. Ferdinand, qui etait un esprit 
eclaire et perspicace, ne se laissa pas seulement char- 
mer au recit de ces brillantes chimeres (comme on le 
disait alors de ces inspirations du genie, justifiees plus 
lard), il fut frappe de la solidite des raisons et des 
preuves alleguees par Golomb dans tout le cours de 
son entretien. II ne voulut pas cependant, en une ma- 
tiere si grave, s'en rapporter a ses seules lumieres ; il 
resolut de consulter les savants les plus competents de 
son royaume dans le but d'eclaii'er plus sciemment sa 
decision. 

En consequence, un conseil fut convoque dans le 
convent dominicain de Saint-Stephen, a Sulamanque^ 
devant lequel Golomb comparut pour exposer ses doc- 
trines et son projet. L'obscur navigateur s'y trouva en 
presence de ce que TEspagne comptait d'astronomes, 
de geographes, de mathematiciens les plus c61ebres, de 
moines et de dignitaires ecclesiastiques les plus savants^ 
et les plus respectables. La seule composition de ce 
conseil etait faite pour ipspirer de Tespoir et de la con- 
fian<5e. On dit que Golomb en couQut beaucoup et qu'il 
se flatta m6me de triompher ; qu'en cette occasion, il 
deploya tontes les ressources de sa science, et fit un 
supreme effort d' eloquence et de genie, et que jamais 
il ne plaida avec plus de bonheur la cause du nouveau 
monde promis. 11 conquit les suffrages de plusieurs 



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28 INTRODUCTION 

d'enlre eux, c'eteit le petit nombre. Quelques autres 
convinpent avec lui de la forme spherique de la terre et 
de Texistence probable d'un hiemisphfere oppose et ha- 
bitable, mais ils maintinrent qu'il etait impossible d y 
atteindre, a cause de la chaleur insupportable de la 
zone torride, de la longueur du voyage qui ne durerait 
pas moins de trois ans ; et qu'un navire qui, ensuivant 
la route indiquee par lui, arriverait 4 Textremite de 
VInde, se verrait tout retour ferrae; car Teminence 
qu'occasionne dans ces regions la rotondite du globe, 
est plus haute que la plus haute montagne, et tons les 
vents du monde n'aideraient pas k la franchir. Le plus^ 
grand nombre, animes contre lui de preventions aveu- 
gles et obeissant 4 un inter^t religieux etroit et malen- 
tendu, s'eleverent contre la nouveaute de ses doctrines, 
lis n'accepterent point la discussion sur le terrain ou 
elle leur etait offerte ; et, an lieu d' objections scienti- 
fiques, ils assaillirent leur adversaire de citations tirees 
des Ecritures saintes et des Peres de TEghse. lis s'atta- 
querent surtout a sa theorie des antipodes que Tortho- 
doxie du temps ne lui pardonnait pas. Est-il quelqu'un 
d'assez simple, lui disait-on sur Tautorite de Lactance, 
pour croire qu'il y a des antipodes dont les pieds sont 
a Topposite des notres : des gens qui marchent les 
talons en Tair et la t6te en has, des lieux ou il pleut, 
grele et neige par en haut ? C'est I'idee de la sphericite 
de la terre qui a fait inventer cette fable, ajoutait-on, 
et les philosophes une fois partis de cette erreur, out 
marche d'absurdite en absurdite, defendant Tune par 
Tautre. Enfin s'6tayant sur saint Augustin, ils d^clare- 
rent la theorie des antipodes incompatible avec les fon- 
dements historiques de la foi ; et que soutenir qu'il y 



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INTRODUCTION 29 

a des terres habitees dans les regions opposees de la; 
terre, c'est vouloir qu'il existe des nations qui ne des- 
cendent point d'Adam, puisqu'il est impossible qu'elles 
aient traverse ce vaste ocean intermediaire. De pareilles 
doctrines tendent a discrediter la Bible qui declare 
expressement que tous les hommes descendent d'un 
pere commun. Puis enfin, en refutation de sa proposi- 
tion : « la forme de la terre est spherique », ils lui 
opposerent le fameux psaume : extendens ccelum sicut 
pellem, 

II etait evident que ceux qui s'evertua^ent ainsi a 
mettre en question la fidelite de ses croyances reli- 
gieuses n'avaient pas eu raison de ses theories, soit 
qu'ils voulussent comprendre et qu'ils ne le pussent, soit 
qu'ils pussent les comprendre et qu'ils nele voulussent. 
A cette epoque et particulierement en Espagne, Taccu- 
sation oule soupQond'heresie etait le plus grave qui put 
planer Slip la t6te d'un homme. Colomb le sentit. II etait 
autantque ses juges sincerement religieux, et verse dans 
Tetude des Livres saints ; il imagina d'aller chercher la 
sanction de ses idees Id oil ceux-ci pretendaient en avoir 
trouve la condamnation. La conviction qu'en reculant 
les bornes du monde, il serVait Dieu, la foi et Thuma- 
nite n'eut-elle pas d'ailleurs suffi a lui inspirer cette 
heureuse pensee, d defaut d'y 6tre soUicite par le besoin 
de son salut? 

]1 ouvritdonc la Bible, en divers passages, et signala 
I^s textes dont il s'autorisait. lis n'ont ete recueillis dans 
aucun des documents authentiques de ces conferences ; 
mais la posterite, curieuse de les connaitre, croit les 
avoir trouves dans Isaie , le plus vehement des prophetes : 
« Voici, tu appelleras la nation que tu ne connaissais 



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30 INTRODUCTION 

V( point ; et les nations qui ne te connaissaient point 
« accourront a toi. » 

« Les iles s'attendront a moi, et les navires de Tarsis 
a les premiers, afm d'amener tes fils de loin, avec leur 
« argent et leur or. » 

(( Je m'en vais creer de nouveaux cieux et une terre 
« nouvelle. » 

II n'y a pas de doute que Golomb s'etait vu oblige de 
donner a ses doctrines Tappui de Tautorite religieuse; 
mais il n'en benit pas moins Toccasion qui le riiit en 
possession de ces propheties aux.quelles il ajoutait, 
quelque pen explicites qu'elles nous paraissent aiijour- 
d'hui, une foi sincere et sans reserve. S'il ne se croyait 
en effet appele a les realiser, il n'eut pas dit : 

(( Quant a moi, malgre les desagrements que 
« j'eprouve, je suis bien sur que mes predictions se 
(( realiseront. Tout passera, excepte la parole ^e Dieu, 
« tout ce que je dis s'accomplira. w 

En voila bien assez certainement pour Tacquit de sa 
conscience et pour ne pas encourir, a eet 6gard, le 
desaveu de la generalite de ses contemporains ; mais 
reussit-il k satisfaire les scrupules theologiques de ses 
adversaires ? Assurement non ; il semble meme qu'en 
n'insistant pas da vantage a montrer la religion solidaire 
de ses idees, il jugeat prudent de ne pas exciter une 
controvei^B inutile qui lui eut peut-etre ravi toute chance 
de triompher a Tavenir. 

Les conferences de Salamanque furent dans ce 
moment interrompues par les evenements de la guerre 
qui se succedaient sans relache. Golomb, retenu a la 
cour, malgre le desir d'aller offrir son projet 4 I'Angle- 



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INTRODUCTION 3i^ 

terre et' le peu d'espoir qu'il concut d*un arrangement 
definitif et favorable en Espagne^ continuait a 6tre le 
point de mire des railleurs; el la mauvaise; reputation 
de visionnaire et d'insense qu'on lui avait faite, s'etait 
tellement propagee que les enfants m6me, en le voyant 
passer dans les rues, le suivaient en criant apres lui : 
Haro le fou ! 

II suivit Ferdinand et Isabelle, pendant toute la cam- 
pagne, aux camps et dans les villes assiegees. En maints 
combats, il deploya le plus rare courage. S'il y avait 
trouve la mort qu'il n'evitait pas, quisait si le Nouveau- 
Monde serait encore decouvert ? 

La victoire couronna enfin les armes espagnoles et 
chretiennes. La cour et le public en signalerent leur 
joie par toute sorte de fetes : mariage de princesse, 
tournois, bals, illuminations, spectacles. Tons ceux qui 
Fentouraient etaient ivres de plaisirs^ lui seul s'attris- 
tait ; toutes les physionomies etaient radieuses, excepte 
sienne. Le bruit et les distractions de la guerre avaient 
fait place dans son coeur au souvenir devenu plus amer 
de ses desappointements. Pourquoi s'associerait-il a 
toute cette folle aHegresse excitee par un evenement 
heureux, a la verite, mais si peu comparable a Timmense 
evenemelit pour I'humanite de la decouverte d'un 
monde ? 

La paix retablie, Golomb demanda avec instance une 
reponse decisive a ses propositions. II n'y avait plus de 
raison de Tajourner. Le roi s'en reiera au conseil qui 
avait ete charge de les apprecier et qui lui fit enfin un 
rapport oii, apres avoir refute ces propositions sur le 
ton le plus dedaigneux, il conclut ^en ces termes : 

3 

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32 INTRODUCTION 

« Quelle presomption de croire que seul on possede des 

(( connaissances superieures a celle reunies du reste des 

« hommes ! Quoi ! s'il existait reellement des contrees 

« nouvelles, comme le pretend Colomb, seraient-elles 

a restees ignorees depuis un laps de temps si long ; et 

« la sagesse ou la sagacite des siecles anterieurs aurail- 

a elle laiss6 la gloire de les decouvrir d un obscur 

« pilote de G6nes ? — Ces propositions sont vaines el 

« impraticables. II ne convient point a d'aussi grands 

« principes que ceux de I'Espagne de s'engager dans 

« une entreprise de cette espece, si denuee de fonde- 

« ments. » 

Ferdinand, qui des Fabord avait prete une oreille 
favorable aux ouvertures de Colomb, s'etait laisse ensuite 
gagner insensiblement par le doute : ce rapport y vint 
mettre le comble. 11 laissa partir Colomb, decourage. 
L'illustre Genois alia importuner encore des reves de 
son genie deux princes subalternes, infeodes a la gran- 
deur de TEspagne, les dues de Medina Sidonia et de 
Medina Celi ; mais ses dernieres esperances reposaient 
sur TAngleterre vers laquelle il s'acheminait. G'est alors, 
quand tout espoir semblait perdu et que Colomb avait 
tpurne le dos a TEspagne, c'est alors que ses amis ten- 
terent un dernier et supreme effort. Dans leur inquiete 
soUicitude, cherchant aqui s'adresser, ils recoururent a 
la Reine. Heureuse inspiration ! Car Isabelle etaitrestee 
jusqu'ici indifferente aux querelles scientifiques qui 
avaient tellement change les dispositions de Ferdinand 
que celui-ci n'entendait plus parler de decouvertes 
qu'avec impatience et irritation. On avait trop raisonne 
et trop mal sur la matifere ; les debats et les delibera- 



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INTRODtlCTION 33 

tions n'avaient abouti, a travers des interruptions et des 
delais infinis, qu'a tout compromettre. II ne restait 
plus qu'une ressource, c'etait de laisser de cote les dis- 
cussions et les controverses et de trouver Toccasion de 
passionner une grande dme pour la realisation de cette 
grande pensee. II etait si simple alors de s'adresser a 
Isabelle, cette reine, douee a un si haut degre de sym- 
pathie et d'enthousiasme. Perez, le gardien du monas- 
tere de la Rabida, lui ecrivit resolument pour la 
conjurer d'examiner les propositions de Colomb avec 
toute I'attention qu'elles meritaient.- EUe manda aussitot 
Perez aupres d'elle. lis eurent un entretien a la suite 
duquel elle envoya en toute hate rappeler Colomb. Cette 
circonstance encouragea d'autres amis de Colomb, 
* devoues a ses doctrines. Quintanilla et Saint-Angel, qui 
jouissaient de quelque influence a la cour, font en per- 
sonne une demarche aupres de la Reine. lis lui expri- 
ment respectueusement leur surprise de la voir hesiter, 
elle qui a toujours ete la genereuse patronne de toutes 
les grandes entreprises, a accepter la plus brillante pro- 
position qui ait jamais ete faite a un monarque. lis lui 
representent que Colomb, par son caractere, son savoir 
et son experience dans la navigation, est capable de 
r6aliser son projet, et qu'en ofTrant d'y risquer sa vie et 
sa fortune, il donne les meilleures garanties de succes. 
« En contribuant a la reussite de cette entreprise,ajou- 
« tent-ils, vous glorifierez Dieu, vous augmenterez 
n I'autorite de TEglise, vous agrandirez votre propre 
<( pouvoir et vos Etats. Quel regret pour vous, quel 
<c triomphe pour vos ennemis, quelle douleur pour vos 
« amis, si, profitant de votre refus de conquerir ces 
<( contree^ nouvelles, une autre puissance allait le faire ] 

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34 INTRODUCTION 

« Bien des princes se sont illustres par des decouvertes, 
n voici ToccasiiDii de les surpasser.'Ne vous arretez pas 
a aux assertions des savants qui traitent ce projet de 
« reve et de vision. » Entrant ici dans quelques deve- 
loppements sur le plan et les idees de Colomb, ils 
demontrent avec force la facility de les executer. « II 
« appartient, continuent-ils, a une Reine magnanime et 
« eclairee comme vous de mediter ces profondes et 
« interessantes questions et de penetrer les secrets de 
<( rUnivers. » lis terminent en disant que Colomb offre 
d'entrer pour un huitieme dans les frais de Texpedition 
et qu41 suffit, pour Tentreprendre, de deux navires et de 
trois mille couronnes. 

. Ces paroles paraissaient produire de Teffet sur Tes- 
prit impressionnable de la Reine ; mais le Roi les 
accueille avec froideur, et entre autres objections qu'il y 
oppose, il declare que la guerre ayant completement 
epuis6 ses finances, il s'interdit de rien entreprendre 
avant de les restaurer. Isabelle s'arretera-t-elle devant 
cette consideration de penurie absolue d'argent? Les 
protecteurs de Colomb, pleins d'anxiete, s'y attendaient. 
<c Eh bien ! s'ecria la Reine, j'entreprendrai cette de- 
couverte au profit de ma couronne seule de Castille, 
dusse-je engager mes bijoux et mes joyaux particuliers 
pour trouver les fonds necessaires. » 

Resolution heureuse qui comble Isabelle de gloire ! 

Colomb etait au pont de Pinos, au pied du Mont El- 
vire, a proximite de Grenade, lorsque le courrier de la 
Reine Tatteignit. II eut peine a croire a la soudaine faveur 
dont son plan de decouverte etait devenuTobjet. II hesita 
a rebrousser chemin. II n'hesita qu'un moment ; car ce 
retour inespere de fortune etait Toeuvre d'amities qui ne 



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INTRODUCTION 35 

Tavaient jamais trahi ; et cette fois, il avait pour garant 
renthousiasme (sentiment qu'il n'avait pas encore 
excite dans un coeur puissant) et la parole sacree d'une 
Reine d'honneur. Jusqu'alors les humiliatiops et les 
deboires qu'il avait subis lui etaient venus uniquement 
de la presomption aveugle des savants et du fanatisiiie 
de la piete. 

Isabelle regut Golomb, a son retour, a Santa-Fe. lis 
eurent un entretien dans lequel celui-ci, encourage par 
Tinterfit passionne que Tillustre Reine mettait a Tecou- 
ter, developpa cette fois, sans la moindre contrainte, 
son plan et ses idees. II osa tout exprimer, meme celles 
de ses esperances qui sontrestees des illusions. 11 avait 
4a certitude, disait-il, d'atteindre Textremite de TAsie, 
de parcourir le vaste empire du Grand Kan, d'en rap- 
porter et de verser aux pieds de ses souverains Tor des 
riches provinces de Mangi et de Cathay. — Ferdinand 
etait visiblement seduit par FappS^t de ses promesses. 
II devangait en esprit leur realisation, et, concevant 
Tespoir tardif d'etre amplement dedommage, il se mon- 
trait ihaiutenant dispose a^toute sorle de concessions. 
Aussi pretait-il une avide attention k Golomb parlant, 
, sur la foj de Marco-Polo, des mines inepuisables des 
bon trees asiatiques. Mais il laissa la Reine s'enthou- 
siasmer seule de la grandeur morale de Tentreprise et 
de la gloire imperissable de conquerir des peuples nou- 
veaux a Dieu et a la civilisation. Ges nobles pensees 
-ne faisaient en effet battre que le noble coeur d*Isa- 
belle. Rien surtout ne la transportait de plus dj 
joie que le sublime voeu de Golomb de consacrer 
k la Jelivrance du tombeau du Ghrist toutes ces ri- 
chesses dont il chargeratit les navires. Genereuse illu- 



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3r> INTRODUCTION 

sion qui, peut-Stre, plus que sa science et la force de 
son genie, donna h Timmortel pilote la perseverance et 
le courage de conduire a fin son entreprise ! 

Ce que les ariiis de Golomb avaient offert en son noEH 
fut accepte. 

II fut convenu qu'il contribuerait pour le huitieme 
dans les fpais de Texpedition et que trois navires seule- 
ment y seraient affectes. 

D'apres les clauses d'un traite signe avec les Altesses 
royales : 

i^ Golomb serait nomme, lui, ses heritiers, et ses 
descendants, Amiral de toutes les contrees qu'il aurait 
decouverles ; 

2^ II en devrait 6tre aussi le Vice-Roi et le Gouver- 
neur ; 

3f^ Ilpercevrait le dixieme de toutes les marchandises 
qui seraient transportees, de tons les articles : perles, 
pierres precieuses, or, argent, epices, qui seraient 
trouves ou exploites dans Tetendue de son amiraute, 
les frais deduits ; 

4^ II aurait la juridication souveraine de toutes les 
pauses et contestations intervenues dans le trafic entre 
ces contrees et TEspagne. 

Le petit port de Palos en Andalousie fut choisi 
pour le lieu de rarmement et du depart de la flottille. 

Golomb s'y rendit et y trouva deux caravelles qu'un 
ordre royal avait mis a sa disposition. II semblait que 
rien ne dut plus s'opposer a Fexecution de son entre- 
prise. II en hatait les preparatifs, et il avait un peu de 
temps pourvu a tout : provisions, instruments de voya- 
ges, armes et collection d'objets de fabrique destines a 
Mre echanges contre Tor des sauvages. Gependant de 



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IIVTRODUCTION 87 

sinistres rumeurs circulaient a roccasion du voyage ; en 
rappelait tout ce qui avait ete invente de fables et de 
recits alarmants sup rimplacable ocean, en y ajoutant 
des circonstances tres propres a augmenter Teffroi des 
imaginations ; en sorte qu'il fut impossible, durant pr^ 
de deux mois, de trouver des matelots pour composer 
les equipages. Personne ne voulut s'embarquer et les 
caravelles restaient vides et d Famarre dans le port. 

L'autorite dut employer la contrainte pour se procu- 
rer des marins ; elle eut reussi difficilement, sans la 
resolution et les efforts de deux hommes considerables 
et influents dans la localite, les Pinzon qui se decide- 
rent a prendre part a Texpedition. Grace a leur aide 
aussi Colomb put y joindre un troisieme bdtiment. 
Enfin on s'embarqua. Martin Alonzo Pinzon, comman- 
dait la Pinta^ Yanez Pinzon, la Mina et Colomb mon 
tait le navire amiral de Santa-Maria. A Texception de 
ces principaux navigateurs, presque tons les autres ne 
prirent aucun soin de dissimuler leur tristesse et leur 
irresolution ; ils etaient sous Timpression d!une terreur 
indefinissable. La ville elle-mftme s'attrista, aTapproche 
de ce depart, comme si elle pressentait quelque 
malheur. 



II 



La flottille mit 4 la voile le 3 aout 1492. An debut 
de la navigation, un accident faillit Tinterrompre. Le 
gouvernail de la Pinta se brisa et une voie d'eau se 
declara a bord de la caravelle. Les equipages en tire- 
rent mauvais augure ; mais Colomb s'en preoccupa sen- 



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B8 INTRODUCTION 

lement comme une contrariete, et, contmuant sa route ^ 
il attdrrit d Tile de Gomera, Tune des Canaries. II s'y 
arreta quelques jours pour faire radouber la Pinta ; puis 
il reprit la mer. 

^ A cela pres, Tocean ^nhospitalier et si redoute favori- 
sait admirable'ment la navigation. Pas upe ^tempfete n'ea 
troublait les eaux profondes et limpides. Des vents cqns- 
tants et reguliers y soufflaient et poussaient rapidement 
les trois caravelles vers Themisphere inconnu. De legers 
calmes venaient, a de rares intervalles seulement, ra- 
lentir la vitesse de leur marche. Alors la mer etait unie, 
I'ait doux et agreable. Ce qui faisait dire a Tamiral, par 
uuide ces beaux temps continuels : ?< La mer est comme 
i( le fleuve de Seville, grace a Dieu ; la temperature est 
•« aussi douce qu'a Seville au mois d'avril, et Fair si em- 
« baume que c'est plaisir de le respirer. » On n'avait ja- 
mais vu d'autres mers, un ciel plus bleu, d'une telle pu- 
rete et si eblouissant d'etoiles pendant des nuits a la 
beaute desquelles rien, en aucun autre climat, n'etait 
comparable. 

A defaut de tempete, les esprits deja effrayes trou- 
verent des sujets d'alarme dans d'autres phenomenes, 
tres peu redoutables sans doute, mais qui s'annonQaient 
pour la premiere fois. La variation de la boussole, par 
exemple, parce que les pilotes avaient pris la direction 
du nord, excita la surprise et Tapprehension des equi- 
pages. L'Amiral s'en etant apergu ordonna de marquer 
de nouveau le nord et leur prouva que c'etait la la 
cause du phenomene, et non point une alteration des 
aiguilles qui etaient tre§ bonnes. II reussit a les calmer. 
Plus tard, ils recommencerent a murmurer, disant tout 



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INTRODUCTION 39 

haut que les vents alizes qui r6gnaient d'une maniere 
si constante dans les parages ou ils etaient et qui souf- 
flaient toujours de Test emp^cheraient leur retour en 
Espagne. Us se seraient mutines a la fin, si par un 
heupeux hasard, le vent n'avait change et n'etait devenu 
contraire, an moment m6me de leur plus vive effer- 
vescence. 

Toute la traversee, ce fut ainsi une lutte permanente 
d'ou le genie de TAmipal dut sortir vainqueur. Depuis 
le depart de Gomera, il avait pris Thabitude de compter 
moins de lieues q^'il n'en faisait reellement, afin que 
ses marins ne perdissent point courage, si le voyage 
venait 4 se prolonger an dela de ses previsions; mais 
il n'etait pas en son pouvoir d'abreger le nombre des 
jours. Or ils remarquferent bientot qu'il y avait plus 
d'un mois qu'ils etaient absents d'Espagne, encore 
qulls se fussent arretes plusieurs jours aux Canaries. 
Leur impatience de voir la terre promise et d'y 
atteindre etait tres vive. lis etaient a peine a six cents 
milles du deriiier port qu'ils avaient quitte, qu'ils 
epiaient d^ji les moindres indices qui revelent ordi- 
nairement en mer la proximite des terres. C'etait une 
hirondelle marine qui ne s'aventure jamais a plus de 
viujgt lieues des rivages, un moineau de riviere, d'autres 
oiseauxdes forets qui venaient se poser, en chantant, 
sur les mats ; enfin des algues vertes detachees des 
rochers ou elles croissent. Ges indices se multipliaient 
au gre de leur impatience. G'etait encore une grande 
obscurite qui ne pouvait planer que sur une terre qu'ils 
ne tarderaient pas d voir, ou des roseaux et de petits 
batons charges de sapinettes que les lames avaient 
derobes k quelque rivage prochain. Et chaque fois, les 



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40 INTRODUCTION 

caravelles, fines voiliferes, couraient d Tenvi Tune de 
Tautre, et a qui verrait la terre la premiere. La Nina^ 
un jour, fit une decharge en signe de ce qu'elle la 
voyait, et arbora aussitot son pavilion au bout du mat 
de hune. Tous les equipages entonnerent le Gloria in 
excelsis Deo. Mais ils se trompaient, la terre ne parut 
pas. Ce desenchantement les fit passer de la.joie a la 
mutinerie. lis se mirerit a se plaindre de la longueur du 
voyage. . L'Amiral qui, depuis plusieurs jours, avait 
mis le cap tout a fait a Touest, changeant sa direction 
primitive du nord-ouest, « ne voulut pas s'arreter, 
« comme il leur dit, aux iles qui se trouvaient dans les 
« parages du nord, parce que son but etait de se rendre 
(( aux Indes, et que perdre son temps en route, c'eiit 
<( ete manquer de prudence et de jugement. J'entends 
« poursuivre mon voyage, ajouta-t-il, jusqu'a ce 
« qu'avec I'aide de Notre Seigneur, je trouve les Indes. 
(( Vos murmures et vo's plaintes ne changeront pas ma 
« determination ». Avant qu'il eut parle ainsi, tous 
les hommes des equipages, courrouces d'impatience et 
de desespoir,ys'etaient ameutes et proferaient des 
menaces. Sa vie pendant un moment etait en grand 
peril. Et cependant le moindre sentiment de crainte 
ne se peignit sur ses traits. Son courage et ses paroles 
imposerent, au contraire, aux rebelles. — Alors 
il ranima leurs esperances du mieux qu'il put et par 
des propos plus doux et plus affectueux. La sedition 
s'apaisa entierement. Apres la sublimite d'un Dieu 
maitrisant, au plus fort de la temp^te, la fureur des 
flots, rien n'egale cette puissance du genie qui dompte 
r exasperation des hommes mutines contre lui dans les 
deserts perdus de Focean. 



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INTRODtCTfON U 

Le lendemain de cet incident, on vit d'autres signes 

de terre. « Apres la chute du jour, dit le Journal tenu 

« de ce voyage, comme le navire la Pinta etaitmeilleur 

« voilier et allait devant I'Amiral, il aper^ut la terre 

« et fit les signes que celui-ci avait ordonnes. Un 

« marin, nomm6 Rodrigo de Triana, fut le premier qui 

a vit cette tei*re, car TAmiral, etant a dix heures du 

« Boir dans le gaillard de poupe, vit bien un feu, mais 

« au travers d'une masse si obscure qu'il ne voulut 

a pas affirmer que ce fut la terre. II appela n^anmoins 

« Pero Gutierrez, tapissier du roi, et lui dit que ce 

n qu'il voyait lui paraissait Stre une lumiere, qu'il 

a regard^t h, son tour. C'est ce que celui-ci fit, et il vit 

t< une lumiere. L'Amiral en dit autant 4 Rodrigo 

« Sanchez de Segovie que le Roi et la Reine avaient 

<c envoye sur la flotte en qualite de controleur. Ce dernier 

« ne vit pas ladite lumiere, parce qu'il n'etait pas dans 

« une position d'ou il put rien voir. Apres Tavertis- 

« dement de TAmiral , on la vit une fois ou deux ; 

(c c'etait comme une bougie dont la lumiere montait et 

« baissait, ce qui eut ete pour pen de personnes un 

« indice de proximite de terre ; mais TAmiral regarda 

(^ comme certain qu'il en etait pres. Aussi quand on 

« dit le Salve que les marins, qui se reunissent tons k 

« cet effet^ out coulume de reciter ou de chanter d leur 

« manifere, I'Amiral les avertit et les pria de faire 

« bonne garde au gaillard de poupe, et de bien regarder 

a du cote de la terre, et leur promit de donner un 

« pourpoint de sole k celui qui dirait le premier qu'il 

(( la voit, et cela, sans prejudice des autres recompenses 

« promises par le Roi et la Reine 4 celui qui la verrait 

(( le premier. Enfin a deux heures apres minuit la terre 



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45 INTRODUCTION 

« parut ; elle n'etait plus qu'a deiix lieues. On ferla 
« toutes les voiles et on ne laissa que le treou qui est 
x( la grande voile sans bonnettes et on mit en panne 
<c pour attendre jusqu'au jour du vendredi qu'on amva 
« 4 une petite tie des Lucayes, qui, dans la langue des 
<( Indiens, s'appelait Guanahani. » 

L'Amiral descendit a terre dans yne barque armee, 
ave€ plusieurs de sfes compagnons de voyage ; et, por- 
tant lui-m6me la banniere royale dans une main, il prit 
possession de cette tie au nom du roi et de la reine. 
Elle etait peuplee ; ses habitants, accourus au rivage, 
Tentourerent. lis etaient nus et barbouilles de couleurs 
par tout le corps, les uns de rouge ^ les autres de blanc 
ou de jaune. Leur surprise etait extreme de voir arriver 
si inopinement sur leur terre des hommes d'une autre 
espece qu'eux ; et ils Texprimaient par de bruyantes 
clameurs. lis s'adressaient aux nouveaux venus sans 
pouvoir etre compris et ils se parlaielit entre eux. Mais 
les Europeelis purent demfiler aux gestes dont ils accom- 
pagnaient leurs apostrophes qu'ils leur demandaienl 
s^ils etaient descendus du ciel. 

C'est de ce moment que les premiers auteurs de la 
decouverte commencerent a appeler ces sauvages mrfzV?!^ 
du nom d'Indes Occidentales qui est reste 4 TArchipel 
am^ficaiii. Le premier mouvement de ces Indiens avait 
ete de s'effaroucher et de fuir ; mais ils etaient revenus 
presque aussitot vers leurs hotes, obeissant autant a la 
curiosite de les voir qu' attires par leurs bienveillantes 
dispositions. ' 

L'aptitude si forte des intelligences humaines a se 
communiquer leur fait surmonter en pen de temps 
Tobslacle de la diversite des langues, quelle qu'elle soit. 



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INTRODUCtlON 43 

Desle lendemain, Europeens et Indians etaient parvenus 
A se faire entendre les uns des autres. Us etaient entres 
en rapport. Pendant tout le temps que les batiments 
etaient restes mouillesr devant Guanahani, ils etaient 
continuellement visites par les naturels qui y allaient en 
foule a la nage ou en pirogues. Ges pirogues etaient 
creusees dans de grands troncs d'arbre ; elles se croi- 
saient sur ces mers ; et les insulaires dont elles etaient 
remplies roulaient entre leurs levres de petits tuyaux 
ou calumets au moyen desquels ils aspiraient pour la 
lancer en boiiffees la fumee d'une feuille sechee qu'ils 
fumaient. lis en avaient des paquets au fond de leurs 
embarcations, puis des calebasses remplies 4'eau, des 
pelotons de fit de coton, et des cassaves, espece de 
pain, qu'ils donnaient aux Europeens en echange de 
colliers de verre, de petits tambours de basque, d'ai- 
guillettes, d^ bonnets de laine et d'ecuelles. lis livraient 
aussi en retour de ces bagatelles dont ils paraissaient 
enchantes Tor et les perles qu'ils portaient aux bras et 
auxjambes. 

Colomb prit avec lui deux de ces Indiens pour lui 
servir d*interpretes, et poursuivit sa navigation. II 
voulut visiter plusieurs petites iles, a proximite de la 
premiere, avant d'aller reconnaitre les grandes terres 
dont les Indiens lui parlaient en lui indiquant le point 
de rhorizon oil elles etaient situees, Cuba et Haiti, dont 
le sol, habite par de nombreuses populations, etait con- 
vert d'aromates, et dont les fleuves roulaient Tor et les 
perles. 

-La plus importante de ces petites iles dont il 
parcourut les cotes fut Saometo qu'il appela Ferdinanda. 
II les trouva toutes charmantes et toujours plus belle 



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U INTRODUCTION 

que celle qu'il avait quittee, celle qu'il venaitd'atteindre. 
La magnificence de la nature dans ces contrees vierges 
le remplissait a la fois d'extase et d'etonnemont. C'est 
lui qui le dit ; et, en effet, quand au moment meme oii 
il voguait sous ces tropiques, Thiver en Europe 
depouillait la terre de toute verdure, Tensevelissait 
sous les givres et les neiges, et enchainait le cours de 
ses fleuves, ici un printemps eternel la parait. En no- 
vembre, tant de forfets vertes, tant d'arbres charges de 
feuilles, de fruits ou de fleurs et retentissants de chants 
d'oiseaux, tant de parfums dans Fair calme et tiede, 
n'etait-ce pas, d la verite, une merveille pour des Euro- 
peens? Ce sont toutes ces clioses qui excitaient leur sur- 
prise etleur admiration et qui semblaient faites, comme 
I'a dit Colomb, pour retenir dans ce sejour Thomme qui 
les a vues une fois. 

L'Amiral, parti d'un groupe de petites ilee, qu'il 
appela les lies du sable, apergut, le 27 octobre, Cuba 
et ses hautes montagnes. Le lendemain il y abordait et 
, en trait dans un fleuve superbe qui se decharge dans 
un vaste et beau port. « C'est la plus belle ile, dit-il, 
qu'aient jamais vue des yeux humains. » EUe etait 
aussi la plus grande et la plus fertile de toutes celles 
qu'il eut encore decouvertes. II papcourut une assez 
longue etendue de ses c6tes nord; mouilla dans plu- 
sieurs rades spacieuses, et remonta a quelques lieues 
dans rinterieur, le corn's de profondes rivieres qui lui 
parurent arroser Tile en sens divers. II depecha, pour 
explorer des villages situes loin des rives de la mer, 
des envoyes qui revinrent lui faire les rapports les plus 
avantageux sur la population et les produits du sol de ce 
pays. lis raconterent qu'apres avoir fait douze Ueues, ils 



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INTRODUCTION iU 

trouverent un village de cinquante maisons qui pouvait 
renfermer mille habitants environ ; que ces maisons 
ressemblent k de grandes tenles de campagne ; qu'ils 
furent regus avec la plus grande solennite; que tons 
les hommes et toutes les femmes etaient venus les voir ; 
qu'ils leur baisaient les pieds et les mains, leup deman- 
daient s'ils etaient descendus du ciel et leur offraient a ^ 
manger tout ce qu'ils avaient. A leur arrivee, les plus 
distingu6s du village les avaient portes sur leurs bras 
jusqu'a la maison principale, leur offrant des sieges sur 
lesquels ils les avaient fait asseoir. Tons les habitants 
s'assirent par terre autour d'eux. Llndien qui les 
avait accompagnes leur assura que ces Chretiens 
etaient de bonnes gens. Les hommes sortirent et les 
femmes rentr^rent 4 leur tour et s'assirent par terre 
autour d'eux, baisant leurs pieds et leurs mains, et les 
tatant pour reconnaitre ^'ils etaient d'os et de chair 
comme elles-mfimes. EUes les prierent de rester au 
moins cinq jours avec elles, et ce ne fut point sans beau- 
coup de peine qu'ils reussirent a se defendre de leurs 
instances. Us ajouterent en terminant que s'ils eussent 
voulu y consentir, plus de cinq cents Indiens, hommes 
et femmes, seraient venus les accompagner,^croyant 
qu'ils retoumaient au ciel. Us rapporter^t de leur ex- 
cursion des 6chantillons d'or et d'epices ; mais ils cons- 
tatferent surtout que les Indiens de Cuba s'accordaient 
avec ceuxde Guanahani pour designer une grande terre, 
Bohio, au sud-est oti ce metal abohdait. Us I'appelaient 
aussi Aiti, c'est-a- dire terre montagneuse. 

L'Amiral, en appareillant de Cuba, voyait distincte- 
ment cette terre dans le lointain. Deploy ant toutes ses 
voiles, il en pritla direction. Au moment de son depart, 



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46 INTRODUCTION 

le vent avail fraichiet luietait favorable et, les courants 
aidant, la traversee fut rapide ; car dans la soiree du 
meme jour, il etait en vue d'un port magnifique. La 
Nina^ detach^e pour aller en avant et voir le port, avant 
la chute du jour, en atteignit Tembouchure, comme il 
faisait deja nuit. La caravelle envoya sa chaloupe pour 
le sonder a la lumiere. Avant que TAmiral arrivat a 
Tendroit oii la JSina attendait en louvoyant que la cha- 
loupe lui fit le signal pour entrerdans le port, la lumiere 
de cette chaloupe s'eteignit. Alors la caravelle n'en aper- 
cevant plus, courut an large et en alluma une autre. 
L'Amiral s'approcha. Pendant ce ^temps les gens qui 
montaient la chaloupe allumerent une autre lumiere, la 
caravelle s'avanga vers elle ; mais TAmiral ne pouvanl 
pas s'approcher davantage, passa toute la nuit a courir 
des bordees sur la cote. 

II semblait impatient de toucher aux rivages de la 
plus belle lie du monde, que, longtemps apres lui, des 
voyageurs, rendant hommage a sa splendide beaute, 
ont decoree du nom de Reine des Antilles. 

Le 6 decembre, il mouilla avec bonheur dans le port ' 
du Mole-Saint-Nicolas, nom qu'il lui donna en Thonneur 
du sainl^ dont ce jour etait la fete. Colomb appela cette 
lie Hispagnola. <( Hispagnola, ecrivait-il au Roi et d la 
Reine d'Espagne, est une merveille ! » ^ 

Je m'arrele ici dans le recit du voyage du sublime 
navigateur, parce que mon dessein est d'ecrire Thistoire 
des Aborigenes d' Haiti depuis ce moment de la decou- 
verte jusqu'a leur complete extinction. Je vais memeler 
aux Indiens et tacher de m'identifier avec cette courte 
et malheureuse periode de leur existence pour la repro- 
duire, si c'est possible. Quoique cette decouverte leur 



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INTRODUCTION 47 

fut bien fatale et coul&t, en general, tant de sang hu- 
main et de victimes, il faut reconnaitre qu'elle exer^a 
une influence immense sur la civilisation et Tindustrie 
du monde, sur la science dont elle etendit le domaine 
et sur la religion dont elle agrandit T empire. 11 y au- 
rait a la maudire, sans ces bienfaits, pour tons les 
crimes qui en ont marque I'ere dans les annales hu- 
maines. En eiit-il m6me resulte plus de maux que de 
bien-6tre pour Thumanite, ou ces contrees, longtemps 
ignorees, eussent-elles, veritables Atlantides, sombre au 
milieu deces mers, apres avoir ete revelees par Golomb, 
qu'il faudrait encore eternellement admirer ce genie si 
clairvoyant, si perseverant dans sa foi, si confiant dans 
sa puissance, qui dit un jour, comme un homme qui 
semblait rever : « II y a un monde nouveau, ties et terre 
ferme, dans cet ocean que vous croyez a tort inhospita- 
lier et innavigable ; il est habite par de nombreuse§ 
populations qu'il est utile, pour leur salut, de ranger 
sous la banniere du Christ ; il abonde en or, en pierres 
precieuses eten aromates ; » qui surmonta les plus grands 
obstacles qui se soient conjures contre la volonte hu- 
maine : incredulite, fanatisme, ignorance, faiblesse des 
hommes, insuffisance de moyens ; qui realisa presque 
de tons points ses oracles, et ajouta en efl'et au mond« 
connu un monde nouveau, habite, et des entrailles du- 
quel Tavidite industrielle du vieil hemisphere ne cesse 
de tirer Tor, tons les autres metaux, les pierres pre- 
cieuses, et tant de riches denrees. 

Transporte de joie et de bonheur d'avoir reussi dans 
une si grande entreprise, Colomb termine le bulletin de 
sa glorieuse conqufite, qu'il adressait a ses souverains, 
par ces paroles qui temoignent de la generosite de ses 



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48 INTRODUCTION 

vues, dans toute la smcerite de leur premiere inspiration : 

(( Qu'on fasse des processions, qu'on celebre des ffites 

« solennelles ; que les temples se parent de rameaux et 

« de fleurs ; que Jesus-Christ tressaille de joie sur la 

« terre, comme il se rejouit dans les cieux, en voyant le 

(( prochain salut de tant de peuples devoues, jusqu'a 

(( present, k la perdition ; rejouissons-nous en meme 

« temps, tant a cause de F exaltation de notre foi qu'a 

« cause de Faugmentation des biens temporels dont non 

c seulement FEspagne, mais toute la chretiente recueil- 

« lera les fruits. » 



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D^BARQUEMENT DE CURISTOPUE COLOMB 



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CHAPITRE PREMIER 

(1492) 



Aspect d'Haiti au premier jour de la d6couverte. — Le pays est 
divise en cinq grandes provinces, commandees chacune par un 
Cacique principal. — Subdivisions. — Etat social de ses habitants. 
— Leur gouvernement ; leurs moeurs, leur caractere et leur indus- 
trie. — Leur religion : croyances, riles, cavernes sacrees, fonctions 
des pr^tres ou butios. — Influence de la religion chretienne sur 
ces Aborigenes. — Emprunts qu'ils lui firent. — Hymnes chantees 
en rhonneur des dieux, dans les fetes et aux obseques des Caci- 
ques. — Ces derniers chants etaient de veritables annales histo- 
riques. — Poetes, auteurs de ces compositions. — Anacaona 
cacique et poete. — Perte de cette litterature. — Langue des Abo- 
rigines. — Perte de cette langue. — Population autochtone de 
meme origine que celles des aulresiles de TArchipel. — Extinction 
totale de cette population. — Cosmogonie des Aborigenes mise a 
n^ant par Tamv^e des Conqu^ranls. 



Les voyageurs qui aborderent pour la premiere fois 
a Haiti, en 1492, trouverent Tile vierge et neuve, comme 
au premier jour de la creation. Son sol ne portait au- 
cune empreinte de la main de Thomme. Pas de villes 
ni de bourgades riveraines pouvant fetre apergues de 
loin ; point d'edifices nide monuments ; les rades desertes 
confondaient leurs flots avec la vegetation de la terre ; 
quelques rares canots y couraient ou etaient echoues 
dans le sable du rivage sous des arbres. Des fleuves, 



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t)0 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

apres avoir longtemps coule entre des rives obstruees de 
lianes et de roseaux, charriaient dans la mer avec leur 
sable m^le d'or leurs eaux inutiles. Point de champs 
ensemences ni dans les plaines, ni sur le revers des 
montagnes, ce qui, dans les moindres pays civilises, 
annonce que leurs habitants les cultivent ; partout des 
rochers abrupts, des forfets sauvages dont la hache 
ne semblait pas avoir abattu un seul arbre — par- 
tout ce silence qui atteste Tabsence de la vie ou au 
moins de Tactivite humaine. Les petites colonnes 
de fumee qui s'elevaient ga et la des cabanes de 
rindien et les feux allum^s, pendant les nuits, furent 
les seuls indices, au premier abord, que cette ilen'etait 
pas sans habitants. EUe etait cependant plus peuplee 
que les autres. Sa population plus intelligente, plus 
douce, moins sauvage, vivait dans un etat de societe 
comparativement plus avance. Pen belliqueuse, elle ele- 
vait ses bourgades dans Tinterieur des terres, comme 
pour les derober a la vue et pour Mre moins exposee 
aux invasions des Caraibes, habitants des petites iles, 
race guerrifere et anthropophage. 

Tout le pays etait divise en cinq grandes provinces, 
commandoes chacune par nn Cacique principal. 

La Magna, ou royaume de la plaine, comprenait toute 
la partie nord-est de Tile ; une portion en etait habitee 
par une peuplade qui portait un nom particulier : les Ci- 
guayens. Le Cacique Guarionex y regnait. C'est dans 
la Magna quese trouvait cette magnifique plaine appelee 
plus tard, par les Espagnols, la Vega Real. 

Le Marien, toutd faitau nord, renfermait les petites 
provinces de Guahaba et de Cayaha, et etait travei'se 
dans presque toute la longueur de ses limites occiden- 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 51 

tales par le fleuve Hatibonico. Guanagaric y comman- 
dait. 

• Le Xaragua se composait de Touest et de la bande du 
sud. Son territoire etait arrose par une infinite de pe- 
tites rivieres, k defaut de fleuves ; mais en revanche, il 
s'y trouvait de grands lacs et beaucoup de lagunes. Ha- 
nigagia, Yaquimo et Yaguana etaientdes subdivisions de 
ceroyaume, et Tile deGuanabo en dependait aussi. On 
y voyait Tune des plus grandes chaines de montagnes 
deTile : les Indiens lui donnaient, dans leur langue, le 
nom de Caoruco. Bohechio etait le souverain du Xara- 
gua, et, apres lui, Anacaona, sa soBur, femme du cacique 
de la Maguana. 

La Maguana, soumise au fier Caonabo, occupait le 
centre deTile. La chaine du Gibao oule Yaqui prend sa 
sa source y etendait ses nombreuses ramifications. En- 
fin, le Higuey, situe a Textr^me-est, avait ete successi- 
vement sous la domination du cacique Cayacoa, de sa 
veuve Agnes Cayacoa, de venue chretienne, et du fa- 
rouche Cotubanama. 

Telles sont, a peu pres, dans la langue des naturels 
d'Haiti, les seules denominations geographiques ou du 
moins les principales. II y a meme lieu de croire qu'ils 
ne procedaient pas comme les peuples civilises qui de- 
corent, d un nom, le moindre carre, la moindre eminence, 
le moindre filet d'eau du sol qu'ils mesurent pas a pas 
pour le morceler et se Tapproprier. 11 leur suffisait 
de denommer les principales circonscriptions de leur 
territoire, leurs plus hautes montagnes et leurs plus 
grands fleuves. 

L'existence des populations primitives de TArchipel 
americain etait voisine de Tetat de nature. Des circons- 



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52 HISTOIRE DES CAaQUES D'HAi'TI 

tances particulieres ont seules favorise telle de* ces 
peuplades, et ont occasionne la superiorite des unes 
sur les autres. Un territoire plus vaste, par exemple, 
et plus fertile, a permis qu'une plus grande population 
s'y agglomerat; et cette population, grAce au nombre 
et aux avantages des lieux, s'est conformee d une 
existence ou a un regime social moins grossier qu'ail- 
leurs. II y eut effectivement cette diffi^rence entre les 
Aborigenes de ces lies, que les uns, indolents et abjects, 
vivaient a peine en hordes, dans un etroit . espace, 
parce qu'ils avaient pour toute subsistance les produits 
d'une maigre p^che et le pen de fruits qu'ils retiraient 
d'un sol sterile ; que les autres, plus miserables encore, 
etaient nomades et feroces au dernier degre, parce 
qu'ils habitaient un rocher aride au milieu de ces 
mers qu'ils franchissaient continuellement pour aller 
piUer leurs voisins et manger ceux d' entre eux qu'ils 
avaient faits prisonniers, — tandis que les premiers 
Haitiens, jetes dans une grande et magnifique contree, 
avaient en abondance la venaisdn et les produits de la 
peche et de la terre. lis se servaient, pour chasser les 
oiseaux et les autres b6tes des bois, de petits chiens 
muets, de fleches, de zagaies, de frondes et de baches 
de picrre, lis p^chaient avec des rets qu'ils excellaient 
A tisser et se livraient mfime a une certaine culture. 
Le coton, les epices et d'autres denrees croissaient 
spontanement dans leurs for^ts. Us semaient sans 
preparation le cohiba pour s'enivrer de la fumee de 
ses feuilles sechees. lis Taspiraient au moyen d'un 
calumet ou tobaco, etant couches dans leurs hamacs; 
ou bien ils se r6unissaient en cercle autour d'un foyer, 
y jetaient ces feuilles de cohiba et plongeaient leurs 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 53 

narines dans les nuages de fumee qui s'en exhalaient. 
lis plantaient le mais, Tigname, le manioc, les ajes ou 
patates, en confiant k des sillons a peine traces, des 
graines et des petites branches de liane, et au bout de 
quelques mois, ils en recoltaient des epis et d'enormes 
racines bulbeuses qui servaient a leur nourriture. lis 
fabriquaient avec celles du manioc une fecule aont ils 
faisaient la cassave ou leur pain. Une ancienne tra- 
. dition consacrait parmi eux Torigine de cette informe 
agriculture. Si ce n'est pas pour les progres qu'il leur 
avait fait faire qu'ils eurent en honneur celui qui le 
premier leur enseigna Tart de cultiver la terre, c'est au 
moins parce qu'il est naturel au coeur humain, sous 
quelques cieux qu'il batte, d'etre reconnaissant des 
moindres subsistances qu'il tire du sol. Et cette recon- 
naissance est si fervente qu'il sent le besoin d'en 
rendre un cul|,e soit a Dieu, soit d un mortel qu'il egale 
alors aux Dieux, soit enfin a la terre elle-meme qu'il 
divinise. Peut-6tre encore ceux des Indiens de TArchipel 
qui avaient cet avantage sur les tribus nomades et 
anthropophages, .s'en prevalaient-ils simplement, en 
racontant que Louquo, le premier homme, vecut long- 
temps sans contemporains et s'adonnait a la culture, 
qu'apres avoir cree les autres hommes et les animaux, 
il mourut laissant un vaste jardin tout plante d'ajes, 
d'ignames, de mais et de manioc ; que les Indiens qui 
vinrent apres lui recolterent en pure perte ce qu'il avait 
seme, ne sachant quel usage faire de ses produits de 
la terre^ ni comment les reproduire, et que, leur appa- 
raissant alors sous la forme d'un vieillard, il leur 
apprit a planter, recolter et fabriquer leur nourriture. 
Louquo, tout a la fois, I'Adam et le Noe des Indiens, 



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M HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 

tira de son nombril et de sa cuisse, en y pratiquaut 
des incisions, les premiers hommes : Racumon, Sava- 
cou, Achinaon et Couroumon, lesquels, apres diverses 
transformations, furent, en definitive, changes en etoiles. 
Le' second de ces descendants de Louquo presidait, 
sous sa forme siderale, aux grandes pluies ; le troisifeme 
occasionnait les petites pluies et les vents violents, et 
Couroumon, le genie des temp6les, soulevait les grandes 
lames a la mer, tournait et engloutissait les canots et 
causait les flux et reflux. 

Les Indiens b4tissaient des bourgades assez consi- 
derables, de plusieurs milliers d'h^bitants. Leurs 
cabanes etaient solidement construites et ils mettaient 
un certain luxe a edifier celles des Caciques ou des 
chefs pour les distinguer des autres. EUes avaient la 
forme carree ou circulaire : cette derniere etait la plus 
commune. Apres avoir fiche en terre, debout et i 
distance, de forts pieux, ils clissaient tout autour une 
epaisse palissade en bois de latanier ; puis its y assu^ 
jettissaient de grandes gaules qui dlaient se terminer en 
pointe au-dessus et formaient un toit en cone qu'ils 
liaient avec des lattes et recouvraient de plusieurs 
couches de feuilles de palmiers ou de roseaux. Ce toit 
avait une ouverture ou cheminee par laquelle s'echap- 
pait la fumee de leur foyer allume le plus souvent dans 
Tinterieur de la cabane. Tout autour, au-dessus, 
etaient suspendus des hamacs, et, au-dessous, etaient 
ranges des sieges de pierre ou de bois poli, leurs 
matoutous, espece de petites tables, leurs armes, leurs 
filets, des calebasses et autres ustensiles. Ils obtenaient 
leurs bois de construction, en mettant le feu an pied des 
arbres, et les minaient ainsi par la racine. lis abat- 



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HISTOIRE DKS CACIQUES d'haItI oS 

taient, par ce moyen, des bois de plus haute futaie, 
ceux dont.ils faisaient leurs canots, et ils se servaient 
aussi de feu pour les creuser. 

Pour tous ees travaux, ils associaient leurs efforts et 
suppleaient a leur imperitie et k rimperfection de leurs 
outils par le nombre et la force des bras. Dans uu 
pareil etat, de soci6te, la propriete ne se reconnait a 
aucun signe. Ces sauvages ne semblaient pas songer & 
se rien approprier. Tout etait a tous. La propriete etait 
commune : celle du sol indubitablement. Tout le reste 
etait le butin de la nature qu'ils se partageaient 
entre eux.et qu'ils consommaient. 

Jls etaient assujettis d la discipline d'un gouvernement 
regulier et doux, quoique absolu. Le commanderaent 
supreme etait d6fere a un Cacique environne, autant 
que quelque roi que ce fut au monde, de I'obeissance 
et de rhommage de ses sujets. La puissance etait here* 
ditaire dans sa famille et ne manquait meme pas du 
prestigieux entourage d'une noblesse. Des Caciques 
subalternes gouvernaient les provinces et payaient au 
souverain principal des tributs de poudre d'or, de 
cohiba, et de coton. Ces tributaires, les anciens, les 
nitaynos (grands personnages), composaient le conseil 
du Cacique qui le convoquait dans toutes les circons- 
tanoes oti il avait besoin de consultation. Cette institu- 
tion avait force de coutume, et d'autres usages, en 
toutes choses, tenaient lieu de lois. Le Cacique les 
observait toujours fidelement, c'etaient les seules 
limites, en quelque sorte, qui restreignissent son pou- 
voir discretionnaire. Le Cacique etait aussi le chef 
de la religion ; les pr§tres ou butios accomplissaient 
leurs rites sous sa direction. Cette attribution impor- 



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56 HISTOIRE DES CACIQUES o'lfAiTI 

tante explique Tespece de culte dont il etait Tobjet. II 
etait porte sur un brancard par quatre Indiens. II allait 
rarement d pied. Dans les reunions, il etait place, 
n'importe le lieu, sur une elevation quelconque, d'ou 
il put dominer la foule de ses sujets. II portait une 
couronne de plumes de perroquet ornee de petites 
plaques d'or, et un masque de bois sculp^e dont les 
yeux, les narines et la bouche 6taient aussi bordes 
d'or ; une espece de sayette faite d'une toile de coton 
ou de longues plumes d'oie lui ceignait les reins. Les 
hommes et les femmes etaient vetus de la m6me 
faQon, mais avee des ornements differents : rien de 
plus, que cette espece de tiare k la tSte, et qu'une 
courte tunique. Les jeunes Indiens des deux sexes, 
jusqu'a Tage nubile, restaient dans la plus complete 
nudite, sans aucun souci de chastete ni de pudeur. 
Mais jeunes et vieux, hommes et femmes, tons se pei- 
gnaient le corps de couleurs differentes, moins pour 
s'embellir, d ce qu'ils pretendaient, que pour amortir 
sur leur chair nue TeSet des rayons d'un soleil brulant. 
Leur couleur naturelle etait brune. lis etaient agiles et 
de stature assez haute ; ils avaient de belles formes, des 
yeux noirs et saillants et des cheveux noirs aussi, abon- 
dants et retombant sur les epaules. 

lis etaient sans defense contre les influences exte- 
rieures. Leur physionomie ne savait pas dissimuler 
leur joie, leurs esperances ou leurs surprises, leur 
colere, leurs craintes ou leurs terreurs. La moindre 
chose leur arrachait des exclamations et des cris pro- 
longes d'indignation, de contentement, d'etonnement, 
d'effroi. Pour pen que ces impressions se ^communi- 
quassent de proche en proche ; le sentiment de leur 



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HISTOIRE DES CAaQDES D HAITI 57 . 

faiblesse et de leur conservation les poussaient a se 
reunir, et ils s attroupaient tout tremblants et en 
tumulte, comme sous le fouet de Temotion. lis s'alar- 
merent de la sorte, lorsqu'ils virent, pour la premiere 
fois, aborder aux rivages de leur ile, les monstrueux 
navires de Colomb et les hommes extraordinaires qui 
en sortirent, les uns marchant comme eux, d autres 
montes sur de fiers quadrupedes qui leur paraissaient 
ne faire qu'un avec leurs cavaliers ; lorsque sur tout ils 
les entendirent faire eclater sur la terre la foudre qui 
n'avait, jusqu'alors, gronde qu'au-dessus de leurs tStes. 

lis etaient indolents, insouciants, pen capables de 
reflexion, imprevoyants ; ils n'avaient ni perspicacite, 
ni prudence. S'ils etaient prompts a sentir, ils ne sen- 
taient en revanche rien profondement. lis suppor- 
taient mal la douleur. Un exces de fatigues corporelles 
les tuait, il est vrai ; mais ils ne pouvaient mourir que 
du seul chagrin d'Mre arraches a leur vie, sans but, 
sans activite, sans etude. Une telle existence enervait 
leur intelligence et leur coeur. Aussi etaient-ils incom- 
parablement inferieurs sous tons les rapports, et meme 
en force physique, a Tenergique race de leurs conque- 
rants. Ce fut leur plus grand malheur, et ils le subiront 
jusqu'a Textinction du dernier de leurs descendants. 
Lorsque les Romains, au contraire, rencontrerent, dans 
le cours de leurs conquetes, les nations barbares, ils 
etaient deja corrompus, et Tenergie de race etait du 
cote des sauvages de Tantiquite qui eurent le dessus, 
tout en se civilisant. 

Les moeurs simples et douces des naturels d' Haiti, 
leur induslrie et leur organisation politique, sigrossiferes 
encore, etaient, cependant, celles d'un peuple destine a 



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58 HISTOiRE DES CACIQUES D HAITI 

fonder une civilisation au moins aussi remarquable que 
des Mexicains ou des Peruviens. La decouverte de 
TAmepique semble 6tre venue trop tdtenarretepTessor. 
Une preuve que leurs aptitudes sociales et leur intelli-? 
gence etaient susceptibles de progres, c'est que pour 
contenter Tavidite etles exigences de leurs conquerants, 
ils etendirent leurs cultures en les perfectionnant et reus- 
sirent a leur payer de considerables impositions en 
vivres et en colon ; et que, s'insurgeant plus tard, contre 
ces intolerables oppresseurs, leur derniere tribu brisa 
ses fleches, ses baches de pierreet ses piques de bois 
dur, pour s'armer contre eux, a leur imitation, de Tepee 
et du fusil, et ne fut ni moins brave qu'eux, ni moins 
habile a seservir de ces armes. 

La religion chretienne, avec la magnificence de son 
culte et sa sublime morale, seduisit aisement leur ima- 
gination, lis seraient peut-6tre devenus Chretiens, si la 
rapidite de leur destruction n'eut pas trompe le zele du 
pieux et ardent apotre qui avait embrasse la cause de 
leur conversion. Las Gasas, u6anmoins, en convertit 
autant qu'il pAt, notamment la veuve de Gayacoa et le 
dernier des Gaciques, lesquels regurent du bapt^me 
cathoUque, Tune le nom d'Agn^s, Tautre celui d'Henri. 
II semble meme que leur conception d'un Dieu supreme, 
immortel, tout-puissant, invisible, residant dansle ciel, 
soit posterieure a la decouverte et empruntee a la reli- 
gion des Europeens. La ressemblance parfaite de ces 
attributs avec ceux du Dieu Chretien et jusqu'a cette 
mere de Dieu qu'ils appelaient Attabeira ou Mamona 
et qui etait peut-etre une imitation de la mere du Christ, 
le font raisonnablement supposer. Rien, au surplus, dans 
leur naive theogonie, ne rattache la foule de leurs divi- 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 59 

nites subalternes a ce Dieu superieur qui vient s'installer 
au milieu de celles-ci, selon toute apparence, en bote 
etranger, mais en dominateur qui regoit les suprfemes 
honneurs. lis lui vouaient un culte d'amour mele de 
terreur ; d'amour, lorsque la serenite regnait dans le 
ciel, la paix parmi eux ; lorsque la p6che etait abondante, 
les forSts cbargeesde fruits et les champs prodigues de 
moissons ; — de terreur ^ lorsqu'ils croyaient s'6tre attire 
la colere divine et qu'ils voyaient les sources et les ri* 
vieres tarir, la secberesse desoler leur campagnes, le 
sol osciller et Touragan fondre sur leur ile. L'ouragan, 
dans leur langue Vurucane, est cette conspiration propre 
aux Antilles, de tons les fleaux reunis : vents, foudre,. 
tremblement de terre, incendie, inondation et meme 
epidemie. 

Mais les Cbemis ou Zemes etaient leurs Dieux fami- 
liers, ce qu'etaient, pour les anciens les Dieux Lares. 
lis presidaient, visibles et presents, au cours ordi-^ 
naire de leur existence. Les Indiens le's constituaient 
les ministres des evenements journaliers, des joies ou 
des infortunes de la cabane et du village. lis en fagon- 
naient des images en bois, en pierre ou en terre cuite 
qu'ils portaient comme des reliques, partout avec eux. 
II n'y avait pas une seule hutte qui n'en eut un grand 
nombre. lis taillaient aussi dans le roc vif deia voute 
et des parois de leurs cavernes des statues de ces Dieux. 
II en existe encore, seuls vestiges d'un peuple primitif 
sur ce sol. Cette grossiere sculpture represente le 
Zemes assis ou accroupi, Fair effare, faisant signe d'une 
main, tenant dans Fautre une zagaie et pr^t a s'elancerde 
son seant. Ce qui marquait sans doute les destinations, 
diverses des Zemes, c'etait la forme differente de leurs. 



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60 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

figures. Les uns portaient la face humaine, d'autres des 
tfetes d'animaux*, Le Zemes rendait des oracles par la 
bouche des butiosj pretres indiens qui jouissaieat d'une 
grande autorite, autant a cause de leurs fonctions reli- 
gieuses qu'd cause de leur profession de medecin. Leurs 
connaissances embrassaient les pratiques du culte aussi 
bien que la vertu des plantes et des simples. Ge n'etait 
pas sans une raison particuliere que ces deux professions 
etaient associee,s. La medecine etait sacree aux yeux 
des Indiens, et parmi toutes sortes d'oracles qui ema- 
naient des Dieux ceux qui concernaient les maladies et 
leur guerison, n' etaient ni les moins frequents, ni les 
moins soUicites. 

Le Cacique commandait les ceremonies religieuses et 
y presidait, entoure des butios. La foule convoquee se 
rendait aux eavernes sacrees, en chantant et en dan- 
sant, le souverain en t6te. Gelui-ci dirigeait le chant et 
baltait lui-m6me d un tambour. La danse continuait 
dans le lieu sacre, les hymnes se succedaient. Puis, tout 
a coup, le silence se retablit. Le moment est venu pour 
les butios d'officier. lis ont a consulter les Ghemis ou 
Zemes sur le but determine de la reunion. Au moyen 
d'une baguette qu'ils s'enfoncent dans la gorge, ils rejet- 
tent tout ce que pent contenir leur estomac, afin de com- 
muniquer avec les divinites, le coeur net. lis se recueil- 
lent. Pendant ce temps, la multitude est attentive a 
saisir dans leur contenance le sens de Toracle. Si la 
consternation se peint sur leurs traits, elle se prosterne 
et se lamente. L'oracle prononce, chacun se retire de- 

(1) Les differenles tetes d'animaux que Ton reconnait aisement sont 
celles du Singe, de T Agouti, du Mabouya, de la Gouleuvre et de la- 
Chauve-Souris. 



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HISTOIRB DES CACIQUES D HAITI 61 

sole, line reponse favorable, au contpaire, fait rayonner 
de joie la figure des butios. lis s'empressent de la pro- 
clamer. La caverne, alors, retentit de oris joyeux, et les 
chants et les danses recommencent aussitot. 

Outre ces hymnes sacrees, les Aborigenes d'Haiti en 
composaient pour les funerailles de leurs Caciques. Us 
revMaient le defunt de sesornements et insignes, le des- 
cendaient dans une fosse creusee en forme de niche, et 
I'y deposaient assis et entoure de ses armes ; puis ils fer- 
maient la tombe en chantant ces poemes funebres qui 
contenaient le recit des evenements remarquables du 
regne revolu et le panegyrique du Soiiverain. II est per- 
mis de croire qu'ils generalisaient cette touchante cou- 
• tume et qu'ils adressaient a ious leurs morts ces solennels 
et poetiques adieux. Les chants composes en Thonneur. 
des Caciques et des nytainos etaient epiques, puisqu'ils 
etaient un evocation de la vie active et historique ; mais. 
ceux qu'ils entonnaient sur les tombes d'une jeune femme 
ou d'un enfant devaient 6tre de tendres et lamentables 
elegies. Ces compositions etaient, en general, Toeuvre 
de poetes connus et veneres parmi.les Indiens.Du temps 
encore des Espagnols, Anacaona, la souveraifie de Xara- 
gua, devait moins a son autorite qu'A ses talents poe- 
tiques, son ascendant et sa celebrite. 

Voila, assurement, une litterature originale, histoire 
et poesie, qui prenait source dans les moeurs et le genie 
particulier d'un peuple et avait sa langue propre. Elle a 
disparu tout enliere avec ses auteurs. 

La .langue deces Indiens a peri parce qu'elle n'etait 
pas ecrite ; elle etait sonore et gracieuse, sans doute, 
a en juger par un petit nombre de mots isoles que les 
ecrivains espagnols ont conserves. Si ces hymnes 

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02 HISTOIRE DES CAQQUES d'hAITI 

chantees aux Dieux, aux obseques des Caciques, dans 
les jeux et les fMes avaient pu etre recueillies, les Abo- 
rigenes d'Haiti auraient survecu a eux-m^mes dans 
rhistoire. Leur histoire tout entiere, leurs traditions et 
leurs moeurs se^trouvaient dans ces ceuvres qu'une gene- 
ration transmettait k la memoire d'une autre, sans 
qu'aucune eut songe a les graver, 

Les Indiens de Guanahani et de Cuba, amenes par 
. Golomb, s'entretenaient sans difficulteavec ceux d'Haiti, 
quoiqu'ils ne parlassent pas exactement la mfimelangue. 
Leurs idiomes differents avaient des analogies et appar- 
tenaientevidemmentdune mfimesouche. On areconnu, 
en effet, a ce signe et a d'autres aussi certains, tels que 
la conformation physique, les moeurs et le caractere, 
que les Aborigenes des grandes et des petites Antilles 
procedaient d'une origine commune, d'une mfeme race. 
II y a, cependant, entre ces populations, comparees de 
plus pres, des differences physiques et morales qui ne 
suffisent pas d detruire Tassertion de communaute 
d'origine, mais qui sont assez notables pour soulever 
au moins un doute dans Tesprit de Tobservateur inat- 
tentif. Ainsi, a Tepoque de la decouverte, il semblait 
que deux races, tres distinctes, composassent le peuple 
aborigene d'Hafti. Dans tout le nord-est, le sud-est et 
assez avant dans Test, c'est-a-dire, dans les royaumes de 
la Magna et de Higuey,et jusqu'au Cibao,les peuplades 
etaient fortement melangees de Garaibes. Les Caraibes, 
par leur grande taille, leur force musculaire, leur 6nergie 
piorale^ et toutes les qualites et les vices qui s'en sui- 
vaient, se distinguaient sans peine des autres Indiens 
formant exclusivement la population du Marien et du 
Xaragua. Une constitution' physique moins robuste, la 

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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 63 

moUesse et la douceur dans les moBurs, plus de socia- 
bilite caracterisaient ces derniers. II est remarquable 
que plus on avan^ait vers les regions qui avoisinent les 
petites lies et cetle partie de la Terre-Ferme reputee le 
foyer de la race 6nergique et feroce, plus celle-ci domi- 
nait. Les Ciguayens et les habitants de Higuey etaient 
presque entierement cara'ibes, tandis que ceux de la 
Maguana Tetaient de moins en moins, a mesure qu'ils 
approchaient des limites nord et ouest de ce territoire. 
Et il n'y avait plus de Garaibes dans le reste de Tile. 
Les grandes et les petites Antilles auraient ete peuplees 
par des emigrations accourues des Florides, lesquelles 
auraient alors aussi envahi jusqu'aux contrees de la 
Terre-Ferme, designee aujourd'hui sous le nom de 
Guyanes. La race emigrante se serait diversement 
modifiee, apres un laps de temps, et suivant la diversite 
des lieux, des circonstances et des climats, mais non 
pourtant jusqu'au point de se depouiller, a travers ces 
transformations, des caracteres generaux auxquels se 
reconnait Tidentite de souche ou Tunite d'origine. D'au- 
tres invasions plus, recentes, parties cette fois des 
Guyanes, seraient remontees d'iles en ilesjusqu'a Haiti, 
par exemple, ou elles se seraient arrfitees, et les Ga- 
raibes de Higuey, dela Magna etde la Maguana auraient. 
appartenu a ces dernieres alluvions d'emigrants. Gette 
hypothese la plus raisonnable explique la presence, sur 
le sol d'Haiti, lorsque le pays fut decouvert, des deux 
races qui ne paraissaient rien moins que semblables ; 
elle s'appuie, au surplus, sur une tradition positive des 
Indiens qui faisaient venir leurs ancetres, en premier 
lieu, du nord de Themisphere, et plus tard, du midi 
que ceux-ci avaient abandonne pour se soustraire au 



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(j^ HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 

joug des Arro'w acks, nation plus puissante qui les aVaient 
asservis. 

L'etat de civilisation, oii les Caraibes, aussi bien que 
les autres naturels des iles et des Guyanes furent 
trouves, ne permet pas de supposer qu'ils etaient capa- 
bles de construire des monuments de Timportance de 
de ceux que Ton a decouverts ensevelis dans leurs 
for^ts. Ce sont de vastes cryptes creusees dans le roc, 
et des murailles d'une longueetendue, en pierres seches 
ou seulement en terre. tJne autre race, d'autreshommes 
plus polices, auraient done occupe ces pays dans des 
temps recules, et les Indiens de la derniere epoque 
auraient succede a la civilisation et a cespeuples eteints 
par on ne pent savoir quelles revolutions ! Ces premiers 
occupants, d'oii venaient-ils ? etaient-ils autochtones? 
Les savants sont partages sur ces questions. Elles sont 
obscures et inextricables. 

Si Ton veut pousser ces recherches un pen loin et 
s'enquerir comment TAmerique s'est primitivement peu- 
plee, on s'egare dans une infinite de conjectures, les 
unes plus ingenieuses que les autres. Tons les systfemes 
batis sur ce sujet sont denues de certitude. 

Les historiens et les voyageurs, contemporains de 
la decouverte, ne s'accordent pas surle chiffre de Tan- 
cienne population d'Haiti. Les uns Tout porte a un 
million, d'autres jusqu'a trois. Ces estimations, fort 
exagerees, en Tabsence de recensements authentiques^ 
ne temoignent pas moins que la population qui en est 
Tobjet dut etre tres nombreuse. Or, on pent raisonna- 
blement affirmer que Tile comptait alors autant d'habi- 
tants que de nos jours. Huit cent mille dmes est un 
chiffre que jcomportent Tetendue du pays etla facilite d'y 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 65 

subsister, mSme pour des sauvages. Une autre circons- 
tance qui dut favorisei* raccroissement de cette popula- 
tion, c'etaient ses moeurs et ses gouts pacifiques. Elle 
etait souveut inquietee, il est vrai, par les incursions 
des Caraibes ; mais ces insulaires voisins leur faisaient 
moins une guerre qu'une chasse. Entre les peuplades 
meme d' Haiti, la paix regnait presque constamment. * 
Elles vivaient dans la persuasion que le monde ne 
s'etendait pas fort an deU de leur lie qui, suivant elles, 
en etait le centre. 11 leur fallut bien tenir comple du 
pays des Garaibes. »Elles disaient que le soleil et la lune 
s'etaient un jour elancesd'unede leurs cavernes sacr6es 
pour monter dans le ciel. Elles appelaient le soleil 
Huoiou et la lune Nonun. Ces deux astres marchaient 
autrefois de concert. La lune, jalouse de voir Teclat du 
soleil effacer le sien, s'enfuit et s'alla cacher de honte. 
Depuis, elle ne s'est montree que la nuit. Le soleil, 
avant ce divorce, etait seul Tobjet de toutes les adora- 
tions, mais depuis qu'elle 6claire les nuits d'une si 
douce et si chaste lumiere, Nonun a trouve des Indiens 
qui prefererent ses tendres clartes aux feux eblouissants 
de Huoiou. La plupart de ces insulaires comptaient 
leurs mois par la lune et reglaient leurs jours sur son 
cours. Au lieu d'un mois, ils disaient une lune. lis ne 
disaient point combien mettrez-vous de jours a tel 
voyage, mais combien dormirez-vous de nuits en route? 
Aux epoques de nouvelle lune, Tastre etait attendu. On 
epiait son apparition^ et, dfes qu'il se montrait, les In- 
diens sortaient en foule de leurs cabanes et s'ecriaient : 
Nonun ! Nonun ! voici lalune. Dans les bourgades popu- 
leuses, c'etait un emoi general, un concert de cris de 
joie, un court, mais un bruyant moment de f6te. 



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66 HIStOIRE DES CACIQUES D'HAm 

Telle etait leur naive cosmogonie. Dans ce meilleur 
des mondes, leur bonheur etait de mourir en paix. Un 
trait de leurs moeurs Tatteste. Aux approches de la mort, 
rindien se faisait porter dans le desert, et, Id, etendu 
dans un hamac suspendu aux branches des arbres, et, 
laisse seul, il exhalait son dernier soupir dans le calme 
de la solitude, afin que son 4me pflt aller errer sans 
trouble sous les delicieux ombi^ages des Mameys, et en 
savourer eternellement les doux fruits. Quel.reveil d'un 
reve si innocent et si placide ! Quellexruelle deception ! 
Voici que subitement un jour Thorizon de ce monde 
etroit s'ouvre, et des peuples de la terre, mille fois plus 
vaste que leur petit univers, envahissent ces infortunes 
et viennent a Tenvi remplir leur vie d^orage et leur 
mort de violence. 



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CHAPITRE II 

(1492) 



Les rivages du Marien, les premiers visiles. — Signal d'alarme, a 
. Toccasion de Tarrivee des Etrangers. — Port de la Conception. — 
Prise d'une jeune Indienne, amenee a bord et renvoy6e ensuite a 
terre. — Une bourgade indienne decouverte k quatre lieues du 
port. — Reception faite aux Etrangers par les Indiens de cette 
bourgade. — Rencontre de la jeune Indienne avec les Etrangers. 
— Entree de leurs b&tjments dans un autre port, appele par eux 
Port-de-Paix. — Visite d'un nytaino a bord. — Sa conversation 
avec Tamiral. Valparaiso. — Peche faile par les Etranger* en 
compagnie des Indiens. — Premieres relations commercials. — 
Arrivee d'un canot charge d'Jndiens de la Tortue. Injonction faite 
par un Cacique k ces Indiens de se retirer. — Leur retraile. — 
Fete de sainte Marie de TO a bord des b^timents Strangers. — 
Visite du Cacique an bMiment amiral. Sa reception decrite par 
Colomb lui-meme. 



Les premiers rivages visiles par les Etrangers arri- 
vant inopinement furent ceux du Marien. Quelques 
Indiens qui habitaient un groupe de cabanes belies sur 
une hauteur, a proximite d'une bourgade, observaient 
avee anxiete la marche des navires europeens qu'ils 
devaient prendre pour d'enormes monstres marins. Sui- 
vant qu'ils les voyaient, en louvoyant, s'eloigner ou se 
rapprocher, ils se rassuraient ou ils tremblaient. 
Lorsque enfin ces voiles se dirigerent decidement vers 
la terre, ils couronnerent leur eminence de fascines, y 



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«8 HISTOIRE DES CA£IQUES d'hAITI 

mirent le feu et s'enfuirent, emportanl avec eux tout 
CB qu'ils possedaient et laissant leurs cabanes vides. 
Gette maniere de faire des feux etait un signal pour les 
Indiens. lis en allumerent de distance en distance sur 
coUines qui longent ces cotes. En pen d'instants, toute 
la population riveraine fut avertie ainsi de se tenir sur 
ses gardes. De sorte que les Etrangers, en arrivant 
dans les lieux habites, trouvaient les cabanes ouvertes 
et vides et les traces des grands feux allumes sur toutes 
les cretes. 

Golomb, depuis qu'il avait appareille de Saint-Nicolas, 
n'avait pas encore vu un seul habitant, et n'avait ren- 
contre qu'une maison pres du Mole. Mais plus loin, et 
en avangant plus au nord, il commeuQa k decouvrir de 
pres quelques cultures, de larges sentiers et ce groupe 
de cabanes d'ou son arrivee fut si singulierement 
sigftalee. II entra dans un port qu'il appela la Concep- 
tion, et ou il fut retenu plusieurs jours par des rents 
contraires. Une riviere assez grande vient s'y decharger. 
Sur ses deux rives s'etendait une foret ou les Espagnols 
penetretrent a la distance de plusieurs lieues sans rencon- 
trer personne. Une fois trois d'entre eux decouvrirent de 
loin une bourgade dont ils n'oserent s'approcher, etant 
en si petit nombre. A leur retour, ils etaient encore sur 
la plage, lorsqu'un canot descendait la riviere charge 
d'Indiens, venant en cet endroit pour voir ce qui se 
passait sup la mer et causait taut d'alarmes. Aussitot 
qu'en arrivant, ils apergurent ces matelots a terre et 
leurs vaisseaux a Tancre, ils sauterent tons sur la rive, 
et, abandonnant leur canot, ils se mirent a fuir. Les 
Espagnols les poursuivirent et prirent une femme jeune 
et fort belle qu'ils amenerent au vaisseau de TAmirai. 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 69 

Les autres Indiens ne s'arreterent dans leur fuite que 
quaiid ils se crurent hors de toute atteinte.^ls etaient 
convaincus d'avoir ete ou trop imprudents ou trop mal- 
heureux, et deploraient au fond de leur foret la perte 
de la jeune Indienne qui ne gouterait plus aucune joie 
de la yie et n'aurait ni une mort tranquille dans le 
desert, ni I'elegie funebre, ornement de k sepulture, 
qui, lorsqu'elle est chantee sur une tombe, fait tressail- 
lir de bonheur, n'importe oil elle est, Tame qui s'est 
envolee. — Son mari etait inconsolable. Ge n'est pas 
que ce malheur ne leur arrivat souvent. Lorsque les 
Caraibes surprenaient leursbourgades, e'en etait fait de 
ceux dont ils avaient pu s'emparer. Ils les emmenaient 
captifs pour les manger. Le seul mot Ganiba ou Garitaba 
♦ par lequel ils^ designaient le pays de ces anthropo- 
phages les faisaient trembler. Mais ils n'avaient jamais 
vu des Garaibes de cette espece, et ils estimaient que 
ceux-ci devaient 6tre plus redoutables que les autres, a 
cause de l-etrangete de leur exterieur et du formidable 
appareil de leurs embarcations. 

Mais TAmiral avait dit a ses compagnons : « Prenez 
« done quelques habitants pour leur faire honneur et 
« pour dissiper leurs craintes, afin que, s'ily a dans le 
« pays quelque chose d'avantageux, ce dont la beaute 
<c du sol et la douceur du climat ne permettaient pas 
<( de douter, nous puissions nous en emparer plus faci- 
« lement. » — 11 ne se rejouit que trop de cette cir- 
constance. Les Indiens qui etaient a bord parierent k la 
nouvelle- venue. lis lui assurerent que TAmiral pensait 
qu'elle etait belle, qu'elle n'avait rien a craijidre, et qu'elle 
irait bientot rejoindre son mari etses autres compagnons. 
Colomb lui donna des vStements, des perles de verre, 



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70 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

des gpelots et des bagues de laiton. Puis il la renvoya 
dans sa chaloupe, en la faisant accompagner de ses gens 
et des femmes d'une peuplade de Cuba qui etaient 
aussi a son bord, et ayec lesquelles la jeune Indienne 
du Marien avait ete tres joyeuse de se trouver. EUe eut 
quelque regret a s'en aller du bord, et, arrivee a terre, 
elle se separa avec plus de peine encore de ses com- 
pagnes. Son retour inattendu causa la plus vive surprise 
parmi les siens. Elle s'empressa d'etaler a leurs yeux 
les presents dont on I'avait comblee. Elle leur persuada 
que les etrangers, loin d'etre des Caraibes, etaient les 
meilleures gens du monde; qu'ils etaient d'ailleurs 
venus du ciel, etqu'ils en avaient apporte des]objets pre- 
cieux qu'ils donnaient avec generosite. Rien n'egalait 
la curiosite avec laquelle ces sauvages contemplaient 
les bagatelles livrees a leur examen par la jeune femme, 
si ce n'est leur joie d'apprendre que ces etrangers ne 
venaient pas pour les devorer. . 

L'Amiral, comptant sur le bon efiet de Fincident de 
la'Veille, envoy a le leiidemain neuf Jiommes bien armes 
et precedes* d'un des Indiens du bord, a la reconnais- 
sance de la bourgade. lis Tatteignirent apres une marche 
de plusieurs heures. Elle avait ete evacuee a leur 
approche : ilsn'y trouverent pas une ame. Les habitants 
n'en etaient pas loin el s' etaient caches dans unbois voi-* 
sin. lis ne se fiaient pas encore a ces botes, malgre la 
preuve qu'ils avaient donnee de leurs bonnes dispositions . 
Cependant sur les nouvelles assurances de Tlndien qui 
les guidait, les sauvages revinrent peu a pen et rentre- 
rent dans leurs demeures. Enhardis bientot par la con- 
fiance, ils entourerent les etrangers, et chacun vint 
apposer les mains sur leurs tfites en signe d'amitie. 



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HISTOIRE DES CAaQCES d'hAITI 71 

Les emissaires de FAmiral etaient surlout ravis du 
spectacle qu'ils avaient sous les yeux, Ces Indiens 
etaient les plus beaux et les plus sociables qu'ils eussent 
encore vus* Leur bourgade, d'un millier de cabanes 
environ, 6tait bdtie sur le bord d'une riviere abondante 
et limpide, et au milieu d'une vallee profond^ plus belle 
que toutes celles de Cordoue. Les arbres y etaient verts 
et charges de fruits, lesherbes hautes et toutes fleuries. 
Des oiseaux qu'ils prenaient pour des rossignols y chan- 
taient en multitude, et ils disaient que s'il y avait 
quelque chose au monde de comparable 4 la douceur 
de ces chants, c etait la douceur elle-m^me du climat. 
J^'air pur et frais y etait impregn6 de tons les parfums 
de la for^t. 

Les Indiens leur firent prendre du repos et leur appor- 
ihvent des fruits et une racine 4 laquelle les Europeens 
trouverent un goflt de ch^taigne. Ils consentirent diffi- 
cilement a laisser partir leurs botes. lis leur donnerent, 
pour FAmiral qu'ils promirent d'aller visiter, un hamac 
et des perroquets. Le don d'un perroquet etait surtout 
une marque d'amitie. L'utilite de cet oiseau'en faisait 
le prix pour eux.Ils se servaient, pour leurs ornements, 
de ses plumes teintes des plus vives couleurs de leur 
ciel, en mangeaient la chair, et se plaisaient singulifere- 
ment au bruit de son caquetage, non moins qu'aux cris 
de Foie qui a le meme instinct partout, et donne Teveil 
sur le parapet des Gapitoles, comme autour des cabanes. 

Les etrangers avaient a peine quitte la bourgade 
qu'ils virent s'avancer a leur rencontre une troupe 
d'autres Indiens, en grand tumulte etpoussant des 'cris. 
— Ge n'6tait pas Vordinaire de ces sauvages. S'ils 
allaient en 6tre attaques, pensaient-ils. Ils pourraient cer- 



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72 HISTOIRE DES CACIWES D HAITI 

tainement, sans peine et sans grand danger, les repousser . 
Mais quelle fa,cheuse extremite, et combien cette pre- 
miere et gratuite hostilite serait, par la suite, suivie de 
difficultes ! La cohue s'approchait. lis remarquerent que 
ces Indiens portaient en triomphe une femme sur leurs 
epaules, et ils ne tarderent pas a reconnaitre la jeune 
Indienne qui avait ete conduite d bord et si bien traitee 
par r Amiral. EUe venait avec les siens remercier les 
Espagnols de leur generosite. 

La nouvelle de tout ce qui s'etait passe se repandit 
bientot de bourgade en bourgade, jusqu'a celle oil resi- 
dait Guacanagaric, le cacique du Marien, laquelle etait 
situee non loin de la ville actuelle du Cap. Partout^ 
maintenant, sur cette cote, les Espagnols sont atten- 
dus, et les peuplades auxquelles ils ont ete annonces^ 
au lieu de fuir a leur aspect, viendront au-devant d'eux 
et leur feront au contraire un accueil empresse. 

Un Indien, recueilli a bord des caravelles, a pen pres 
a seize milles en mer, au fort d'un mauvais temps, au 
moment ou son canot allait etre englouti, indiqua a 
TAmiral un port voisin de celui d'oii il sortait, a proxi- 
mite duquel se trouvait une grande bourgade. La rade 
y est profonde et permet aux plus grands navires de 
mouiller a contiguite de la terre. Le flottille y vint 
Jeter Fan ere et sur ce rivage que Ton touchait, plus de 
cinq cents Indiens accoururent a la premiere nouvelle 
de Tarrivee des etrangers. Beaucoup d'entre eux vinrent 
jusqu'a bord. « Ils portaient aux oreilles et aux narines 
a des grains d'un or tres fin qu*ils donnaient aussitot 
<( avec plaisir. » 

Colomb remarqua parmi ceux qui etaient restes k 
terre un jeune homme qui etait Tobjet de la deference 



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HiSTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 73 

et du respect de ceux qui Tentouraient. C'etait un grand 
personnage, un nytaino. Un gouverneur age et d'autres 
conseillers ne le quittaient pas. Us parlaient et repon- 
daient le plus souvent pour lui. Lui ne proferait que 
peu de paroles. — L'amiral lui envoya un present. Un 
des Indiens de sa suite qui en etait le porteur lui 
apprit que les Chretiens venaient du ciel, allaient a la 
recherche de Tor et desiraient savoir de quel cote etait 
Tile Baneque * qui est reputee en contenir beaucoup. 
— II lui repondit que c'etait bien, qu'il y avait beaucoup 
d'or en effet dans cette ile. II indiqua le chemin a 
suivre, et ditqu'il ne fallait pas plus de deux jours pour 
s'y rendre. II ajouta que si les etrangers avaient besoin 
de quelque chose de son pays, il le leur donnerait tres 
• volontiers. 

II manifesta son desir de voir Tamiral ; dans la soiree 
m^me il alia a bord de son navire. II etait accompagne 
d'une nombreuse escorte. II fut re^u avec tons les 
honneurs dus d son rang. Uamiral lui apprit qu'il etait 
au service des deux plus puissants souverains de la 
terre. II repliqua qu'il n'ajoutait pas foi a ce que disait 
I'amiral, parce que sa conviction etait qu'il arrivait du 
ciel. Au reste, son incredulite 6tait vivement partagee 
et fortifi6e par les interpretes eux-mfimes de Colomb 
qui, tout en traduisant sa pensee, Taccompagnaient des 
reticences de leur doute. 

L'Amiral fit servir au nytaino des mets de Castilk. 11 
en gouta, et passa le reste a son gouverneur et aux 
autres gens de sa suite. En se retirant, le gouverneur 
indien insista beaucoup pour que les etrangers restas- 

* Voir YAppendice a Tart. Banique, 



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74 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

sent quelques jours dans ces parages avant d'aller a 
Baneque. Gette invitation entrait dans les vues de TAmi- 
ral ; car il voulut se donner le temps de lier des rap- 
ports d'amitie avec les habitants de Tile et d'explorep 
un pen les lieux. 

Ce port appele plus tard le Port-de-Paix fut le pre- 
mier oti Colomb ait ete accueilli avec une si Tranche 
hospitalite ; il y trouva un refuge paisible au sortir d'une 
violente tempete. Apres avoir amarre ses vaisseaux, il 
entra avec ses chaloupes dans Tembouchure du fleuve 
qui s'y jette. Le courant en etait tres rapide ; il ne put 
pas le remonter tres loin. Mais en jetant le cable a terra, 
et en se faisant remorquer par ses matelots, il arriva a 
un endroit d'oii il put embrasser d'un coup d'oeil la 
grande et magnifique vallee qui se deroulait devant lui * 
a perte de vue. EUe s'etendait du cote de I'ouest jus- 
qu'au port de la Conception. Par les fumees qui s'ele- 
vaient dans le lointain, il reconnut la bourgade que ses 
emissaires avaient visitee, quelques jours auparavant^ et 
il voyait distinctement non loin de lui celle eu vue de 
laquelle sa flottille etait mouillee. Quel pays enchante ! ' 
« C'est une chose merveilleuse, disait-il, de voir cette 
« vallee, ces belles et bonnes eaux, ces terres si propres 
« a faire d'excellents jardins et a produire toutes les 
(( choses du monde que Thomme pent demander. » 
Quelle vegetation ! Les feuilles des arbres cessaient 
d'y etre vertes et devenaient noiratres a force de verdir. 

L exclamation du pieux et enthousiaste voyageur, 
emerveille du spectacle de ces lieux, en fut longtemps 
lapoetique appellation : Valparaiso, s'etait-il eerie, vallee 
du Paradis ! 

Les Indiens se m^laient cordialement aux Espagnols. 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 7t) 

Les uns prenaient aussi souvent le chemin de la bour- 
gade, que les autres celui du bord. Les matelots 
allaient a la p6che, et les Indiens se faisaient un plaisir 
de les y accompagner et de jeter les filets avec eux. 
Bientot des relations commerciales s'etablirent entre eux. 
n^procedaient k leurs echanges sur le rivage mfime. Les 
Espagnols y apportaient leurs bonnets de laine, leurs 
ecuelles, leurs billes de verre, leurs ^relots, etles Indiens 
leur or. Ce premier essai de negoce ne fut pas sans 
attrait pour ces sauvages. lis s'y livraient avec plaisir. 
Les habitants d'une petite lie voisine, tentes par le desir 
d'echanger aussi leur metal, accoururent a ce marche. 
Un canot monte par quarante indiens de la Tortue ar- 
, riva un jour que le chef de la bourgade assistait et pre- 
nait part, avec une grande affluence des siens, a ces 
operations commerciales. Aussitot que les habitants de 
la Tortue debarquerent, ceuxd'Haiti, interrompant leurs 
echanges et jaloux apparemment de cette concurrence, 
s'ecarterent et s'assirent a terre. Comme les premiers 
persistaient a rester, le chef du heu, qui etait probable- 
ment un des caciques subalternes, gouverneurs de pro- • 
vinces, se leva seul, et par des paroles qui paraissaient 
etre des menaces, il les obligea d rentrer dans leur 
canot; et, quand ils furent tons embarqu^es, il leur 
jeta de Teau et ramassa des pierres sur le rivage qu'il 
langa dans la mer. II expliqua ensuite aux Espagnols les 
motifs de son mecontentement. Ghacun, disait-il, devait 
echanger son or chez soi. II y enavait, d'ailleurs, beau- 
coup plus k la Tortue, puisque cette ile etait plus pres 
de Banfeque. 

Le Cacique qui avait annonce une visite 4 Tamiral, 
choisit pour la faire un jour qu'il y avait grande joie a 



--^- , Digitized by VjOOQIC 



7C HISTOIRE DES CACIQUES d' HAITI 

bord. Des le matin de ce jour, les bdtiments elaient pa- 
voises avec les armes et les pavilions ; le port retentis- 
sait de salves repetees en Thonneur de Sainte-Marie de 
rO * dont les equipages celebraient la f^te. Le cacique, 
porte en palanquin et suivi d'une foule d'Indiens, arriva 
sur le rivage et se rendit aussilot a bord. L'amiral di- 
nait sous le chateau de son navire. 

« Au moment oii le roi entra dans le b^timent, dit Ta- 
« miral, en rendant compte au roi et a la peine d'Espagne 
« de cette visite, il me trouva a table sous le chateau 
<( de la poupe ; il vint droit d moi, s'assit a mes c6tes, 
« et il ne me permit pas de me deranger, ni de me 
« lever de table avant que j'eusse termine mon repas. 
« Presumant qu'il aurait du plaisir a gouter de nos^ 
« viandes, j'ordonnai qu'on lui en servit de suite. 
« Lorsqu'il entra sous le chdteau, il fit un signe de la 
Or main pour que tons ses gens restassent en dehors ; ils 
«. s'empresserent d'obeir k cet ordre, qu'ils executerent 
« avec les plus grandes marques de respect, et ils 
<v allerent tons sasseoir Bur le pont, a Texception de 
(( deux hommes d'un age mur, que je jugeai etre Fun 
« son conseiller, et Tautre son precepteur, et qui vinrent 
« s'asseoir a ses pieds. Le roi ne prenait de toutes les 
« viandes que je lui presentais que ce qui etait neces- 
« saire pour me faire honnetete et les gouter; il les 
« envoyait ensuite a ses gens qui en mangeaient tons. 
« 11 en fit autant des boissons ; il se contentait d'en 
« mouiller ses le v^res, et il les donnait ensuite a ses gens ; 

* Sainte Marie de TO est une des 75 ou 80 Vierges qu'on honore ea 
Espagne d'un culte particulier. L'O est la forme de la ceinture natu- 
relle de pierre qui entourent le Couvent et I'Eglise dediee a cette Vierge 
sur une montagne pr^s de Segovie. 

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HISTOIRE DES. CACIQUES D'hAITI 77 

« il faisait tout cela avec un air de dignite bien remar- 
« quable; il parlait peu; le petit nombre de paroles 
« qu'il proferait etaient, autant que je pouvais les com- 
« prendre, bien judicieuses et bien reflechies. Les deux 
« personnages qui etaient a ses pieds examinaient le 
« mouvement de ses levres, parlaient pour lui, s'entre- 
« tenaient aussi avec lui, et toujours avec le plus grand 
« respect. Le repas termine, un ecuyer apporta une 
« ceinture en tout semblable, pour la forme, a celle 
« dont on sesert en Castille, excepte qiie le travail 
« n'en est pas le meme. Le roi la prit et me la remit, 
« ainsi que deux morceaux d'or ouvre, qui etaient tres 

a minces .... r ... 

« Je m'apergus qu'une garniture de mon lit lui plai- 
« sait; je la lui donnai ainsi que plusieurs beaux grains 
« d'ambre que je portals a mon cou, des souliers de 
« couleur et une fiole d'eau de fleurs d'oranger : il en 
a fut si content que c'etait merveille, et il etait, ainsi 
« que son gouverneur et ses conseillers, tres chagrin de 
-« c6 que nous ne pouvions pas nous entendre, je com- 
« pris neanmoins qu'il me dit que si quelque chose 
« d'ici me convenait, toute Tile etait a mes ordres. 
a J'envoyai chercher un coUier qui portait pour me- 
« daille Excellent d' or ^ sur lequel etaient graves les por- 
« traits de Vos Altesses; je lui montrai en lui repetant 
« ce que j'avais dit hier, que Vos Altesses gouvernaient 
a la plus grande partie du monde et qu'il n'y avait 
« pas de princes aussi puissants. Je lui montrai aussi 
« les banniferes royales et celles de la Croix, dont il 
« parut faire grand cas. Quels grands seigneurs dpi vent 
« Mre Vos Altesses, dit-il a ses conseillers, puisque 
a sans aucune crainte, elles m'avaient envoye dans ce 

6 

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78 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

« pays, de si loin et du ciel ; il dit encore beaucoup 
« d'autres choses que je ne icompris pas ; mais je vis 
« bien qu'il etait emerveille. 

<( Lorsqu'il elait tard, ajoute le journaliste du voyage, 
« et qu'il voulut partir, Famiral le renvoya avec dis- 
(i tmction dans le canot, et le fit seduer de plusieurs 
« decharges de mousqueterie. Descendu a terre^ il se 
« plaga sur son brancard, et s'en alia avec son cortege, 
« compose, comme nous Tavons dit, de plus de deux 
c( cents hommes, et son fils le suivit, porte sur les epau- 
« les d'un Indien tres distingue. II fit donner a manger 
« et rendre de grands honneurs a tons les marins et a 
<( toutes les autres personnes des vaisseaux, partout 
« ou on les rencontrait. Un matelot dii qu'il Tavait ren- 
« contre dans sa route, et qu'il avait vu que les objets 
<( que Tamiral lui avait donnes etaient portes devant 
« lui par un nombre egal de personnes, qui lui parais- 
« saient 6tre les plus marquantes. » 

« Le fils du roi le suivit pendant assez longtemps 
« avec une escorte semblable a la sienne, et il y en 
« avait une autre aussi nombreuse pour un frere du 
« meme monarque, avec la difference que ce frfere 
« marchait a pied, appuye sur les bras de deux hommes 
« notables. Ce dernier vint an vaisseau apres le roi 
« et TAmiral lui donna quelques-uns de ses objets 
« d'echange. Ge fut alors que TAmiral apprit que le roi 
« etait nomme Cacique dans la langue du pays. » 



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ANCRE DE LA CARAVELLE « SANTA'MARIA t> 



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CHAPITRE III 

(1492-1493) 

Desir de Guacanagaric de voir les Etranger§. — Invitation qu'il fait 
a Colomb de venir mouiller en vue de sa bourgade. — Colomb 
s'arrete k une autre bourgade a quelques milles de la sienne. — 
II continue sa rout^. — Naufrage d'un des bAtiments de la flottille, 
a la bale de TAcul. — Secours envoyes par Guacanagaric. — Sa 
visile a bord du b^timent de TAmiral. Ses condoleances. II dine a 
bord. -— II descend accompagn^ de Colomb. — Collation preparee 
dans la maison du Cacique. Conversation avec I'Amiral. — Recrea- 
tions apr^s le repas. — Colomb obtient la concession d'an terrain 
et y construit une forteresse ti laquelle il donne le nom de « La 
Nativiie » pour commemorer le jour de son arrivee dans ce lieu. 
— II y place une garnison. — Instructions de Colomb a la garni- 
son de la Nativite. — Visite d'adieux h. Guacanagaric. — Recep- 
tion. — Jeux et danses des Indiens. — Exercices militaires des 
Espagnols. — Depart de Colomb. — Oubli de ses recommanda- 
tions. — Indiscipline des Espagnols. — Mauvais traitements infli- 
ges par eux aux Naturels. — Mauvais effet de celte conduite dans 
les autres parties de Tile. — Ligue formee contre Guacanagaric et 
les Esjpa^nols de la Nativite, et dirigee par Caonabo, cacique de la 
Maguana. — Escovedo et deux de ses compagnons surpris dans 
une excursion sur le territoire de Caonabo, saisis et mis k mort. — 
Expedition de Caonabo contre la Nativite. — Massacre des Espa- 
gnols. — Incendie de la forteresse. Incendie de la bourgade de 
Guacanagaric. — Combat livre par celui-ci ou il est defait et 
blesfee de la main m^me de Caonabo — Retour immediat de Cao- 
nabo dans son royaume. 

Guacanagaric etait desireux de voir les etrangers 
dont on lui avait fait tant de rapports merveilleux. Les 



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80 HISTOIRE DES CAGIQUES D'HAill 

ladiens qui les avaient devances dans le village du 
Cacique, assuraient qu'ils reconnaitraient de loin leurs 
vastes canots qui couraient sur la mer sans rames, 
mais avec de grandes ailes blanches enflees par les 
vents; et ils allaient sur les pics les plus eleves qui 
bordent le rivage pour les decouvrir et les signaler a 
leur maniere, dfes leur apparition. 

La flottille vint mouiller; an grand regret de Guaca- 
nagaric, a la distance de plusieurs lieues de son village, 
mais d proximite d'un autre village oil elle fut accueillie 
avec joie. Les b4timents avaient d peine jete Tancre 
qu'une multitude dlndiens vinrent d bord en canots ou 
d la nage. L'Amiral leur fit distribuer des presents en 
retour des provisions qu'ils avaient apportees et donnees 
de si bon coeur. 11 expedia ensuite d terre deux hommes 
de son equipage charges de complimenter le gouverneur 
du village. Celui-ci, par le retour des deputes, envoya 
d TAmiral du coton en tissu et en pelotons files, des 
fragments d'or et trois oies tres grasses. 

Des messagers de Guacanagaric vinrent aussi en cet 
endroit, dans un grand canot, d la rencontre des 
strangers, lis demanderent d voir TAmiral d qui ils 
remirent, de la part du Cacique, une ceinture qui avait, 
an lieu de bourse, un mufle avec deux grandes oreilles, 
la langue et le nez en or battu. lis lui dirent que leur 
souverain Tinvitait et le priait d'approcher avec ses 
vaisseaux de sa bourgade, et lui offrait d'avance tout ce 
qu'il poss6dait. 

Cette invitation fut si gracieuse que Colomb, pour y 
repondre avec empressement, appareilla contre sa cou- 
tume, un dimanche. Faute de vent, il ne put pas atteindre 
le port oil il devait se rendre. 11 se fit preceder par ^ne 



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fflSTOIRE BES CACIQUES d'hAITI 81 

de ses embarcations qu'accompagnait le canot qui 
portait les messagers du Cacique. Le canot indien, 
marchant plus vite que la chaloupe etrangere, la 
devanea at alia annoncer au Cacique les envoyes de 
TAmiral. Le Cacique, suivi de toute la population de sa 
bourgade, les regut sur le rivage, et les conduisit de la 
sur une place preparee d'avance et parfaitement appro- 
priee. 11 leur fitrendre de glands honneurs. Les Indiens 
leur apporterent, k Tenvi, k boire et a manger, et leur 
donnerent pour FAmiral des morceaux d'etoffes de 
colon, des ^erroquets et de la poudre d'or. Le soir, 
quand les Espagiiols voulurent se retirer, les Indiens les 
accompagnerent en grand cortege. 

A mesure que I'Amiral avangait vers le nord, il trou- 
vait plus d'or ; les Indiens de ce quartier en donnaient 
davantage en effet dans leurs echanges avec les Espa- 
gnols. On lui avait fait esperer que Guacanagaric 
mieux que personne lui ferait connaitre les lieux d'oti 
Ton tirait ce metal precieux. On lui avait parle d'une 
region de Test, qui confinait au Marien, comme le siege 
principal de ces mines ; on avait prononce le nom de 
Cibao, que Colomb croyait 6tre le Cipango de Marco- 
Polo, et dont le souverain, assurait-on, avait des ban« 
niferes toutes en or battu. 

La flottille etait a renl^ree de la baie d'Acul lorsqu'un 
calme plat la surprit dans la nuit du 25 decembre. 
L'Amiral venait de quitter le pont pour aller prendre 
un pen de repos. Tons les autres marins s'etant aussi 
endormis, le timon fut abandonne a un novice. Ce 
parage etait seme de recifs et de bancs de sable ; et, d 
la distance de deux milles environ ou Ton etait du rivage 
on entendait rugir les brisants. Tout h coup, le novice, 



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82 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

sentant la barre du gouvernail engagee, se mit a crier. 
Les courants avaient entraine le navire sur un banc. 
L'equipage fut en un instant sur pied ; mais, pensant 
plutot a fuir le danger qu'a le conjurer, il n'executa 
rien de ce qu'avait commande TAmiral. Bientot le bati- 
ment pencha d'un cote et s'ouvrit par les coutures. 
Les eaux s'y precipiterent . II fallut Tabandonner. 11 
submergea. 

L'Amiral et son equipage se refugiferent a bord de 
Tautre caravelle qui mit en panne le reste de la nuit, en 
attendant le jour. Des messagers etaient deja partis 
pour aller apportep la nouvelle de ce sinistre an Cacique, 
qui avait fait a Colomb Tinvitation de venir mouiller 
dans son port. Guacanagaric en fut si afflige qu*il 
pleura. 11 envoya de suite du secours, et le lendemain, 
au jour, la mer etait couverte de canots remplis d'in- 
diens se dirigeant vers le lieu du naufrage. lis secon* 
derent avec beaucoup de zele et de celerite le sauve- 
tage des effets du navire, et les transporterent a terre 
dans des maisons que le Cacique avait destinees a cet ^ 
ettet. lis firent eux-memes constamment la garde autour 
de ces depots ; et jamais rien n'y manqua. 

Guacanagaric avait envoye a plusieurs reprises quel- 
qu'un de ces parents ou de son escorte faire des con- 
doleances a I'Amiral et lui renoruveler Toffre de tout ce 
qu'il possedait. II vint bientot lui-mfeme a bord. II 
versait des larmes en abordant Colomb qu'il s'imaginait 
inconsolable. Le calme et la serenite presque joyeuse 
de son bote le frapperent d'etonnement et d'admiration. 
Le sauvage concevait si peu qu'un homme fut capable 
de tant de force d'ilme. 

Le Cacique dina avec TAmiral ; apres quoi, ils se 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 83 

rendirent ensemble k terre. Une collation y etait aussi 
preparee dans les appartements du souverain indien. 
Celui-ci se revetit d'une chemise et des gants que 
TAmiral lui avail donnes. II paraissait surtout iaire 
grand cas de ces gants, et ne cessait de regaifder 
ses mains. Cette preoccupation ne Tempecha p^s, 
durant le repas, de se livrer a une conversation tres 
suivie avec son convive qui, de son cote, s'etonnait de 
trouver dans un sauvage, a Tetrangete pres de son 
costume de ce jour, tant d'affabilite, de dignite et de 
distinction dans les manieres. On n'acquerait alors en 
Europe ces qualites, a un degre si remarquable, qu'au 
prix d'une education Ires liberale et en frequentant les 
cours et la noblesse. 

Guacanagaric exprima a Golomb combien il trouvait 
admirable son courage dans le malheur, et lui avoua 
qu'a sa place il eut ete inconsolable de la perte de son 
navire, et qu'il n'eiit pas cesse de trembler devant cet 
acte si manifeste de la colere de Z6mes. II lui dit que 
s'il voulait rester avec lui et ne plus s'exposer aux 
perils de la mer, il lui procurerait beaucoup d'or et lui 
enseignerait les lieux oil il y en a en grande abondance. 
II lui parla de sa premiere impression de terreur, de la 
terreur de toute sa population, lorsqu'on annonga Tar- 
rivee de FAmiral dans Tile. Qu'on avait cru d'abord 
que lui et ses compagnons etaient des Garai'bes, mais 
que des qu'il sut au contraire qu'ils etaient des envoyes 
du ciel, il ne desira rien tant que de les voir et de les 
avoir pour botes ; qu'il etait maintenant au comble de la 
satisfaction. II parla en tremblant des Cara'ibes, et s'eton- 
nait que son bote ne parut ressentir aucune crainte, au 
ri&cit qu'ii faisait des horreurs qu'ils avaient commises. 



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84- HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

L Amiral le remercia de sa sollicitude, de sa bonne 
amitie dont il lui avait donne une preuve bien eclalante 
en Fassistant si genereusement dans son infortune. II 
lui cUt qu'il avait le courage du chr^tien, la resignation, 
■:\'U\xe cette force d'dme que son bote admirait en lui, 
le Oieu qu'il adorait, le seul et le veritable, Tinspire a 
tons ceux qui professent son culte avec ferveur et se 
confient en sa toute- puissance. Qu'il n'etait pas des- 
cendu du ciel, mais qu'il accomplissait peut-6tre les 
desseins" de la Providence avec foi et en toute humilite. 
,i}ue son projet etait de vivre desormais an milieu des 
Indiens, mais qu'it lui fallait auparavant retoumer au 
pays de Castille, d'oii il etait venu, afin d'aller rendre 
compte du succes de son voyage d ses souverains, les 
plus puissants de la terre. II ajouta qu'il ne craignait 
point les Caraibes, quelque terribles qu'ils pussent etre ; 
qu'il etait certain de les vaincre et de les detruire ; quer 
s'ils avaient des piques et des fleches de bois dur, 
r^pee, le sabre, les lances et les fleches aux pointes de 
fer acere du Castillan, etaient des armes autrement 
puissantes. II fit voir ces armes au (kcique, et lui 
expliqua aussi que les espingoles et les canons qu'il 
avait vu debarquer de son navire naufrage lan^aient 
une foudre aussi meurtriere que celle du ciel. 

Des serviteurs attentifs attendaient la fin du repas, 
et apporlferent au Cacique, aussitot qu'ils s aper^urent 
qu'il avait fini de manger, des herbes odorantes avec 
lesquelles il se frotta les mains avant de les laver. 
Colomb le suivit, au sortir de la, dans un lieu, a quel- 
ques pas de la maison, tout plante de grands et beaux 
arbres. II y fit venir quelques-uns de ses compagnons 
avec les armes dont il avait parle au Cacique, pour les 



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HISTOIRE DBS CACIQUEB d'hAITI \85 

essayer et lui donner une idee d6 leur puissance. Lf^s 
Indiens, eurieux de ce spectacle, s'assemblerent ^n 
foule. L'un des Espagnols, en tirant de Tare et een 
frappant k chaque coup Je but, les emerveilla par s(jin 
adresse. Les autres, armes d'espingoles, s'avancerdnt 
ensuite. Apres avoir fait quelques evolutions, ^Is 
chargerent leurs armes sous les yeux des sauvages c^ni 
ne comprenaient rien 4 cette manoeuvre. A la premiere 
decharge, ceux-ci tomberent tons a la ren verse. 

lis en furent assurement quittes pour la peur ; mais 
Teffet de ces excereices fut prodigieux sur T esprit des 
Indiens. lis n'eurent pas de peiae a croire qu'en faisant 
alliance avec les Espagnols, ils se procuraient des pro- 
tecteurs formidables contre les Caraibes. Colomb profita 
de rimpression de ce moment pour proposer d Guaca- 
nagaric de fonder sur son territoire un etablissement oti 
il laisserait une partie de ses gens, sous le pretexte 
specieux de le defendre contre ses ennemis ; mais, en 
r6alite, il saisissait Toccasion d'occuper un point impor- 
tant de la cote, et d'y deposer le germe d'une colonie. 
Le chef indien, ne soupQonnant rien de semblable dans 
une proposition qui paraissait faite dans ses interets, 
s'empressa de Taccueillir. 

En exhortant I'Amiral et tons ses equipages a 
demeurer avec lui, n'avait-il pas desire davantage ? et 
n'etait-ce pas le moins qu'une partie de ses botes se 
conformdt maintenant a son desir ? La seule chose qui 
luiinspirat quelque defiance, on moins que cela peut- 
^re, quelque ombrage, c'etait I'avidite des Espagnols 
pi^ur Tor. Les sauvages avaient toujours attache un 
certain prix k ce metal, puisqu'ils I'employaient comme 
ornament ; mais ils etaient loin d'en faire le meme cas 



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^•\^ HISTOffiE DES CACIQUES d'hAITI 

ijMo les etrangers ; et Tardeur cupide qu'ils virent ceux- 

mettre a le rechercher modera le desinteressement 

i\\ t'C lequel ils le prodiguaient. lis commencerent des 

■ovs a soupQonner qu'ils elaient possesseurs de richesses 

(ju. ils n'avaient pas su apprecier. Guacanagaric regretta 

(1 ivoir trop promis d'op d Colomb, et de lui avoir dit, 

dans un moment d'effusion, que puisque ce metal 

paj'aissait lui faire taut de plaisir, il Ten couvrirait 

a\aut son depart. 11 ne tint pas la promesse qu'il lui 

avail faite de lui indiquer les localites qui en renfermaient 

. los mines, et s'emporta contre son neveu, un tout jeune 

Aomme, qui eut rindiscrelion , en conversant avec 

" TAmiral, de les lui reveler. 

La Pinta s'etait separee de la flottille des le depart de 
Cuba, et Tamiral ne la retrouva plus que sur sa route, 
en retournant en Europe. Comment eut-il pu ramener 
en Espagne, sur la plus petite caravelle, T equipage du 
navire naufrage? Les Europeens, d'ailleurs, qui, depuis 
Tevenement, avaient et^ laisses a terre, demandaient a 
rester. Ils etaient tellement et sitotamoUis, que rien ne 
semblait pouvoir les arracher desormais aux charmes et 
a la nonchalance de la vie indienne. Ils abjuraient tres 
volontiers Tausterite des mceurs europeennes et les 
rudes labeurs de la mer pour Texistence qui s'ecoulait 
si calmeet si exempte de soucis, sous le tiede et volup- 
tueux climat des Antilles. Ils se passeraient aussi diffici- 
lement que le sauvage du roulis du hamac, de la fumee 
enivrante du cohiba, de la chasse dans les forets vierges, 
de la p6che dans les grandes rivieres; et ils se livraient 
avec le plus complet abandon aux jouissances d!un 
amour sans chastete avec les belles et naives indiennes* 

Le projet de Colomb, apppouve par Guacanagaric, de 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 87 

construire nne forteresse pour la residence des Espa- 
gnols, concilia la difficulte. Les materiaux etaient abon- 
dants pour cette construction. On y employ a les debris 
et tout rarmement du bdtiment naufragei Les travaux 
furent pousses avec activite, et un fort, surmonte d'une 
haute tour, fut bient6t eleve. L'amiral lui donna le nom 
de La Nativity pour commemorer le jour de son arrivee 
dans ce lieu. II y plaga trente-neuf hommes sous le 
commandement de plusieurs officiers de confiance, 
Diego de Arana, Pedro Gutierrez et Rodrigo de Esco- 
vedo, en leur transmettant tons les pouvoirs qu*il avait 
regus du roi et de la reine d'Espagne. II leur laissa, en 
grande quantite, des marchandises qui avaient ete ache- 
tees pour les echanges : du pain de biscuit, du vin et 
autres provisions pour un an; une chaloupe, afin qu'ils 
pussent, aToccasion, aller ala decouverte des mines d'or ; 
des ouvriers, un 6crivain, un alguazil, un bon arq^ebu- 
sier, un constructeur de navires, un tonnelier, un me-' 
decin et un tailleur, tons, hommes de mer ; et enfin des 
graines pour faire des semailles. 11 leur recommanda 
vivement d'obeir a leurs chefs ; de n'oublier jamais le 
respect et la deference qu'ils devaient an Cacique et aux 
autres chefs indiens, si bienveillants pour eux en toute 
occasion ; d'etre circonspects dans toutes leurs relations 
avec les naturels ; de les traiter toujours avec indul- 
gence et justice ; d'eviter soigneusement tout acte de 
violence et tout sujet de dispute, et de mettre surtout 
la plus grande discretion dans leurs rapports avec les 
femmes indiennes. II les exhorta enfin a maintenir 
parmi eux-mSmes.la plus constante union, et a ne ja- 
mais franchir d'un pas, pendant toute son absence, les 
limites du territoire ami de Guacanagaric. 



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88 HISTOIRE MS CACIQUES D HAITI 

Ces dispositions faites, Tamiral descendit une der- 
niere fois A terre avec tout son equipage pour prendre 
conge du Cacique. II fut re§u dans une grande maison, 
pres du fort, qui avait ete cedee aux Espagnols. Une 
estrade en nattes de palmier y avait etait preparee. Le 
frere du Cacique y fit asseoir Colomb, et depecha un 
indien de son escorte pour aiinoncer 4 Guacanagaric, 
comme s'il n'eut rien su de Tarrivee de Tamiral, que 
celui-ci etait venu lui rendre une visite d'adieux. 

Guacanagaric accourut aussitot entoure de cinq Caci- 
ques tributaires qui venaient d'arriver en mission au- 
pres delui. Ilsportaientlous leurscouronnes, etavaient 
une bonne representation. Guacanagaric s approcha de 
Testrade et mit au cou de Colomb une grande plaque 
d'or qu'il tenait a la main, lui presenta ensuite un 
masque orne, retira de sa t6te sa couronne qui etait 
d'or, j3e jour-ld, etla plaga sur celle de Colomb. Colomb, 
de son cote, avait apporte avec lui plusieurs presents 
destines au Cacique ; il lui remit une aiguiere avec un 
bassin a laver les mains, attacha autour de son cou un 
magnifique collier de pierres des Indes, le revfitit d'un 
fort beau manteau d'ecarlate fine, lui fit chausser des 
brodequins de couleur, et lui mit enfin au doigt un 
grand anneau d^argent. Guacanagaric n'aurait pas cru 
egaler la munificence de Famiral avec dix fois plus d'or 
qu'il n'en avait donne. II portait d'ailleurs ces ornements 
avec plus d'aisance et de grace qu'on ne pouvait Tattendre 
d'un sauvage, et excitait Fadmiration bruyante de ses 
sujets, Sur un signe qu'il fit, ceux-ci commencerent des 
jeux et des danses qu'ils avaient coutume d'executer 
dans toutes les occasions solennelles, ffiles ou visiter 
ceremonieuses. lis n'avaient pas une autre maniere de 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 80 

manifester plus vivement leur joie. Les Espagnols, d leur 
tour, les gratifierent du spectacle d'une bataille simulee. 
lis se •partagerent en deux petites troupes qui s'avan- 
Cerent Tune centre Tautre. Elles se chcxjuerent, et 
fucent bientot enveloppees dans un nuage de fu- 
mees qu'epaississait un feu roulant d'arquebuses. 
Aucune victoire ne couronna la lutte. Ces deux corps 
d'armee se formerent ensuite en un seul pour donner 
Tassaut au fort dont les batteries elaient prates a re- 
poussep tbute agression. Une vive canonnade accueillit 
les assaillants qui firent d'heroiques mais vains efforts 
pour emporter La Nativite. L'artillerie du fort etait plus 
puissante que leurs armes. 

Le divertissement etait tout nouveau pour les indiens^ 
*et plus innocent qu'ils n'etaient disposes a le croire. 
C'etait de la strategic, du bruit et de la fumee sans une 
goutte de sang, verse meme par accident. Dans la pen- 
s6e de Golomb, ii devait remplir le double but de les 
rassarer contre leurs ennemis anthropophages, et de 
leur inspirer une crainte salutaire des Espagnols qui 
leur otat toute idee ulterieure de les attaquer, s'ils y 
songeaient ; c'6tait un gage de siirete pour la petite co- 
lonic. Enfin, une scene de tristesse succeda a ces r^- 
jouissances. Les Europeens qui restaient et ceux qui 
partaient se separerent en s'adressant des adieux tou- 
chants. Guacanagaric lui-meme embrassa Colomb, les 
larmes aux yeux. 

Colomb n'etait pas plutot parti que ses recommanda- 
tions furent oubliees. Les Espagnols de La Nativite s'a- 
bandonnerent aux plus coupables exces. La desobeis- 
sauce et Tindiscipline s'etaient introdu|tes dans leur 
raog. Ghacun s'eloignait du fort qui n etait plus garde, 



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92 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

ses sujets, surpris par une agression si soudaine, 
avaient deserte leurs demeures et revenaient trop tard 
opposer une faible resistance. Gaonabo lejs defit, et 
blessa de ses propres mains leur cacique dans un 
combat livre a la lueur de Tincendie de leur village. II 
n'en resta pas une hutte debout. Toutes ces ruines se 
conspmm^rent dans cette mfimenuit; el, avantle jour, 
Gaonabo, assouvi de vengeance, reprenait le chemin de 
son royaume. 



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CHAPITRE IV 

(1493) 



Consequences du desastre de La Nativile. — Second voyage de 
Colorab, decouverle des iles Caraibes. — Golomb recueille k bord 
de la flotte une vingtaine d'Indiennes captives dans'ces iles. — 
Arriv^e a La Nativity. — Comment. I'amiral apprend Tevenement 
survenu pendant son absence. — Concordance de tons les recits 
sur cet evenement. — Colomb descend h terre, visite les mines et 
* se fait conduire a la demeure de Guacanagaric. — Visite du Cacique 
a bord. — II est epris de Gatalina, Tune des captives. — Sa con- 
duite parait suspecte a quelques compagnons de Colomb. — Le 
Pere Boyle insiste aupres de I'amiral pour que le Cacique soit con- 
signe a bord et puni du meurtre des Espagnols. — Refus de Co- 
lomb. — Raison qu'il allegue. — Guacanagaric prend conge de 
Taniiral. — Rumeur inaccoutumee sur le rivage un jour, au cou- 
cber du soleil ; les Indiens s'y assemblent en foule, les Espagnols 
ne devinent pas le but de cette agitation. — Evasion des Indiennes 
pendant la nuit ; deux au trois seulement sont reprises ; les autres 
ont le temps de regagner le rivage. — * Vaines recherches des 
Espagnols pour les decouvrir. — • Guacanaric s'enfuit dans les 
montagnes avec les captives evadees. — 11 forme le projet d'y ter- 
miner ses jours, en abdiquant le commandement. — Ses eujets 
vont Tarracher a sa retraile et le remettent a leur tete. — Les 
persecutions de la ligue qui avaient cess6, pendant sa retraite, 
recommencent. — Nouvelle invasion de Caonabo. — Bobechio est 
entralne dans la ligue contre Guacanagaric par I'influence d'Ana- 
caona. — Bobechio envahit le Marien. — L'amiral reldche dans 
un port a douze lieues au dela de Monte-Christ, le trouve con- 
venable pour un nouvel etablissement et y debarque sa colonic. 
— Fondation d'Isabelle. — Alarme du peuple aborigene. 

La plus faible nation du monde ne s'est jamais 
laissee subjuguer paciiiquement. Le desastre de La 



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94 HISTOIRE DES CAQQUES D HA'iTl 

Nativile fut le signal de la lutte entre les conquerants 
et les aborigenes. II affligera profond6ment Golomb. 
Golomb avail tout fait pour Teviter ; il avait ete aussi 
sage et aussi prevoyant que ses compagnons furent 
imprudents et coupables. Quant a Guacanagaric, il 
etait douloureusement affecte de Tincendie de son vil- 
lage et du trouble soudain de la paix et des jouissances 
de son r^gne; on ne saurait dire ce qu'ilredoutait le 
plus, du ressentiment et des represailles de Golomb qui 
Youdra peut-6tre s'en prendre k lui, malgre son inno- 
cence, ou de la haine que Gaonabo et les autres 
caciques avaient juree contre lui, haine dont il venait 
d'eprouver un si terrible effet. 

Si un hasard, soit de naissance ou de position, 
n'avait place Guacanagaric a la t6te de sa peuplade, il * 
eut ete incapable d'y aspirer. II etait plein de bonte, 
sans doute, et il avait assez de sagesse et de justice 
dans le caractere pour etre un chef de sauvages ; mais 
il etait trop d^nue d'energie, et il lui manquait trop des 
autres qualites qui font F ordinaire fortune des moindres 
souverains. II ne pouvait se relever du coup qui I'avait 
frappe ; il ne s'en releva jamais. — 11 etait dans une 
cruelle perplexite, et il errait dans les bois oil il s'etait 
retir6, ou il s'etait mal abrite, n'osant pas se recons- 
truire de nouvelles huttes sur les cendres de son village 
detruit. 

Golomb etait parti cette fois de Gadix, avec dix-sept 
voiles et un personnel nombreux et assorti, destine a 
Textension de sa colonie; il transportait avec lui, en 
grande quantite, les materiaux de construction qui ne 
se trouvaient pas sur les lieux, des provisions, des 
munitions de guerre et des objets d'echange. La petite 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAixI 95 

armee d'audacieux Castillans qui Taccompagnait et qui 
devait, dans ses previsions, suflire d proteger ses eta- 
blissements, pourrait entreprendre, au besoin, la con- 
qu6te militaire de Tile. G'etait la premiere fois que les 
Indiens allait voir une cavalerie de centaures ; car, pets 
plus que Tantique fiction de la Grece, ils ne feront de 
distinction entre son cavalier et le fier quadfupede 
andalou. Les chevaux et Tusage de les monter leur 
etaient absolument inconnus. Les plus grands qua- 
drupedes trouves alors dans les Antilles, ne depas- 
saient pas la taille d'un chien. — Colomb explorait les 
lies ignorees des Caraibes qu'il avait espere rencontrer 
sur sa route, en la dirigeant dans les mers a Test 
d' Haiti. II avait, en effet, decouvert Turuqiera ou Marie- 
^ Galante, Ceyre ou Dominique, Avay ou Guadeloupe, 
Burriquem ou Porto-Rico, et plusieurs autres. II avait 
trouve Tune d'elles presque deserte, parce que les habi- 
tants en etaient partis, pen de jours avant son arriv6e, 
dans une multitude de canots pour aller s'approvisionner 
de chair humaine. II y prit une vingtaine de femmes 
indiennes captives, heureuses d'etre ainsi delivrees. II 
approchait d'Haiti plein d'une joie impatiente de revoir 
sa petite colonic. S'il ne s'etait arrete a ces dernieres 
iles, il serait arrive a Nativite, suivant toute probabi- 
lite, juste d tertips pour en prevenir le desastre. Enfin, 
le 27 novembre, au soir, il y jeta Tancre. La flotte 
mouilla h une lieue de terre, n'osant pas s'enfoncer. 
davantage, la nuit, dans un port seme de tant de bas- 
fonds et de recifs. L'obscurite etait si profonde qu'il ne 
serait possible de voir que les feux allum6s au village 
et au fort ; mais pas un feu, pas un bruit, pas un signe 
de vie, Ge premier indice fut dej£i bien inquietant. 



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06 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

L'amiral fit tirer deux coups de canon auxquels le fort 
Qe repondit point. II attendit : personne ne vint a bord. 
Les Espagnols de La Nativite ne pouvaient pas s^etre 
absentes tous d la fois. Auraient-ils tous disparu ? — 
C'etait le malheur qu'il pressentait, etlafinde toutesles 
conjectures qui se faisaient autour de lui. Cette pensee 
le remplit de tristesse. II se resigna, enfin, d passer 
une longue nuit d'attente et d'angoisse. 

Vers minuit, cependant, un canot, ou se trouvaient 
plusieurs indiens, vint le long des navires, cher- 
chant celui de Tamiral. lis voulurent voir Tamiral et 
entendre sa voix, avant de monter a bord. Lorsque 
celui-ci parut et leur parla, ils reconnurent bien la 
voix qu'ils avaient entendue si souvent ; mais ils insis- 
tferent encore pour le voir, afin d'etre bien certains que ^ 
ce fut lui-m6me. On apporta une lumiere dont on 
eclaira la figure de Colomb. Alors ils monterent. lis 
etaient envoyes par Guacanagaric. lis temOignerent a 
Tamiral beaucoup de joie de le revoir. lis feignirent, a 
plusieurs reprises, de ne pas entendre qu'on leur 
demandait des nouvelles des Espagnols qui avaient ete 
laisses a La Nativite. Presses de questions, il repon- 
dirent que plusieurs etaient morts de maladie ou d la 
suite de rixes qu'ils s'6taient livrees entre eux ; mais 
que tous les autres se portaient bien. lis raconterent 
que plusieurs caciques, a la suite de Gaonabo, etaient 
, venus recemment incendier leur bourgade et attaquer 
Guacanagaric qui avait ete blesse dans la melee ; et ils 
ajouterent que, malgre sa blessure, le cacique se pro- 
posait de faire sa visite d bord le lendemain. On s'etait 
aperQU qu'ils s'exprimaient avec contrainte et s'abste- 
naient de reveler de plus fdcheuses nouvelles ; on ima- 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 07 

gina, pour les exciter d parler, de leur faire servir du 
vin qu'ils trouverent delicieux et dont ils burent trop. 
lis s'enivrerent bientot et ne purent plus articuler un mot. 
Ils se jeterent, en cet etat, dans leur canot et s'en alle- 
rent, au grand risque de se noyer. 

Guacanagaric ne vint pas le lendemain. L'amiral des 
cendit enfin a terre. G'est alors qu'il sut toute la verite. 
II p£ircourut les lieux ou etait La Nativite ; c'etaient des 
mines desertes. II n'y trouva d'abord aucun vestige 
qui temoigndt que des Europeens avaient vecu en cet 
endroit. Deux Indiens, les seulsqu'ilrencontrat, s'appro- 
cherent de lui, et, tout en lui racontant les circons- 
tances de revenement, ils le conduisirent dans un bois 
ecarte oil ils lui montrerent, sous d'epais ombrages, 
les fosses fraichement remuees de onze Espagnols qu'ils 
y avaient inhumes. Ils affirmerent qu'il n'en avait pas 
survecu un seul, et, avec une naivete involontair^ment 
cruelle, ils dirent aux Espagnols qui versaient des 
larraes a la vue de ces depouilles : ils se sont attire 
eux-m^mes ce malheur. Celui-ci, en indiquant leurs 
tombes, avait trois femmes ; cet autre, quatre. L'a- 
miral fit benir ces tertres; de la il alia deblayer sous 
ses yeux Templacement de La Nativite. On y pratiqua 
des excavations en differents endroits pour voir si Ton 
o'y decouvr j-ait pas Tor que les Espagnols auraient pu 
trouver ou echanger, pendant I'absence de Tamiral, et 
qu'ils auraient enfoui, en cas d'evenement, suivant sa 
recommandation expresse. On ne trouva rien. 

Plusieurs jours se passerent en explorations dirigees 
sur divers points de la cote et dans Tinterieur, a quel- 
que distance, dans le but de chercher un autre site 
meilleur que celui de La Nativite, pour Tetablissement 



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98 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

d'un fort et d'une nouvelle ville. Les Espagnols, dans 
ces incursions, visiterent des cabanes isolees et eparses 
dans les forfits d'alentour, et y trouverent des objets 
tjui avaient appartenu d la colonic; ici, un manteau a 
la mauresque qui avait ete conserve tel qu'il etait venu 
de Gastille; la, des bas, des fragments de drap, une 
ancre de navire, et, parmi ces objets, une horrible 
relique, une tete d'homme, d'Espagnol apparemment, 
cousue soigneusement dans une natte. lis decouvri- 
rent aussi fortuitement la demeure de Guacanagaric. 
L'amiral s'y fit conduire. 11 etait accompagne des. prin- 
cipaux officiers de la flottille ; ils s'etaient tons vetus ce 
jour-la du meilleur de leurs costumes, avec le soin et 
Telegance qu'ils eussent mis pour descendre dans une 
grande ville. Uamiral entra le premier, dans la cabane 
du Cacique. Celui-ci etait couche dans son hamac, lit 
indien, suspendu en Tair, tissu en coton et semblable a 
un filet de nasse. Guacanagaric ne se leva point; mais, 
de son seant, il fit le mieux qu'il put des demonstrations 
de politesse. II s'etait preoccupe du moyen de conjurer 
le ressentiment de Golomb qu'il croyaitfort irrite contre 
lui, et lui avait reserve dans cette intention de Tor et 
des pierreries. II s'empressa, avant toute chose, de lui 
presenter environ huit marcs et demi d'or et 5 ou 600 de 
pierreries travaillees de diverses couleur§. II dut croire 
a Tefficacite de ses dons, en voyant Golomb lui parler 
avec bonte et paraitre touche de ses souffrances qu'evi- 
demment il exagerait. II s'emut aussi, sincerement ou 
^non, en racontant a son tour, avec abondancede larmes, 
le malheureux evenement de La Nativite. 

L'amiral Tengagea a laisser visiter sa blessure par 
un chirurgien d'armee qui etait avec lui et qui etait tres 



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HISTOIRE DES GAQQUES D HAITI 99 

habile, disait-il, dans Tart de guerir toute sorte de ma- 
ladies. II y consentit sans difficulte ; mais comme il ne 
faisait pas assez clair dans Tinterieur de la cabane, le 
chirurgien lui proposa, si cela lui elait possible, de sortir 
an grand jour, afin qu'il put mieux examiner la plaie. 
II sortit immediatement, en s'appuyant sur le bras de 
Tamiral auquel il dit, pendant qu'on enlevait les bandes 
qui emmaillotaient sa jambe, que sa blessure avait ete 
faite par une ciba^ c*est-a-dire une pierre. Ce n'etait, 
en effet, qu'une contusion, mais il faisait mine den 
beaucoup souffrir. 

La conduite de Guacanagaric etait a tort celle d'un 
suspect. L'emploi de ces petits moyens dont Tintention 
visible etait de se racheter aupres de ceux a qui il avait 
compte a rendre, ou d' exciter leur pitie, etait de nature 
k inspire? le soupgon qu'il n'etaitpas entierement inno- 
cent du meurtre des Espagnols. Aussi ceux des cora- 
pagnons de Colomb qui n'avaient pas connu anterieure- 
ment le genereux et bienveillant Cacique, et qui n'hesi- 
taient pas a concevoir de lui une opinion contraire a 
tons les sentiments qu'il avait d'abord inspires, le tin- 
rent-ils pour traitre et coupable. Le plus convaincu de 
ces derniers etait un moine violent et emporte, le Pere 
Boyle. II etait fort indigne, et il manifesta a Tamiral 
h"-meir»e son mecontentement de la lenteurque celui-ci 
mettait a chfttier Tassassin des Espagnols. Cependant 
Guacanagaric n'avait pas trempe la main dans le sang 
de ces infortunes. II avait eu contre eux toute espece de 
griefs ; et malgre son repentir amer de s'etre donne des 
allies si incommodes etsi compromettants, il avait tout 
snpporte avec une entiere resignation jusqu'a etre enfin 
victime du desastre qu'ils avaient eux-memes et eux 



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100 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

seuls provoque. Les apparences etaient contrelui; mais 
il est bien yrai que le trouble de son imagination et de 
son coeur lui otaitflfe courage d'etre sincere et confiant 
dans son innocence. 

Le pusillanime Cacique du Marien avait au plus haut 
degre la passion des femmes. II en comptait plusieurs 
deja entre lesquelles il partageait ses amours. Le plus 
souvent il negligeait les soins de son royaume, et se 
derobait aux importunites de ses devoirs de souverain 
pour se Jeter dans les bras de cinq ou six odalisques 
indiennes qui se disputaient a Fenvi les tendresses de 
son lache coeur. Le chagrin de ses malheurs Tobsedait ; 
il pensait, en abdiquant tout, hors Tamour, a aller au 
sein d'une retraite profonde s'ensevelir dans Toubli et 
les voluptes. On lui avait rapporte que Colomb avait 
amene d'Ayay, plusieurs Indiennes, toutes egalement 
belles comme si elles avaient ete choisies d'entre une 
peuplade entiere, et que Tune d'elles, cependant, sur- 
passait les autres tellement en beaute, que les etrangers 
eux-m6mes qui seflattaient que les femmes deleur pays 
etaient les plus belles du monde, ne cessaient de Tad- 
mirer, et Tappelaient Gatalina du nom d'une celebre 
Castillane. Gatalina etait fiere, bardie et passionnee. 
Des femmes de ce caractere n'etaient pas rares parmi 
les sauvages. On en trouvait communementa la, tAte 
des peuplades ou des tribus, et souvent elles y acque- 
raient plus de celebrite que les souverains de Tautre 
sexe. Gatalina, sans aller plus loin, eut ete une plus 
illustre et plus capable souveraine que Guacanagaric lui- 
m6me qui etait tout epris d'elle deja sans Tavoir encore 
vue, sur la foi de ses envoyes, parlementaires d'amour 
et ministres de son goftt. II s'empressa d'alfer a bord 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 401 

pour y. voir Catalina et ses autres compagnes bien plus 
que pour reudre sa visite a Colomb. II fut accueilli avec 
autant de politesse et d'attentions qu'aux meilleurs 
jours de sa prosperite. On lui rendit les honneurs k son 
arrivee. Une cgllation lui etait preparee ; il y prit part 
avec moins de cette cordialite qu'il y mettait autrefois. 
II ^taitj^isiblement distrait, et ne cherchait pas a s'en 
cacher. II regardait avec indifference tous les objets 
curieux de TEurope qu'on lui montrait. 11 n'y a que la 
vue des chevaux qui Tarracha pour un moment d sa 
distraction. 11 contempla pour la premiere fois avec une 
admiration melee de crainte ces superbes coursiers qui 
pietinaient dans les etroites.ecuries du bord, comme 
s'ils etaient impatients de fouler le sol et de porter le 
cavalier. Mais ce qui le preoccupait, c'etait de pouvoir 
s'entretenir avec les Indiennes des lies Cara'ibes. 11 les 
aborda enfin et se mit a converser affectueusement avec 
elles. n parut plus que s'y plaire : il en etait joyeux et 
ravi. Pendant qu'il s^oubliait ainsi, le Pere Boyle insis- 
tait avec d'autres aupres de Golomb, pour que le Cacique 
fut consigne a bord, arrete et puni. « L'occasion est la 
meilleure qui puisse s'ofifrir, disait Timplacable moine, 
Dieu le veut ! Le sang des viclimes poursuit le coupable 
puisqu'il vient de lui-meme se livrer a leurs vengeurs. » 
n causa presque une emeute dans les equipages, et 
ebranla pour un moment ceux memes qui avaient le plus 
de confiance dans la sagesse et le genie de Colomb. 
Mais Colomb objecta avec le plus grand calme qu'il 
n'avait pas la conviction que Guacanagaric fdt coupable ; 
qu'en supposant meme qu'il ne f6t pas entierement in- 
nocent, la sagesse et la politique lui coiiseillaient, au 
lieu de sevir contre lui, de le convertir a de meilleurs 



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102 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 

sentiments ; que son but etait de prevenir le retctur d'un 
nouveau desastre, de prendre ses precautions pour 
fonder avee plus de succes un nouvel etablissement, et 
qu'il craindrait, en ne faisant aucun sacrifice pour se 
reconcilier des allies farouches et ignorants, des amis 
egares, en employant inconsiderement la rigueur, de 
reunir contre lui dans une hostilite commune et deses- 
peree tons les habitants de Tile. Qu\u reste, s'il avait 
cru urgent de frapper imagination des sauvages, en 
infligeant un chatiment exemplaire a leur chef, il n'eut 
pas eu la deloyaute de Fattirer a bord, de le faire 
asseoir a sa table et de Tapprehender au corps traitreu- 
sement ; il eut envoye des hommes armes a terre le 
saisir au milieu mSme de ses sujets, et le lui amener 
ici charge de fers, mort on vif. 

Colomb, en sepronongant ainsi, calma aussitot Teff er- 
vescence excitee^par le Pere Boyle. S'il ne reussit pas a 
convaincre Fopiniatre ecclesiastique de generosite et de 
prudence, il contint du moins son ardeur et ses desseins 
de vengeance. Guacanagaric, soit qu'il comprit a Tagi- 
tation dont il etait temoin qu'il eourait quelque danger, 
soit qu'il fut r^ellement temps de se retirer, prit 
conge de Tamiral, non sans s'ijiformer du jour de son 
depart. 

Tandis qu'il etait a bord et que quelques-uns des 
etrangers tramaiqpt sa perte en sa presence, instruisant 
en quelque sorte son proces, Taccusant, demandant sa 
condamnation au supreme juge de sa conduite, a Tami- 
ral qui se constituait son protecteur, il ourdissait de son 
cote une innocente conspiration. II ne preparait rien 
moins que Tevasion et Tenlevement des charmantes 
prisonnieres des Espagnols. Une apres-midi, vers le 



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HISTOIRE DES CACIQUES D'haStI 103 

coucher du soleil^ une rumeur inaccoutumee se remar- 
qua sur le rivage. II etait couvert d'Indiens. Les regards 
et les gestes de cette foule tendaient vers les navires 
qui paraissaient, on ne savait a quelle occasion, la cause 
on le but de son tumulte et de son agitation. Get inci- 
dent, tout inexplicable qu'il fut, n'etait pas de nature d 
inquieter s6rieusement Tamiral. Aussi sb borna-t-il k se 
mettre sur, ses gardes et h observer, attendant une 
issue. La nuitvint; Tattroupement se dissipaou fut seu- 
lement derobe a la vue par Tobscurite. Toute rumeur 
d'ailleurs s eteignit. A une heure plus avancee les equi- 
pages se reveillerent en sursaut par le bruit qu'occa- 
sionna T^vasion des Indiennes. EUes s'etaient toutes 
jetees a Teau, Catalina en tete, et gagnaient laterre a 
la nage. Des canots arm6s de flambeaux furent aussit6t 
diriges a leur poursuite. Deux ou trois seulement furent 
reprises; les autres, d la faveur de Tobscurite, reussi- 
rent a atteindreje rivage. Lelendemain,ramiral expedia 
des emissaires vers le Cacique pour lui reprocher sa 
felonie et lui enjoindre de renvoyer a son bord les In- 
diennes dont il avait evidemment favorise la fuite. Ces 
emissaires etaient accompagnes d'un detachement 
d'hommes armes et devaient faire d'eux-mi&mes des 
recherches partout ou ces prisonnieres pourraient s'^tre 
cachees, les disputer, s'il le fallait, a leurs receleurs, 
les leur arracher de vive force et les reconduire aux 
navires. Mais ils firent durant toute une journee de 
vaines perquisitions ; ils ne rencontrerent pas une ame 
a qui parler, et toutes les cabanes qu' ils avaient visitees, 
celle du Cacique la premiere, etaient vides. 

Guacanagaric s'etait retire avec Catalina et ses autres 
femmes dans des montagnes inaccessibles, avec le pro- 



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104 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

jet d'y terminer ses jours, a Tabri des vicissitudes du 
souverain pouvoir, et se flattant d'en finir ainsi avec les 
malencontreux etrangers et de se derober aux persecu- 
tions des caciques qui s'etaient ligues contre lui. 

Mais soit qu'il fut las bientot de cette vie de mollesse 
et de solitude, soit que ses sujets, soufirant trop de 
Tabandon dans lequel il les avait l^isses, Tallassent cher* 
cher au fond de sa retraite pour lui faire reprendre les 
renes du pouvoir, il retourna dans son ancienne resi- 
dence quelque temps apres le depart de Colomb. II ren- 
tra dans les bonnes graces de TAmiral avec lequel il 
entretint de nouveau les rapports de la plus etroite alliance. 
Sa retraite et son abdication momentanee avaientpresque 
desarme ja colere de ses ennemis ; ses sujets n'etaienl 
plus inquietes dans leur delaissement, et son territoire 
avait cesse d'etre envahi. Mais son retour ralluma aus- 
sitot les persecutions ; a tout instant, il etait assailli de 
divers cotes. Caonabo, dans une de ces invasions qu'il 
dirigeait encore en personne, faillit s'emparer de lui et 
lit prisonni^re une de ses femmes. Le cacique du Xara- 
gua, le plus pacifique, sans etre pour cela le moins vail- 
lant des Caciques d'Haiti, s'etait, jusque-14, tenu en 
dehors de la ligue contre Guacanagaric, malgre les ins- 
tigations personnelles de Caonabo. Celui-ci, n'ayant pas 
reussi a obtenir sa participation qui etait jugee d'un 
grands poids, a cause de la contiguite de son territoire 
d'un cote oil Tennemi commun pourrait trouver un 
refuge et des secours assures, en laissa le soin a Ana- 
caona, sonepouse et sa soeur de Bohechio. Si Guacana- 
garic avait ete un ennemi plus habile et plus entrepre- 
nant, il eut pu gagner d sa cause Bohechio qui, par son 
caractere, ses inclinations et ses moeurs douces et hos- 



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HISTOIRE DES CAaQUES D HAITI 105 

pitalifepes, fut devenu aisement Tallie et Tami des Espa- 
gnols; il eut oppose 4 la coalition des Indiens de Test 
un rempart formidable, appuye, d'nne part, sur les 
Europeans etablis nouvellement dans le nord-est, et, 
de Tautre, sur ce vaste territoire de Touest et du sud, 
le plus populeux, et dont les habitants etaient,, sans 
contredit, les plus intelligents et les plus sociables de 
toute Tile. II n'en fut rien. Anacaona avait de Tascen- 
dant sur son frere, elle le vit dans de frequentes confe- 
rences et parvint, en y employant toutes les ressouroes 
de son adresse ingenieuse de femme et de femme supe- 
rieure, a lui monter I'imagination et a souffler dans 
son ccBur la haine et Texasperation. Bohechio envahit a 
son tour le Marien, brula plusieurs de ses villages ; et. 
dans une derniere incursion qu'il poussa jusque sur les 
limites de la residence de Guacanagaric, il tua une 
autre de ses femmes qui se laissa immoler pour favo- 
riser la fuite de son epoux. 

Golomb avait quitte La Nativite immediatement apres 
Taventure de Gatalina et de ses compagnes. II ne pou- 
vait pas tarder da vantage k debarquer sa colonie, car 
elle souffrait considerablement de tenir si longtemps 
la mer. Aucun des rapports fails par les differentes 
missions qu'il avait expediees pour chercher un site 
convenable ne Favait satisfait. II resolut de partir avec 
toute la flotte, et de faire en personne les explorations, 
en parcourant la cote nord-est dont il avait deja exa- 
mine une partie d'assez pres a son retour en Espagne. 
II Favait a peine remontee a douze lieues au deld de 
Monte-Ghrist qu'il fallut chercher un refuge dans un 
port un peu sur contre de mauvais temps qui rendaient 
sa navigation dans ces parages inconnus de plus en 



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i06 HISTOIRE DES CACIQUES d'haItI 

plus perilleuse. II entra dans celui qui, a ce moment, 
etait a sa porlee. Un choix delibere ne Teut pas mieux 
^ervi que ce hasard. II y trouvareunis tousles avantages 
qui auraient determine sa preference apres le plus mur 
examen. line rade spacieuse defendue par la nature, 
oil se jettent deux rivieres, Tune grande et Tautre 
petite, charriant Tor dans leur sable ; entire ces deux 
piviferes, la meilleure position possible pour asseoir une 
ville ; des bois de haute futaie et des pierres pour les 
constructions en abondance ; et, a proximite, le Gibao. 
L'Amiral debarque aussitot sa colonic, personnel et 
materiel : le plan de la ville est dresse, les rues tra- 
cees et les travaux d'edification commencent avec cele- 
rite. Une eglise, une maison d 'administration et la' 
demeure de TAmiral sont bdties en pierre ; puis, autour 
de ces edifices s'elevent des maisons de construction 
legfere en bois. Telle est la premiere ville fondee dans 
le Nouveau-Monde. Colomb Tappelle Isabelle du nom 
de son illustre patronne. Les sauvages accoururent de 
tons cotes assister h ce spectacle merveilleux du genie 
des Chretiens. lis admiraient la superiorite de ces 
hommes, leur vigueur et Tactivite de leurs travaux, et 
ils etaient surtout enchantes de la nouveaute de lout ce 
qu'ils voyaient ; ma is ce qui commande notre admira- 
tion, k nous, enfants de cette civilisation chr6tienne que 
n'egale aucune autre, c'est Tintrepidite de la science et 
de la foi qui vont, unies ensemble, implanter une cite, 
sur un point a peine decouvert d'un vaste hemisphere 
•encore ignore. La Croix, ce signe de la redemption de 
rhumanite, est aussi le signe de la decouverte du Nou- 
veau-Monde. Colomb la plantait d^ile en ile, d mesure 
que les horizons nouveaux s'ouvraient devant lui; elle 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 107 

brille enfin sur la Tour d'une premiere eglise. Chaque 
fois que la cloche y sonne, elle appelle de loin les sau- 
vages etonnes qui viennent en foule, assistent aux 
messes, imitent ce que font les Chretiens, se signent, 
s'agenouillent, se levent, se recueillent comme eux. Ne 
croyez pas qu'ils songent pour cela d abjurerleurs dieux 
et leurs cavernes saerees. lis s'empressent aussi de ravi- 
tailler la ville naissante; ils y apportent Tor, les ajes, 
I'igname, le coton, et ce que les Espagnols appelaient 
deja le tabac, ety etablissent un marche d'echange : ils 
auraient mieux aime cependant Tassieger et la detruire. 
La fondation d'Isabelle repand une profonde alarme 
dans tout le peuple aborigene. Les hostilites grondent 
et la lutte se prepare. 



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CHAPITRE V 

(1494) 



Fievres resultant du climat et de la fatigue des travaux de la fonda- 
tion d'Isabelle. — Colomb tombe malade. — Plainte^ des Espa- 
gnols centre lui. — Grainte d'une disette. — L'Amiral soumet les 
Indiens des environs d'Isabelle a une imposition de vivres. — II 
envoie Alonzo de Onjeda explorer le Cibao. — Caractere d'Ojeda. 

— Son depart. — Son retour. — Rapport favorable sur les lieux 
qu'il a visites. — Echantillons d'or trouves dans leslits des rivieres. 

— Conspiration de Bernard Diaz et de Firmin Gedo decouverte ; 
les complices punis : les principaux auteurs envoyes en Espagne 
pour y etre juges. — Excursion de Colomb dans la Vega et le Ci- 
bao. — Colomb b^tit une forterresse, a laquelle il donne le nom de 
Saint-Thomas, sur le territoire du Cacique de la Maguana. — 11 y 
laisse une garnison commandee par Pedro de Margarit. — Retour 
a Isabelle. — Etat de la colonie, — Intrigues des ennemis de TAmi- 
ral. — Caonabo se dispose aussitot a assieger Saint-Thomas. — 
Antipathie de Caonabo contre les Etrangers. — Origine de ce 
Cacique. — Comment il devint le souverain de la Maguana. — 
Organisation d'une armee a Isabelle . — Envoi de secours a Saint- 
Thomas. — - Alonzo de Ojeda remplace P. Margarit au commande- 
ment de Saint-Thomas. — Ce dernier a mission de faire le tour de 
Tile avec des forces militaires. — II est mecontent. — II conduit sa 
petite armee dans la Vega ou il sejourne, en violation de ses 
instructions. — II autorise le desordre de ses soldats et meconnait 
Tautorite de Diego Colomb, frere de I'Amiral, place a la tete de la 
colonie pendant I'absence de Colomb parti pour Cuba. — Margarit 
abandonne sa troupe indisciplinee et rentre k Isabelle. ~ Les Espa- 
gnols se repandept par bandes dans cette plaine ; exercent des 
depredations et poussent les Indiens a la revolte. — Guatiguana, 
Cacique tributaire de Guarionex, s'insurge. — II massacre les Espa- 
gnols et assiege une petite forteresse, Magdalena, ci proximite de 
son village. — D'autre part, incidents sur la route d'Ojeda, pres du 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 109 

Rio del Oro. — Altaque de Saint-Thomas par Caonabo. - Ne reus- 
sissant pas a emporter la forteresse d'assaut, il Passing e. — Priva- 
tions endurees paries assi6ges. — Beau trait d'Ojeda. — ^Lev^e du 
siege. — Les communications de Saint-Thomas avec Isabelle se 
retablissent. — Caonabo explore clandestinement les environs de 
cette ville. — Retour de Cblomb de Cuba. — Etat dans lequel 11 
retrouve sa colonic. — Sa maladie. — Visite de Guacanagaric. — 
Veritables motifs de cette visile. — Envoi de secours a Magdalena. 
— Massacre des bandes de Guatiguana. — Ce dernier se r^fugie 
aupres de Guarionex pour ne pas 6tre pris. — Protection dont 
Guarionex le couvre,. — Dispositions du Cacique de la Magna 
envers les Espagnols. — Deputes envoyes vers lui par Colomb. — 
Leur reception. — Menagements de Colomb. — Secrete pensee de 
Guarionex. — Colomb fait demander au Cacique de la Magua la 
main de sa fiUe pour Diego Colomb, interprete de la colonic, et la 
concession d'un terrain pour Tedification d'une forteresse. — Fon- 
dation de la Conception de la Vega. — Colomb con^oit le projet de 
s'emparer, par stratag^me, de la personne de Caonabo. — L'execu- 
lion en est confiee ti Ojeda. — Colomb s'intitule ou est appele Gua- 
miquina. Cacique des Espagnols. — Ojeda exec^le sans retard sa 
mission. — Capture de Caonabo. -^ II est conduit k Isabelle, 
charge de fers. — Fermete de ce Cacique dans le malheur. — 
Manicatoex, son frere, tente de le vjenger. — Nouvelle atlaque de 
Saint-Thomas par le frere de Caonabo. — Nouvel echec des In- 
diens. — Caonabo, embarque pour TEspagne, perit en route. 



Si les Espagnols avaient su jusqu'a quel point le cli- 
mat chaud et humide d'Haiti etaif mortel aux habitants 
des regions froides, peut-6tre qu'ils eussent modere leur 
activite laborieuse. Apres les fatigues d'un long sejour 
sur mer, ils s'etaient livres avec trop d'ardeur aux 
penibles travaux de Tetablissement d'une ville. Les 
fievres fondirent sur eux et en moissonnerent un grand 
nombre. Colomb lui-meme tomba gravement malade. 
Les souffrances irritent et rendent impatient. Bientdt 
desplaintes s'eleverent de tons cotes contre Tetranger, 
le Genois qui n'avait point d'entrailles pour des Espa- 
gnols, et qui les avait conduits si loin de leur patrie, 
pour les immoler a son ambition et a sa foUe cupidite. 



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no HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

On disait qu'il n'y avail ni or, niperles, nidenrees dans 
ces contrees qui pouvaient bien rester ignorees et qui 
n'etaient habitables que pour des sauvages abandonnes 
de Dieu, sans foi, ni loi. Les provisions apportees 
d'Europe etaient presque epuisees, etles vivres du pays 
devenaient chaque jour plus insuffisants. C'etait le pire 
des malheups que cette perspective d*une disette si pro- 
chaine ; et pour pen qu'une telle situation se prolon- 
geat, la colonic d'Isabelle tombait dans la detresse et la 
revolte. 

L'Amiralne puty obvier'quepar des expedients et des 
diversions. II obligeales Indiens des environs dlsabelle 
a augmenter leurs cultures, et les soumit-d'abord a une 
imposition de vivres, premier acte^ de cette oppression 
sans relache qui devora en moins d'un demi-siecle toute 
la race conquise. Puis il confia la difficile mission de 
penetrer sur le territoire de Caonabo, a la recherche de 
Tor du Cibao, a Alonzo de Ojeda, jeune homme d'une 
famille noble de la Nouvelle-Gastille qui I'avait accom- 
pagne a ce second voyage. Ojeda, quoique de petite 
taille, dit un auteur, etait bien fait ; il etait d'une force 
et d'une activite etonnantes, d'un esprit eleve, d'une 
fierte de regard qui suppleait a son defaut de stature/ 
Gracieux cavaher, excellent pieton, il etait habile ama- 
nier toutes les armes, et s' etait fait remarquer par son 
extraordinaire dexterite pour les tours de souplesse et 
d'agilite. II partit a la tete d'un detachement d'elite. 
Apres deux jours de marche, il gravit des mornes eleves 
d'ou il eut le spectacle, avant d'y descendre, de la 
magnifique plaine de la Vega ; elle etait semee dB vil- 
lages indiens et sillonnee en tons sens de rivieres et de 
cours d'eau courant etmurmurant sur des sables dores. 



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HISTOIRE DES CAQQUES d'hAITI HI 

entre des rives toutes boisees et fleuries. II poussa sa 
reconnaissance jusqu'au Cibao, montagne rocheuse, 
comme Tindique son nom, et en visita plusieurs loca- 
lites. II eut soin partout sur son passage de ne pas 
effrayer les sauvages, en les rassurant pap de visibles 
demonstrations de paix et d'amitie; et partont il fut 
accueilli et traite avec une bienveillance apparente, car 
une active propagande aviait dej^ rendu ces populations 
hostiies sans retour aux etrangers. Ojeda, cependant, 
passa plusieurs jours au milieu d'elles, allant de village 
en village, et ramassant des echantillons d'or dans les 
lits des rivieres. Au nombre de ceux qu'il rapporta a 
Isabelle, oil son retour etait vivement attendu, il s'en 
trouva un pesant, dit-on, neuf onces. Les preuves bril- 
laient, et pourtant les incredules ne se tinrent pas pour 
convaincus. Colomb dut repeter en personne Texpe- 
rience. Mais au moment de partir, il decouvrit une cons- 
piration dont un Bernal Diaz, controleur de la flotte, 
etun Firmin Gedo, espece de chimiste, etaient les chefs, 
Leup projet etait de s'emparer de plusieurs navires dans 
le port et de retourner en Espagne, en y ramenant tons 
les mecontents qui voudraient les suivre. Ge qui attira 
I'attention sur eux et les trahit, ce fut leur insistance a 
discrediter les resultats de la mission ' d'Ojeda. Us 
disaient ouvertement que ces echantillons ne prouvaient 
pas qu'il y eut des mines dans le Cibao; que cet or 
avait ete probablement importe dans Tile, que toutes les 
peuplades indiennes que Ton pouvait rencontrer en 
avaient plus ou moins quelques parcelles d donner ou a 
echanger; qu'il etait faux que Ton en trouvat a profu- 
sion dans le lit des rivieres. Quand il y en aurait des 
mines, ajoutaient-ils, qui assure qu'elles sont riches et 



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il2 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

abondantes ? Et Firmin Cedo se faisait fort, en analysant 
quelques-uns de ces echantillons, de prouver que le 
metal, loin d'etre pur, etait de fort mauvais alliage. lis 
furent bientot denonces. Cette circonstance ajourna de 
quelques jours le depart de Colomb. 11 fit arrfiter Diaz, 
Cedo et leurs principaux complices ; il punit de mort 
les plus compromis d'entre ces derniers. Quant aux deux 
chefs de la conspiration, il les expedia captifs en 
Espagne pour y Ure juges. 

II sortit d'Isabelle k la tete de quatre cents hommes 
dont le tiers au moins etait monte. II etait aussi accom- 
pagne de plusieurs Indiens. II suivit la m6me route 
qu'Ojeda; Tabsence de chemins rendait sa marche 
des plus penibles. Pour franchir montagnes et vallees, 
les cavaliers etaient obliges de mettre pied 4 terre, et, 
de concert avec les pietons, de se frayer la voie le plus 
souvent avec le sabre et larapiere, au travers d'un epais 
fourre de lianes et d'arbrisseaux. L'Amiral atteignit 
enfin la Vega qu'il avait admiree avec transport sur les 
mfimes sommets ou s'etait arrete Ojeda, et traversa les 
villages indiens enseignes deployees et trompettes son- 
nantes. Cette demonstration de force, les chevaux que 
la plupart des Indiens voyaient pour la premiere fois, 
ce bruit qui retentissait au loin de pas, de galop, de 
clairon et de clique tis d'armes, tout semait la terreur 
au-devant de la troupe expeditionnaire. 

Les Indiens, 4 son approche, couraient s'enfermer 
dans leurs huttes dont toutes les portes etaient barri- 
cadees par des treillages de roseaux faits a ia hMe, mais 
solidement. C'est a peine si autour de ces demeures 
fermees et silencieuses, comme si elles avaient ete 
desertees, rodaient quelques oies criardes et des chiens 



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HISTOIRE DES CAGIQtTES D HAITI 113 

muets. L'Amiral, s'apercevant du mauvais effet de sa 
jactance militaire, fit taire la trompette, reployer les 
enseigaes, et poursuivit desormais sa marche en silence. 
II revint sur ses pas, sejourna plus ou moins dans les 
villages, envoy a les Indiens de sa suite rassurer les 
cabanes, et y apporter des paroles de paix et d'amitie. 
Alors seulement, on vit les Indiens sortir et se montrer 
pen a pen, et se meler bientot sans orainte d la troupe 
espagnole. II fut bien regu des Tabord dans tons les 
villages ou il ne fit pas une entree bruyante. Uun de 
ces villages etait situe sur les bords du Yaqui ou Nicaya- 
gua, riviere trop profonde et trop rapide pour Hve 
gueable : il la traversa dans les canots des Indiens. A 
mesure qu'il avangait vers les regions- du Gibao, le sol 
changeait d'aspect ; il devenait plus aride. Ce n'etait 
plus le mfime luxe de vegetation ; plus de grandes forets ; 
la fameuse montagne cernait Thorizon de ses immenses 
lignes de rocs ; et, si les grands ruisseaux et les petites 
rivieres que les explorateurs franchissaient encore de 
distance en distance, avant d'atteindre les premieres 
collines, avaient moins de verdure, d'aromates et de 
fleurs sur leurs rives, ils roulaient en revanche plus de 
paillettes et de cailloux d'or dans leur limon. 

Le Gibao est au centre de Tile. Ses plus hauts .som- 
mets, que Ton a nommes les cretes, sont groupes a 
leur tour au milieu de nombreuses branches qui se 
prolongent dans des directions diverses comme-les raies 
d'une vaste roue. Entre ces branches se deroulent des 
vallees et des plaines, les unes plus fertiles que les 
autres. G'est dans un de ces ecartements, au sud-ouest, 
que se trouvaient situees celles ou le cacique Caonabo 
avait sa residence. A Tendroit oh est aujourd'hui le 

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il4 HISTOIRE-DES CACIQUES D HAITI 

bourg de Saint-Jean, existait une bourgade populeuse, 
capitale de la Maguana. Or, apres avoir gravi la chatne 
de ces montagnes qui court le plus au sud-ouest, TAmiral 
entrait au coeur meme du territoire de Gaonabo, impla- 
cable ennemi des etrangers, le destructenr dela Nativite.' 
II suivit le cours d'une petite riviere qui se precipite 
sur le versant de cette chaine, et s'arreta en un endroit 
de la plaine ou elle decrit un fei* a cheval autour d'une 
eminence. 11 y batit en bois un fort qu'il appela Saint- 
Thomas. Le lieu etait bien chbisi, car il y avait la de 
Tor en plus grande quantite qu'ailleurs, et le nom de 
Saint-Thomas donne par TAmiral a la forteresse consa- 
crait rincredulite enfin convaincue de ses compagnons 
qui ne pouvaienl plus douter qu'il y eut des mines de 
ce metal dans Tile. L'Amiral y laissa une garnison.de 
quatre-vingt-dix hommes environ sous le commandement 
d'un Pedro Margarit. Entre autres instructions prescrites 
aux garnisonnaires, il leur fut expressement commande 
de traiter les Indiens avec douceur, de respecter leurs 
femmes et leurs fiUes, de ne rien exiger d'eux, ni or, ni 
vivres, pas meme a titre d'ecfiange, de peur qu'ils 
n'abusassent bientot leurs botes, ainsi qu*il en etait 
arrive a La Nativite, et qu'ils ne leur fournissent le 
moiudre pretexte de plainte. Puis il retourna a Isabelle. 
La colonie etait dans un affreux etat de desordre et 
d'anxiete ; Fanimosite contre Golomb y etait au comble, 
et le pere Boyle en etait le plus ardent instigateur. Les 
ennemis de FAmiral avaient, en Europe, dans le sein 
de la Cour, des protecteurs puissants qui appuyaient 
aupres du Roi et de la Reine leurs plaintes et leurs 
accusations. Chaque illusion degue, chaque navire qui 
revenait du Nouveau- Monde k vide, et que Ton s'atten- 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 115 

dait a voir charge de richesses, leur donnaient gain de 
cause. — L or etait enfoui, il fallait le temps de Tex- 
traire par le travail de Texploitation des mines; les 
epices et des denrees croissaient spontanement et 
eparses sur le sol vierge, et exigeaient, pour devenir 
abondantes et se recueillir en quantite notable, la cul- 
ture et le labeur agricole; ce n'etait pas \k assurement 
ce qu'avaient rSve les colonisateurs, ni les promoteurs 
et les patrons deTentreprise. Qolomb expiera bien cruel- 
lement leur desenchantement et le malheur de n'avoir 
pas trouve des tresors tout amasses , ou pouvant Tetre 
sans peine, pour les verser, comme il Tavait temerai- 
rement promis, aux pieds de Leurs Majestes. Ce me- 
^compte, veritable cause de ses infortunes et de son mar- 
tyre, rejaillit aiissi dans ses fatales consequences sur les 
pauvres Indiens. C'est pour satisfaire a Fesprit de cupi- 
dite exigeante et de persecution de ses ennemis que 
Colomb derogea sitot a ses vues genereuses de con- 
vertir au christianisme et de civiliser les peuples de sa 
conquete. Le premier, il commenga k les traiter en 
esclaves. Les Indiens furent assujettis a des travaux au- 
dessus de leurs forces et de leur aptitude pour acquitter 
d'6normes tributs de poudre d'or, de coton et de tabac 
qui composerent les premieres exportations de Tile, et 
pour extraire de mines profondes le metal qu'ils se 
contentaient avant cela de pecher dans le lit des rivieres. 
Intolerable oppression ! et cependant les successeurs de 
TAmiral enidevaient combler la mesure ! 

Les pau\^es ludiens ! quand ceux des ehvirons d'lsa- 
belle y apportaient leurs contributions de vivres, dont le 
contingent etait continuellement augmente sous pretexte 
qu'il n'6tait jamais suffisant, ils demandaient naivement 

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14 6 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

aux Espagaols jusques a quand ils resteraient dans le 
pays, et faisaient des voeux pour leur plus prochain 
depart. Naturellement sobres et vivant de peu, ils trou- 
vaient que leurs botes, qu'ils ne croyaient pas encore 
des conquerants, faisaient une trop grande consommation 
de nourriture ; ils avaient remarque qu'ils etaient d'un 
app6tit insatiable, et ils redotitaient qu'ils ne causassent 
une famine dans I'lle, en y sejournant trop longtemps. 

Ces apprehensions ne justifiaient que trop aux yeux 
des Indiens la haine de Gaonabo contre leurs botes. II y 
en eut peu a qui elle n'avait paru d'abord pour le moins 
anticipee. Des le premier moment, ce Cacique avait 
accueilli avec defiance les bruits que les Indiens propa- 
geaient eux-memes de la bonte et de la generosite deg 
strangers qu'ils faisaient beatement descendre du ciel. 
II passa vite de la defiance a la plus apre animosite. Tout 
ce qtfon avait pu rapporter de merveilleux, a leur sujet, 
n'excita jamais sa curiosite de les voir. II craignait ces 
ennemis et la seduction de leurs presents. II ne voulut 
jamais avoir avec eux aucune sorte de relations. Pres- 
-sentant en eux les futurs conquerants de son tie et les 
bourreaux de sa race, il fut le premier a les abliorrer. 

Gaonabo etait d'origine caraibe. II vint en Haiti k la 
suite d'une invasion, et y resta. Done a un haut degre 
de I'adresse, de I'energie et du courage caracteristiques 
des habitants des petites lies, il acquit aisement de 
Tascendant parmi les Haitiens, et leur apprit bientot a 
se defendre contre les agressions de ces anthropo- 
phages dont il fjiisait naguere partie. Ses exploits popu- 
lariserent son nom ; il devint ou il se fit Gacique de la 
Maguana, et epousa, comme on Ta vu, la soeur de 
Bohechio. 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI H7 

Tous les Indiens interroges par Ojeda et par Colombo 
pendant leur incursion, sur le lieu ou pouvait se trouver 
Gaonabo, s'accordaient k repondre qu'il etait dans le 
Niti, Tune des provinces de son royaume. II etait invi- 
sible ; mais il faisait epier les moindres mouvements 
des etrangers. II les laissa construire leur forteresse, 
et se promit, d la premiere occasion favorable, de la 
surprendre et de la saccager. 

Golomb etait 4 peine rentre a Isabelle, qu'un courrier 
vint, en toute h^te, de Saint-Thomas, lui annoncer que 
le Cacique de Maguana se disposait d attaquer la forte- 
resse. 

Voici comment la garnison s'apergut du commence- 
ment des hostilites. EUe etait en fort bons rapports avec 
les Indiens da voisinage. Ceux-ci venaient frequemment 
au fort se m61er aux Espagnols et leur apporter, de bon 
gre, des provisions de vivres et de fruits ; et les Euro- 
peens, a leur tour, allaient librement a leurs villages ou 
ils passaient souvent des nuits entieres a danser avec 
eux dans leurs cabanes, accompagnant leurs chants et 
leurs tambours, de la musique aussi ravissante que 
nouvelle pour ces sauvages, de leur^ petites gui tares ou 
mandores. Tout a coup, ces relations amicales s'inter- 
rompirent; les visites des Indiens cesserent, et les Espa- 
gnols surent bientot, par des emissaires, que les vil- 
lages etaient deserts et que toutes les cabanes en etaient 
fermees et abandonnees. Tel etait Teffet des ordresxie 
Gaonabo. Le Cacique avait prescrit cette rupture et en- 
joint de ne faire quartier a aucun Espagnol. 

Golomb prit occasion de cette circonstance pour 
mettre une arm^e en campagne. Tout ce qui etait valide 
4 Isabelle fut appele sous les armes. L'armee mise sur 



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118 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 

pied se trouvait composee de deux cent cinquante ar- 
chers, cent dix arquebusiers, seize cavaliers et vingt of- 
ficiers. Ojeda devait la conduire a Saint-Thomas dont 
il prendrait le commandement, a la place de Pedro Mar- 
garit qui se mettrait a sa tete pour faire le tour de Tile 
et explorer les territoires de tous les caciques. II partit 
d'Isabelle sans retard. Arrive pres d'une des rivieres 
qui traversent la Vega, et sur les bords de laquelle 
etaient situes deux villages Indiens, il apprit que trois 
Espagnols, revenant de la forteresse, avaient ete entie- 
rement devalises par cinq Indiens que le chef d'un de 
ces villages avait envoyes pour les aider a passer Teau. 
Ge Cacique, au lieu de punir les voleurs, avait partage 
leur butin. Ojeda parvint a se saisir de Tun d'eux ; il lui 
fit couper les oreilles sur la place publique.du village, 
et s'empara du Cacique et de son neveu qu'il envoya 
enchaines a TAmiral. Les prisonniers arrivelrent a Isa- 
belle, suivis du Cacique du village voisin qui venait im- 
plorer leur pardon. Celui-ci supplia TAmiral de leur 
faire grace en faveur des nombreux services qu'il avait 
rendus aux Espagnols. Mais TAmiral lui reprocha avec 
vehemence son intercession pour des coupables d'un 
crime qu'ils punissaient eux-memes avec la derniere 
rigueur ; et, paraissant n'en tenir aucun compte, il or- 
donna qu'ils fussent aussitot conduits hors de la ville, 
ayant les mains liees, et, la, que leur crime fut proclame 
a haute voix, et qu'ils eussent la tete tranchee. 

Le Cacique les accompagna en se lamentant jusqu'au 
lieu du supplice; et, au moment de Texecution, ses 
larmes et ses supplications redoublerent. Alors seule- 
ment TAmiral se laissa flechir. Les prisonniers furent 
delies et renvoyes en liberte. 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 119 

- Presque au m6me instant, un cavalier espagnol arriva, 
et raconta qu'en traversant le village du Cacique captif, 
il avait trouve cinq Espagnols au pouvoir d'une multi- 
tude furieuse qui allait les mettre en pieces ; qu'il s'etait 
precipite avec son cheval au milieu dela m61ee, avait 
foule plusieurs sauvages sous les pieds de son coursier, 
blesse et tue d^autres d coups de lance, et que, les ayant 
mis sans peine en fuite, il avait delivre ses compa- 
triotes. II les ramenait en triomphe. 

Apres rincident du Rio-del-Oro, nom donne par les 
Espagnols a la riviere qui baigne les deux villages in- 
diens, Ojeda s'etait immediatement remis en marche. 
Arrive a Saint-Thomas, il livra a Pedro Margarit le 
commandement de la petite armee qu'il y avait con- 
duite. Pedro Margarit, quoique souffrant de douleurs 
aigues, occasionnees par une maladie inconnue que lui 
avaient communiquee d'impudiques Indiennes, et qui 
depuis se propagea dans le monde, sortit de la forte- 
resse a la tele des forces qui lui etaient confiees. Au 
lieu de commencer ses explorations sur le territoire de 
Gaonabo, conformement a ses instructions, il descendit 
dans la Vega-Real. 

Pedro Margarit semblait prendre a tdche de faire 
tout en sens contraire des ordres et des prescriptions 
de TAmiral. Le Pere Boyle Tavait gagne au parti des 
mecontents. II sejournait dans la Vega, et ne paraissait 
pas vouloir aller plus loin. II se conduisait a Fegard des 
Indiens avec une violence premeditee, et agissait en tout 
de maniere a les pousser a la revolte. Diego Golomb, 
fr^re de TAmiral, et president de la Junte k laquelle 
celui-ci avait confie le gouvernement de la colonic, pen- 
dant son absence (car il venait de partir pour Cuba), 



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120 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

Diego Golomb lui 6crivit pour lui reprocher sa conduite. 
11 lui repondit arrogamment, et meconnut son autorit6. 
Son insubordination fut d'un mauvais^ example ; il ne 
put bientot plus commander lui-m6me a sa troupe in- 
disciplinee. II Tabandonna et retourna a Isabelle. La 
soldalesque, desormais sans frein, se repandit par 
bandes dans cette plaine, allant oil le plus de butin les 
altirait et commettant les plus intol6rables exces. Les 
Indiens exasperes les surprenaient, attaquaient ceux qui 
s'isolaient, et les massacraient sans merci. Une bande 
s'etait arrfetee dans un village populeux sur les rives de 
la Grande-Riviere de la Vega, oil commandait Guati- 
guana, Fun des tributaires de Guarionex, Cacique de la 
Magua. EUe s'y livrait a des meurtres et a toute sorte 
de depredations. Guatiguana sortit de son village et y 
revint bientot apres a la tete d'une troupe d'lndiens 
assaillir les Espagnols. 11 en tua dix a coups de fleches, 
et mit le feu a une cabane oii s'etaient retires quarante 
autres, malades de fatigues ou de debauches, et les fit 
tons perir dans les flammes. Encourage par ce succes, 
Guatiguana se preparait d aller attaquer la petite for- 
teresse « Magdalena » recemment etablie par les Espa- 
gnols dans le voisinage de sa residence. Luis de Arriaga 
qui y commandait, informe de cette imminente agres-. 
sion, s'enferma dans ses etroits remparts avec une faible 
garnison, et envoya demander des secours a Isabelle. 

D'un autre cote, il parait que Tarrivee des forces 
amenees par Ojeda, a Saint-Thomas, avait retarde Tat- 
taque de ce fort par Gaonabo ; car a peine etaient-elles 
reparties, que le Cacique de la Maguana y vint donner 
Tassaut k la tete de deux mille Indiens. 11 s'etait flatte 
de pouvoir aisement vaincre le petit nombre d'ennemis 



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HISTOIRE DES CAQQUES d'hAITI 121 

qu'il avait d combattre, et, apres Tavoir aneanti, de re- 
duire en cendres les remparts de Saint-Thomas comma 
ceux de la Nativity. Mais quel fut son etonnement, lors- 
qu'il vit ses masses se ruer vingt fois avec impetuosite 
contre le fort et se replier vingt fois avec precipitation, 
' repoussees par le feu vif, meurtrier, ininterrompu de la 
petite troupe. Les sauvages se desespererent d la fin de 
rimpuissance de leur nombre et de leurs armes contre 
la foudre que Tennemi langait contre eux. 

Les Espagnols exaltes par leur succes ne se bornaient 
plus a se defendre dans leurs retranchements ; ils en. 
sortaient a la pour suite des sauvages qui, en retraitant 
comme les Parthes, leur lachaient des volees de fleches 
et de pierres. Ojeda etait toujours en avant de sa 
troupe, sabre leve, volant plutot qu'il ne marchait au 
combat. Caonabo, assure-t-on, Tadmira comme s'il 
n'avait jamais vu tant d^audace et d'intrepidite dans un 
si petit homme. Telle est la superiorite des armes a feu, 
de la discipline et de la tactique sur la force desor- 
donnee, que cinquante hommes seulement ont pu tenir 
ainsi longtemps en echec autour de Saint -Thomas une 
multitude impetueuse conduite par un chef qui ne 
manquait non plus ni d'audace, ni d'intrepidite. 

Caonabo, voyant Timpossibilite d'emporter la forte- 
resse de vive force, avisa a d'autres moyens. II se pro- 
posa de la reduire par famine. II campa avec ses bandes 
dans les bois environnants, hors de portee d'arquebuse, 
de manifere 4 intercepter toute communication avec la 
garnison de Saint-Thomas. Par impossibilite, ou autre- 
ment, la garnison ne recevait, en effet, depuis plusieurs 
semaines que durait ce siege, aucun secours d'hommes 
ni de vivres d'Isabelle. Le courage des Espagnols et de 



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122 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

leur chef fut mis a une nouvelle et cruelle epreuve. 
Tout repos lui etait interdit, ils etaient sur un qui-vive 
eontinuel, veillant nuit et jour, de peur d'une surprise. 
A la fatigue des veilles, se joignirent bientot les tour- 
ments de la faim. Leur position etait extremment cri- 
tique : h,uit jours de plus, ils capitulaient. Au plus fort 
de cette detresse, un Indien penetra jusqu'a la forte- 
resse et apporta a Ojeda une paire de tourterelles. 
Celui-ci le remercia; et lorsque Flndien se fut retire, 
tenant dans ses mains les deux tourterelles qui etaient, 
dans un pareil moment, un don de bonne fortune, il 
remonta au plus haut de la Tour rejoindre ses compa- 
gnons d'armes : « Messieurs, leur dit-il, je suis bien 
fache qu'on ne m'ait pas apporte de quoi vous regaler 
tons ; mais je ne puis me resoudre a faire un bon repas, ^ 
tandis que vous mourez de faim. » Puis, il lacha les 
oiseaux en liberte*. 

Une multitude sans organisation n'est pas capable 
d'une entreprise souteniie, ni d'un long siege, et surtout 
la perseverance n'est pas dans le caractere du sauvage. 
Heureusement pour les assieges. C'etait deja beaucoup 
que les Indiens de Gaonabo y eussent tenu un peu plus 

* Charlevoix attribue ce trait de magnanimite a Pedro de Mar^arit ; 
W. Irving en fait honneur ci Ojeda. J'ai adople la version du dernier 
de ces auteurs pour les raisons que je vais deduire. 11 resuite de mes 
recherches et de la comparaison des differents historiens, qu'il n'y a 
pas eu deux sieges de la forteresse Saint-Thomas par Gaonabo. 
Pedro de Margarit, pendant qu'il y etait, 6tait, il est vrai, constara- 
ment menace d'etre attaque ; mais il ne I'avait pas 6te. Ce n'est que 
dans la periode du commandement d'Ojeda que I'investissement du 
fort par Gaonabo en personne eut lieu. Un trait comme celui dont il 
s'agit ne pouvait etre suggere et ne s'explique meme que dans une 
occasion supreme, dans des circonslances extremes, et c'est Ojeda 
seul qui se soit trouve a Saint-Thomas dans de semblables circons- 
tances. 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 123 

d'un mois. La lassitude les gagna enfin, et ils se deban- 
derent. Gaonabo fut contraint de lever le siege. II en 
etait temps ; car les defenseurs de Saint-Thomas etaient 
k bout de longanimite : ils furent delivres. 

Les communications avec Isabelle se retablirent aus- 
sitot, soil qu'elles eussent ete reellement coupees par 
les assiegeants, soit qu'elles n'eussent ete que negligees 
pour un moment de ce c6te, a cause des evenements 
de la Vega. Les Indiens avaient disparu tout d fait ; les 
villages voisins de Saint-Thomas restaient toujours de- 
serts. On n'eut aucune nouvelle de Gaonabo ; pas un 
transfuge de qui on put s'en enquerir. Gaonabo cepen- 
dant ne sommeillait pas; son recent echec ne Tavait 
pas decourage. II se transportait siirun point ou sur un 
autre, et *dirigeait partout ses emissaires, s'efforgant 
d' exciter un soulevement general des Indiens. II recrutait 
activement de nouvelles hordes pour quelque autre entre- 
prise. II ne revait pas moins que de surprendre la ville 
dTsabelle dont il croyait toutes les forces disseminees, 
partie a Saint-Thomas, partie a Magdalena, et le reste 
en tournee. II vint en personne, mais clandestinement, 
jusqu'a Isabelle, pour s assurer de I'etat des lieux. II fut 
surpris de trouver une ville gardee, et ayant encore 
assez d'habitants pour repousser Tattaque qu'il meditait. 
II fut cruellement detrompe, et regretta d'autant plus 
d'etre obUge de se desister de son projet, qu'il avail ete 
ravi d' entendre les sons de la cloche dTsabelle pour 
laquelle il eut donne volontiers son pesant d'or, ou qui 
cut ete a se§ yeuxle plus digne prixdu succes d'un coup 
de main sur la ville. 

Sur ces entrefaites, Golomb arriva de Guba, epuise 
de fatigue et malade. Quelle lutte et quel homme ! Gent 



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124 HISTGIRE DES CAQQUES D HAITI 

autres a sa place eussent succombe en se prodiguant 
comme lui, sous Tardeur de ce climat et au milieu des 
obstacles de tout genre si grands de son entreprise. II 
retrouva sa colonie dans un peril extreme, plus tra- 
vaillee que jamais de divisions intestines, et en pleine 
hostilite avec les abori genes. II fallut aviser aux moyens 
les plus prompts de la sauver : sur son lit de douleur, 
il dicta les mesures que necessitait la situation. 

Guacansigaric, qui avait appris son retour et sa ma- 
ladie, \dnt le visiter. G'etait la premiere fois qu'il voyait 
Tamiral depuis la malheureuse aventure des Indiennes 
d'Ayay. II fut reQU dans la chambre et pres de Tillustre 
malade, etluidit, en Tabordant, qu'il avait avant toutle 
plus vif desir de le revoir ; mais que le but principal de 
sa visite etait de Tinformer d'une ligue generate que tous ^ 
les caciques de Tile avaient formee contre lui. II lui ap- 
prit que son refus d'y participer lui avait valu de nou- 
velles aggressions de la part de Caonabo et m6me de 
Bohechio ; qu'il n'avait du son salut, dans la derniere 
invasion de son territoire conduite par Bohechio, qu'au 
devouement de Tune de ses femmes qui a peri ; qu'une 
autre etait encore prisonniere du Cacique de la Maguana. 
« Je suis le plus malheureux des hommes, dit-il a 
Tamiral; » puis, il donna cours a ses plaintes et a ses 
larmes, en faisant a son bote Tenumeration de ses infor- 
tunes, depuis le massacre des Espagnolsde La Nativite 
et Tincendie de son village, dont le souvenir remplissait 
encore son cneur d'amertume, jusqu'a sa condamnable 
conduite dans Taffaire de Tevasion des prisonnieres 
d'Ayay qu'il supplia Tamiral de lui pardonner. 

UAmiral s'empressa de le consoler, et le rassura, en 
lui protestant que la preuve recente de fidelite qu'il 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 125 

avait donnee a ralliance espagiiole, en refusant de 
prendre part a la coalition des autres caciques, avait 
entierement efface tout le tort qu'il avait pu avoir en- 
vers lui. 

Etait-ce le desir de voir Tamiral, de lui annoncer les 
trames qui s'ourdissaient contre lui, et de lui demander 
le pardon de ses torts, qui avait conduit le Cacique du 
Marien a Isabelle? N'avait-il pas un autre motif plus 
reel et plus serieux qu'il n'avouait pas? Dans ce mo- 
ment extreme et decisif oil Tinevilable lutte avait com- 
mence, n'avait-il pas besoin de s'assurer si ses allies 
etaient en etat de la soutenir, ou plutot quels etaient 
leurs forces et leurs moyens, et leurs chances de 
vaincre ? 

La gravite des circonstances lui commandait du reste 
cette precaution ; et, apres avoir visite en detail la ville 
et ses remparts, il dit a Tamiral, en le quittant, qu'il 
pouvait en toute surete disposer de ses sujets et de son 
royaume contre Fennemi commun. 

Le premier soin de Tamiral avait ete, en arwvant, 
d'envoyer des secours a Magdalena et a Saint-Thomas. 
Les forces destinees d la premiere de ces forteresses 
arriverent a temps pour la delivrer d'un siege auqud 
elle eut infailliblement succombe. EUes assaillirent 
Guatiguana et ses bandes, en firent un grand carnage, 
et les poursuivirent I'epee aux reins sur une longue 
etendue de terrain. Guatiguana dut se refugier precipi- 
tamment aupres de Guarionex pour ne pas tomber dans 
les mains d'un ennemi si ardent a se saisir de lui. 

Gu£irionex le couvrit de sa protection. II eut refuse 
son extradition, si on I'eut exigee, et il eut ete force, 
en ce cas, d'entrer plus tot en guerre qu'il ne I'eAt 



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126 HISTOIRK MS CACIQUES D HAITI 

voulu. G'etait le seul sacrifice qu'il n'eAt point fait 4 la 
paix du moment. On obtint plus tard de lui, comma on 
le verra, des concessions autrement importantes. C'est 
la un trait du caractere indien. Pour lui Thospilalite ou 
le droit d'asile est, plus que toute chose au monde, in- 
violable. Le Cacique de la Magna partageait la haine 
nationale contre les Strangers, et n'etait ni-le moins 
desireux, ni le moins impatient de les combattre ; mais 
il dissimulait avec soin son inimitie, et attendait, pour 
Jeter le masque, qu'ils fussent engages davantage dans 
Ja lutte avec les caciques les plus eloignes. G'est quand 
ils y seraient epuises ou vaincus, qu'il se leverait pour 
faire une terrible diversion, et leur porter le coup de 
grace. II etait par sa proximite sous la main des Espa- 
gnols, facile a atteindre, expose a la vigueur de leur pre-t 
mier choc, et il craignait avec raison des revers, s'il pre- 
cipitait les hostilites. L'Amiral, de son cote, tenait non 
seulement a vivre en paix avec Guarionex, mais d cul- 
tiver son alliance. Depuis qu'il etait venu s'etablir dans 
son foisinage, il lui avait fait bien des avances dans 
cette intention. 11 lui avait manifeste en mainte occasion 
beaucoup de deference, et lui avait envoye souvent des 
cadeaux precieux, accompagnes de compliments et de 
voeux de sincere et durable amitie. Or, les evenements 
de la V^ga etaient de nature a compromettre toute 
relation de bon voisinage avec le Gacique de la Magua^ 
surtout les derniers qui etaient des actes de flagrante 
hostilite, premedites par Golomb lui-meme, et executes 
par ses ordres. Aussi ce dernier s'empressa-t-il, non de 
les justifier, mais de les excuser aupres de Guarionex. 
11 envoya des deputes lui expliquer que ces evenements, ' 
survenus a son grand regret, etaient independants de 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 127 

sa volenti ; qu'il reconnaissait que les premiers torts 
avaient ete commis par les Espagnols qui; en agissant 
ainsi, avaient entierement meconnu ses sentiments et 
son autorite, qu'il les aurait punis, si Guatiguana, au 
lieu d'en tirer vengeance, s'en etait plaint a lui ; mais 
que les sanglantes represailles du chef indien avaient 
necessite une severe et prompte repression ; qu'il 
depiorait que le fait eut lieu sur son territoire ami, et 
qu'il I'adjurait de n'y voir aucune hostilite contre sa 
personne : que tout etait fini et s'arr^terait la ; enfin 
qu'il prendrait des mesures, en tout ce qui depend de 
lui, pour prevenir a jamais le retour de semblables 
malheurs. 

Guarionex parut satisfait de ces explications ; mais 
' au fond, il ne I'etait pas. II n'en etait devenu que plus 
hostile aux Espagnols. II se contenait ; il deguisait ses 
Veritables sentiments de maniere d les rendre impene- 
trables m6me a I'irresistible perspicacite de Golomb. 11 
afiFectait toujours une calme indifPerence, une grande 
inipassibilite. G'est dans cette attitude qu'il regut les 
deputes de I'Amiral ; mais non sans beaucoup d'afiFabilite 
et une certaine solennite. Dans I'audience qu'il leur 
donna, il etait assiste de ses dignitaires, et, ce qui est 
un temoignage de particuliere bienveillance, entoure de 
sa famille. II avait k sa gauche sa fille, jeune Indienne 
d'une beaute remarquable qu'il semblait avoir placee la, 
le pluspres de lui, poujlui inspirer d'heureuses et pai- 
sibles pensees. La deputation fut tres flattee de cette 
reception et fit, a son retour, un si grand ^loge des 
charmes et de Telegance de la fille du Cacique, que 
TAmiral, par une seconde mission qui suivit de pres la 
premiere, sollicita de Guarionex la main de cette jeune 



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128 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

indienne pour Diego Colon, interprete de la colonie, et 
de plus la concession d'un terrain pour Tetablissement 
d'une forteresse. II obtint Tune et Tautre faveur, la 
seconde lui fut accordee aux depens de Tindependance 
future de la Magna, C'est alors que le fort de la Con- 
ception de la Vega fut construit d Tendroit oil existe 
aujoupd'hui Saint- Yague. 

Les forces qui s'etaient dirigees sur Saint-Thomas y 
arriverent longtemps apres que tout etait fini. Colomb 
avait bien reflechi d prendre un parti contre Caonabo. 
II se flattait de pouvoir vivre en bonne intelligence avec 
tons les autres caciques, quelles que fussent d'ailleurs 
leurs preventions contre les etrangers, mais il ne con- 
cevait aucun espoir d'une paix sincere avec le cacique 
de la Maguana. Le sort en etait jete entre eux. Si cet 
ennemi' redoute n'etait bientot vaincu et aneanti, la 
colonie serait detruite, et la conquSte fort compromise, 
sinon perdue. Colomb roulait dans sa tete le projet de 
s'emparer de la personne de Caonabo, de Tenlever de 
gre on de vive force du milieu de ses sujets. II imagina 
mille pieges et mille stratagemes sans s'arreter a aucun. 
II finit par communiquer a Ojeda sa pensee premiere 
se reposant, pour le reste, sur les ressources de son 
habilete et de son courage. II lui suggera seulement le 
moyen de feindre des intentions pacifiques pour mieux 
atteindre son but, L'entreprise etait des plus perilleuses; 
tout dependait, pour le succes, d**ine execution prompte 
et bardie. II n'y avait pas non plus de temps a perdre, 
Ojeda prit avec lui les cavaliers les mieux montes et les 
plus determines, et se porta rapidement vers la resi- 
dence de Caonabo. II lui fit annoncer qu'il etait envoye 
vers lui par le puissant cacique des Espagnols, Guami- 

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iUSTGIRE DES CACIQUES D HAITI 1^9 

quina (nom que Colomb avait pris lui-m6me on que les 
Indiens lui avaient donne), et qu'il lui apportait, de " 
sa part, des presents dignes de lui, dea propositions 
et des gages de paix. 

Le premier mouvement du Cacique de la Maguana 
avait ete de refuser toute audience a la deputation 
espagnole, mais ii ceda ensuite ^u desir de voir de pres 
son intrepide adversaire de Saint-Thomas. II sortit de sa 
maison a sa rencontre avec une forte escorte. Ojeda lui 
fit rendre a son approche les honneurs militaires par 
son p?.tit escadron, et lui transmit en termes pompeux 
les compliments de Guamiquina qui jurait sur *^ s>n Dieu 
,qu'il aimait mieux 6tre en paix qu'en gueri-e avec lui. 
Quand Ojeda lui.parla d'un traitea conclure avec le 
Cacique des Espagnols, il repondit qu'il irait volontiers a 
Isabelle conclure ce traite avec Guamiquina lui-meme. 
Disant ces mots, il fit un signe, et de nombreuses^ . 
bandes d'Indiens armes sortirent des forfits voisines, et 
se mirent aussitot en marche comme si eltes prenaient** 
deja le chemin d'Isabelle, Les cavaliers espagnolfr 
resterent un moment immobiles et muets de si;upeur 
deyant cette multitude qui pouvait sur un signe de sen 
chef se ruer sur eux. Ojeda s avanga et essaya de per- 
suader Caonabo qu'il n' avait pas besoin d'etre aecomr 
pagne de si grandes forces pour une afPaire si simple, 
qu'un tel appareil de guerre etait incompatible avec 
I'objet de sa visite a Guamiquina, et que son escorte 
ordinaire suffisait. Caonabo pretendit au contraire qu'il 
etait de sa dignite de marcher avec une impoeante' 
armee, et que la paix qu'il allait conclure n'en serait 
que plus solennelle. Ojeda n'insista pas davantage, et 
se porta avec ses cavaliers.en tete de la marche. En cet 

A 

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130 HISTOIRE DES CACIQUES D HAiXI 

endpoit, une plaine unie s'etendait devant eux jusque 
sur les Lords d'une riviere ; de Tautre cote de cette 
riviere, la plaine continuait, mais entrecoupee ea et la 
de fourres epais, de bois et de clairieres. La cavalerie 
espagnole se init a executer des evolutions dans cette 
savane a la grande edification des sauvages. Lorsque 
Ojeda eut rejoui Gaonabo de ce spectacle inattendn, 
il Taborda et lui demanda s'il ne lui serait pas agrea]>Ie 
d'accepter les presents qu'il etait charge par Guaini- 
quina de lui remettre. II fit aussitot etaler a se^ yeux 
^ins chaines et des menottes en fer poli commc de Tar- 
ger.t qu'il disait avoir ete fabriquees dans It^ Thurey 
^le ciel) ^1 qui en etaient tombees, en un jour ne bon- 
heur. Iijteiroj.5e par le cacique indien sur I'usap^e de ces 
ornements, il lui d.l quo les rois en Europ .s'en rev6- 
taient dans les grander sole uites ;)Oi;r paraitrQ devant 
leurs sujets. II lui proposa dc Ten orner. Gaonabo ne fit 
aucune difficulte d'y consenlir ; il parut mSme joy eux 
de se voir tout convert de ces fers qui reluisaient aux 
rayons d'un soleil eclatant. Ses Indiens pousserent alors 
des cris de joie et d'admiration. Ojeda Tassura que s'il 
essayait de monter sur un des chevaux de sa troupe, 
ces ornements produiraient bien plus d'efifet encore, et 
que d'ailleurs c'est pour monter k cheval que les rois 
s'en paraient. Gaonabo se laissa faire. Les evolutions 
recommencerent, et pen a pen la cavalerie s'eloigna, 
traversa la riviere et partit an grand galop avec le 
cacique prisonnier, affermi sur sa monture et tout 
enchaine. EUe alia du m^me train jusqu'a Isabelle. 

Lorsque les Indiens, ne voyant plus revenir leur 
Cacique, comprirent qu'il avait ete enleve par les Espa- 
gnols, ils s'exaspererent au dela de toute expression. 



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HISTOiRE DES CAQQUES d'hAITI 131 

\ Pendant un moment il y eut dans cette foule une con- 
fusion extreme produite par ses gestes de colere, ses 
imprefcations, ses vociferations. EUe s'agita longtemps 
et violemment comme les vagues d'une mer soulevee 
par la tempete. Un mot, le mot de vengeance sopti 
d'une bouche, mit fin k ce desespoir impuissant, s'eva- 
porant en vains cris. C'est Manicatoex qui le prononce. 
II inspire a Tinstant un sentiment commun, une reso- 
lution unanime. Manicatoex etait un frere de Caonabo, 
entreprenant, energique et fier comme lui. 11 se met k 
la tete des Indiens, et mar che sans retard contre le fort 
Saint-Thomas. 11 laltaque et fait d'heroiques, mais 
inutiles efforts pour Temporter. Les Indiens ont beau 
vouloir braver cette fois le feu et le fer de Tennemi, le 

•combat est trop inegal, malgre leur nombre et leur 
impetuosite ; ils sont culbutes et echarpes ; ils sont 
enfin forces d'abandonner le champ de bataille. 

Get echec si grave n'affaiblit en rien le ressentiment 
des Indiens et leur soif de vengeance. Manicatoex jura 
de n'avoir cesse ni repos qu'il n'eut fait expier aux 
etrangers la t^merite de leur trahison. 

Ojeda entra dans Isabelle aux acclamations de tons 
ses habitants : la ville entiere etait debout. La capture 
de Caonabo etait en effet Tevenement le plus heureux 
et le plus important qui pflt arriver a la colonie. Mais 
ce qui flattait surtout Torgueil des Espagnols, ce qui 
exaltait leur admiration, c'etaient Tadresse et Taudace 
mises A tenter Texploit, etle bonheur de Tavoir accompli. 
On etait encore au temps de la chevalerie, et cette 
action pagsa pour plus qu'une belle prouesse , on 
se plut d dire qu'elle etait un prodige. C'est Golomb 
qui sentit tout le prix de tenir dans ses mains un 



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132 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

tet ennemi. Afm de le detenir plus sArement, il le 
deposa dans une piece de la xnaison mfime qu'il 
habitait. La pdrte de cette chambre restait ouyerte tout 
le jour ; une sentinelle seulement y veillait ; en sorte 
que les passants s'arretaient dans la rue pour voir le 
ppisonnier. II etait charge des memes fers qu'on lui 
avail fait accepter comme un orneinent royal. Ses mem- 
bres s'affaissaient quelquefois sous leur poids ; mais ni 
son courage, ni sa fierte d'ame n'en etaient abattus. 
Aucune faiblesse ne deshonora sa captivite. II se vantait 
d'Mre Fennemi des Espagnols ! II ne montraitnul repen- 
tir, pas m6me un regret du sac de La Nativity, quand 
on le lui reprochait. II disait, a ce propos, qu'il avait 
reserve le mSme sort a Saint-Thomas et a Isabelle^ oiiil 
declara etre venu clandestinement explorer les lieux. La ^ 
premiere fois que Tamiral entra danssa prison, accom- 
pagne des personnes de sa suite, et entoure de ce res- 
pect -et de ces attentions empressees qui annoncent le 
chef supreme, Caonabo n'eut aucun doute que ce ne 
fut le cacique des Espagnols ; mais il affecta de ne pas 
le savoir, et il ne se derangea point. II paraissait meme 
absorbe dans une profonde reflexion, le souvenir peut- 
etre et le regret de son royaume perdu et de sa liberte 
ravie. Mais quand Ojeda se fut presente un instant 
apres, il se leva pour le saluer, en soulevant le poids de 
ses fers. On lui fit remarquer qn'il avait omis de temoi- 
gner le mfime respect a Guamiquina, le chef superieur, 
entre avant Ojeda. * J'ai salue, repondit-il, celui qui a 
ose venir m'arreter dans mon royaume m6me. » 

Un navire, dans le port dlsabelle, etait prfit a faire 
voile pour TEspagne : Caonabo y fut embarque. As- 
sailUe par une violente temp6te non loin des cotes 



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HISTOIBE DES CACIQUES d'hAITI *^3 

d' Haiti, cette embarcation sombra avec le royal prison- 



nier\ 



* II y a trois versions de la fin de Caonabo. J'ai adopte la plus vrai- 
semblable, et je me suis confomie, en cela, k la legon de Charlevoix. 
Washington Irving le fait perir en mer sur un des navires qui accom- 
pagnaient C. Golomb, k son second retour en Espagne. Le cacique^ 
en touchant a la Martinique durant ce voyage, aurait ete Tobjet de 
Tamour passionne d'une Indienne de cette ile ; derision! rien ne 
prouve au surplus ce fait qui a tout I'air d'une invention banale et 
insignifiante. Une autre version fait arriver Caonabo en Espagne. 
C. Colomb accuse, araene triomphalement au pied du trdne de ses 
souverains le fier Cacique enchaine. C*est bien la, effect! vement, ce 
que s'efait propose Colomb. Caonabo fut embarque avant le depart 
de I'Amiral, et, seloh toute probability, avant la bataille de la Vega ; 
mais il n'arriva pas en Espagne, car est-il probable que C. Colomb 
n'eut pas mentionn6 un 6venement de cette importance, en parlant 
plus tard dans ses lettres et dans la relation de ses autres voyages, 
d'autres faits analogues*et moins saillants, tels que I'envoi et I'arri- 
vee en Espagne de cinquante Indiens faits prisonniers en divers com- 
bats ? II sest prdvalu de cette derniere circonstance ; pourquoi ne se 
serait-il pas prevalu en meme temps et a plus forte raison, d'avoir 
livre aux mains de Leurs Majestes un illustre captif ? 



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CHAPITRE VI 

(1494-1495) 



Consequences de Tenl^vement de Caonabo. — Ligue des Caciques, — 
Marche de Manicatoex, frere de Caonabo. — Colomb se porte a sa 
rencontre. — Bataille de la Vega. — Victoire de Colomb. — Con- 
sequences de cette victoire. — Marche triomphale de Colomb. — 
Imposition detributs, — Effets de cette mesure parmi les Indieqs. 
— Decouverte des mines de la Hai'na. — Deux versions de cetle 
decouverte. — La veuve du Cacique Cayacoa est visitee par les 
Espagnols. — Sa residence sur les rives de I'Ozama. — Mission 
d'Aguado. — Conduite de ce dernier. -- II excite les Indiens a se 
plaindre de Colomb. — Arriv6e de Colomb a Cadix. — Sa reception 
a Burgos par le roi et lareine d'Espagne. — Sympathie manifestee 
par Isabelle en faveur des Indiens. — Mesures qu'elle ordonne pour 
soulager leurs souffrances et rendre efficace leur conversion h la 
religion du Christ. 



L' enlevement de Caonabo fut, pour les Indiens, une 
veritable calamite. S'il est vrai qu'un de leurs oracles 
avait predit, bien avant Tarrivee des Espagnols, que 
des Etrangers envahiraient un jour leur pays et s'en 
rendraient maitres par T extermination de leur race, ils 
durent s'alarmer de ce'malheur* comme d'un commen- 
cement de realisation de la fatale prophetie. Ils ne lais- 
serent pas, toutefois, ce destin s'accomplir, sans s'ef- 
forcer de le conjurer. La commotion fut generate et 
remua les ccBurs les plus apathiques. Pas un Indien qui 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 135 

ne se sentit menace. lis se leverent en masse. Manica- 
toex etait- Tame et le fauteur de leur vengeance. Des 
bandes nombreuses, venues d tout instant, de differ ents' 
points, se reunirent a celles qui, dans le premier 
moment de Texasperation, avaient ete conduites a Fas- 
saut de Saint-Thomas. Plusieurs caciques marchaient 
a leur tete. II n'y eut guere que Guarionex et'Bohechio 
qui ne prirerit point une part ostensible a cette levee de 
boucliers. Mais leurs sujets, en grand nombre, se joi- 
gnirent aux hordes de Manicatoex, malgre la neutraUte 
apparente de Tun de ces caciques et Teloignement de 
Fautre. Quant a Guacanagaric, on le sait, il s'etait 
range sous la banniere desEspagnols. 

Les Indiens se dirigaient a petites journees sur Isa- 
belle. Colomb en fut aussitot averti. II fit sonner 
I'alarme. On courut aux armes. Trois cents hommes 
dont deux cents fantassins, cinquante cavaliers, vingt- 
cinq artilleurs et autant d'arbaletriers, furent les seules 
forces qu'ilput opposer dansle moment, arinnombrable 
multitude qui s'avangait. II prit le parti hardi, mais 
sage autant qu'habile, de marcher a la rencontre de 
Tennemi pour tenter la fortune d'un combat loin 
des remparts de sa ville naissante, et lui epargner 
Tassaut formidable dont elle etait menacee. Quelque 
confiance qu'il eut dans ses forces, il voulut aussi leur 
menager nn dernier retranchement. Qui sait si les 
Indiens, a Taspect dlsabelle oil avait ete detenu 
leur cacique, et le croyant encor^ la, dans les fers, 
n'auraient pas senti leur courage s'enflammer et, plus 
ardents et plus intrepides, n'auraient pas tout fait pour 
vaincre ? Qui sait si Tespoir d'un riche butin n'aurait 
pas accru la vigueur de leur choc et fait triompher la 



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136 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

superiorite de leur nombre ? En se portant au-devant 
d'eux, Colomb leur enlevait toutes ces chances de 
victoire et les faisait tourner, au contraire, en faveur 
de son audace, de la puissance des armes et de la tac- 
tique militaire de sa petite armee. II ne perdit pas de 
temps. Une artillerie ordinaire de campagne eiit appe- 
santi sa marche, il ne traina apres lui, pour tout canon, 
que quelques pierriers ou des espingoles montees sur 
des affiits legers, mais solides. Son frere Barthelemy, 
recemment arrive d'Europe, Taccompagnait et dirigeait 
une colonne dont il lui avait confie le commandement. 
La cavalerie etait placee sous les ordres d'Ojeda. Les 
Espagnols s'etaient adjoint un etrange auxiliaire, des 
chiens de combat dresses au carnage ; ils en amenaient 
une vingtaine avec eux. Ces feroces animaux marchaient 
attroupes, et semblaient avertis par leur instinct qu'on 
les conduisait k un massacre. 

Colomb avait pris la route connue dlsabelle a Saint- 
Thomas par la Vega. Les espions indiens qui prece- 
daient les hordes de Manicatoex, et en eclairaient la 
marche, firent rencontre avec Tarmee espagnole, sans 
6tre vus, dans les defiles des montagnes qui sont du 
cote dlsabelle comme la barriere qui en s6pare la 
magnifique plaine de la Vega. lis rebrousserent chemin, 
et se haterent d'aller informer les Indiens de la marche 
de Tennemi. « Gombien sont-ils ? » demanda Manicatoex. 
Et Tun des espions qui en avait d pen pres recense le 
nombre, par un procede qui decele Tabsence des plus 
simples rudiments du calcul, versa sous les yeux du 
•cacique une poignee de grains de mais dont chacun 
representait un homme. Manicatoex jugea du premier 
coup d'oeil Textr^me faiblesse numerique de ses adver- 



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HISTOIRE DES CACJQUES d' HAITI 137 

saires et jeta un regard de satisfaction et de confiance 
SUP ses iiinombrables bandes qui couvraient a perte de 
vue la plainiB oii elles venaient de faire halte. Les histo- 
riens qui en ont evalue le chiffre a cent mille hommes 
Tout fort exagere ; mais ce qui est bien avere, c'6st que 
les Indiens ne s'etaient jamais reunis en nombre si 
considerable pour lutter contre leurs oppres^eurs. 

Les deux armees furent bientot en presence. Golomb, 
par une ttiarche assez rapide, avait eu le temps de les 
rencontrer d cette station, et Guacanagaric y arrivait 
en mSme temps avec quelques milliers dlndiens faire 
sa jonction avec lui. Get endroit de la Vega etait une 
vaste savane unie dont les hautes hedges avaient ete 
brulees la veille. G'etait le champ le plus convenable 
pour une bataille rangee. II n'y avait pas le moindre 
accident de terrain, ni une seule position qui put tourner 
a Tavanlage de Tune ou de I'autre partie bellig6rante. 
Tout allait done d^pendre uniquement du sort des 
armes. 

Des deux parts on pensa a s'entre-choquer aussitot. 
Les Espagnols n'avaient pris encore aucun repos. Sur 
Tavis de Barthelemy, Golomb divisa sa petite armee 
en plusieurs colonnes d'attaque ; et tandis que les 
Indiens pour les accueillir et Isur opposer un front plus 
etendu de resistance, se rangeaient tumultueusement 
en un vaste demi-cercle, il se precipita sur eux. Les 
Indiens hurlaient des cris de guerre rauques et sau>- 
vages. Les tambours espagnols battaient et les trompet- 
tes sonnaient la charge. Les agresseurs s'etaient a peine 
ebranles, que les Indiens commencerent a leur lancer 
des nuees de fleches sans interruption, mais en pure 
perte. Les Espagnols etaient trop eloign^s encore pour 



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438 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

y repondre par aucun feu, mais quand ils arriverent a 
portee de fusil des Indiens, ils firent pleuvoir sur eux 
une grele de balles, et jouer leurs pierriers qui labou- 
rerent en tous sens la multitude imprudemment massee 
devant des armes si meutrieres. Alors, voyant tomber 
tant des leurs, blesses ou morts sous leurs yeux, les 
malheureux Indiens furent saisis d'une terrible panique. 
Une extreme confusion se mit dans leurs rangs, si on 
pent le dire de leur grossier ordre de bataille. Us ces- 
serent de se defendre. Ge ne fut plus, des lors, un 
combat. Tandis que Tinfanterie les fusillait impunement, 
la cavalerie fondit sur eux, en meme temps que la meute 
des chiens devorateurs. Un horrible massacre s'en- 
suivit. En pen d'heures le tihamp de bataille etait tout 
jonche de cadavres. Les Indiens n'osaient pas fuirt 
encore, soit qu'ils crussent impossible d'echapper a la 
vitesse des chevaux espagnols, soit que Tepouvante les 
paralysat et les clouat a leur place. lis se laissaient tuer 
sans resistance, sans se resigner non plus par le plus 
petit effort de courage a la mort et au martyre ; ils se 
lamentaient et cyiaient merci. Mais point de grS.ce ! Le 
carnage continuait avec un atroce acharnement. Le 
cavalier, las de sabrer, se plaisait d fouler son ennemi 
sous les pieds de son cheval jusqu'a le faire expirer ; le 
fusillier ne tirait plus, il tuait d coups de crosse de son 
arme. Les chiens devoraient a belles dents. II etait 
facile de reconnaitre a leurs gosiers arraches, et a leurs 
ventres ouverts qui avaient vomi les entrailles, les vie- 
times de ces betes feroces. 

Les Indiens prirent enfin la fuite, lorsque la lassitude 
des vainqueurs et la nuit la favoriserent. Un grand 
nombre etaient restesprisonniers, et avaient ete confies- 



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HISTOIRE DES CACIQtJES d'hAITI 139 

a la garde des Indians auxiliaires de Guacanagaric qui 
n'avait, du reste, pris aucune part a ce combat. Les 
prisonniers furent diriges sur Isabella, et Colomb con- 
tinua a travers la Vega et les provinces de Gibao une 
marche conquerante. Tout rentrait dans Tordre et le 
calme devant lui. Les Indiens/ jetaient leurs armes, et 
regagnaient leurs bourgades dont les cabanes s'ouvraient 
a Tenvi. lis afiectaient d'y 6tre paisibles et de n'aspirer 
desormais plus qu'au repos. lis apportaient quantite de 
vivres a Tarmee, plus qu'il ne fallait pour se nourrir 
durant toute sa tournee. 

La bataille de la Vega eut d'importantes et imm6- 
diates consequences ; elle inspira une terreur profonde 
et generale, et aneantit d'un coup laligue des caciques. 
• La soumission et la docilite des naturels etaient au 
moins asaurees pour le moment. Get evenement decida 
d tout jamais de la conquete de Tile, et Golomb, le ser- 
vileur du Ghrist qui s'6tait tant promis de gagner les 
ames, etait definitivement devenu par sa victoire un 
conquerant militaire, un maltre, un oppresseur. 

Manicatoex fut le premier qui envoya lui faire des 
ouvertures de paix. Guarionex ne manqua pas de se 
prevaloir aupres de lui de ses relations ininterrompues 
de bonne amitie et lui fit temoigner son desir de les 
resserrer par les liens d'un traite. Les autres petits ca- 
ciques de toute la region connue des Espagnols s'em- 
presserent de faire leur entiere soumission, et c'etait d 
qui deniait toute participation dans les derniferes hosti- 
lit6s. Les caciques eloignes redoutaient maintenant le 
contact de ces ^trangeirs belliqueux qu'ils souhaitaient 
avant cela de connaitre, autant par curiosite que par 
Tappat de leurs dons. Bohechio, par la situation de ses 

10 

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140 HISTOIRE OES CACIQUES D HAITI 

etats, se sentait le moins expose de tous, et se flattait 
de Tespoir d'entrer en rapport avec eux le plus tard 
possible. In forme du desastre de la Vega, de Tenleve- 
raent et, sans doute aussi, de la fin de Caonabo, il rap- 
pela aupres de lui Anacaona qui, depuis la perte de son 
epoux, resida dans le royaume de son frere dont elle 
recueillit plus tard Theritage. 

Malheur aux vaincus, c'est le sort universel. Colomb 
inaugura sa victoire sur les Indiens par une mesure 
prise centre eux, a laquelle il soumit d'abord les popu- 
lations du Cibao et de la Vega, et qui sera etendue au 
reste des habitants de Tile, a mesure que lui ou ses suc- 
cesseurs penetreront sur leurs territoires. Tout Indien 
au-dessus de quatorze ans etait assujetti a payer par 
trimestre une mesure de poudre d'or equivalente d* 
quinze piastres. La quote des caciques et des person- 
nages importants etait bien plus elevee. Manicatoex, par 
exemple, donnait une calebasse de poudre d'or, {)esant 
cent cinquante piastres. Dans les localites eloign6es des 
mines, et oii Tor ne se recueillait pas, Tlndien accpiittait 
sa capitation en coton; il etait tenu d'enfournirtrimes- 
triellement et par t6te vingt-cinq livres. Ghacun de ceux 
qui avaient solde leur tribut recevait une petite medaille 
de cuivre comme certificat de paieiiient qu'il suspendait 
dson.cou. I/Indien qui n'en avait pas etait souvent 
arrMe et puni. 

Ce n' etait pas cette imposition elle-meme qui affli- 
geait les malheureux vaincus, c'etait son taux exorbi- 
tant, -son caractfere d'extorsion, et la rigueur avec la- 
quelle elle etait exigee et perdue. Les Indiens payaient 
tribut entre eux, les chefs de village ou les caciques infe- 
rieurs, aux caciques supr6mes. C'etait en quoi consistait 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 141 

peut-etre toute leur administration on leur principal acte 
administratif . Mais entre eux cette contribution publique 
etait le produit d'une corvee commune ou la part de 
rindividu etait minime, pen sensible, et ne comportait 
point Todieux d'une capitation. Aussi, etaient-ils cons- 
ternes de cette mesure. lis se desesperaientpour la plu- 
part de ne pouvoir satisfaire a tant d'exigence. Les uns 
payaient, d'autres, en grand nombre, ne le pouvant, se 
refugiaient dans les montagnes les plus inaccessibles. 
Guarionex, soit qu'il lui fut reellement difficile de se 
procurer le metal exige, soit qu'il aimat mieux donner 
tout autre chose que de Tor aux Espagnols, representa 
a Golomb qu'etant eloigne des mines qui se trouvaient 
dans les regions inhabitees de son royaume, et a cause 
• de Tinaptitude de ses sujets a ramasser le pen d'or, du 
reste, que ses rivieres qui viennent de loin charrient 
dans leur sable, il lui etait impossible defournir en cette 
matiere le montant de ses taxes ; mais qu'il ofirait de 
cultiver en vivres et en denrees Tentendue de terre qu'il 
plairait a Tamiral de lui assigner. Gette offre fut dure- 
ment rejetee. Golomb lui fit repondre que c'etait de Tor 
qu'il lui fallait. De Tor, il lui en fallait, en efiet, pour 
prouver que sa conqu6te n'etait pas sterile et ruineuse. 
Coute que coute, les Indiens]en donneront^Toroula vie! 
G'etait une detresse generale. Les Indiens ne reclamaient 
ni ne se' plaignaient directement; mais leurs chants, 
pleins d'amertume et de tristesse, composes k cette 
odcft^ion, retentissaient sans cesse aux oreilles de leurs 
oppresseurs. Tout ce qu'ils n'osaient pas leur dire en 
face, ils le confiaient d ces sortes de requites qui vo- 
laient de bouche en bouche. lis y retracaient le calme 
et le bonheur de leur existence pass6e, avant que les 



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142 HISTOIRE DES CAQQUES d' HAITI 

cruels etrangers fussent venus la troubler et la rendre 
intolerable, ils maudissaient le jour de leur arrivee dans 
Tile, et se reposaient sur leurs dieux du soin de leup 
delivrance. S'ils ne faisaient pas un appel a Tinsurrec- 
tion et aux armes, c'est que, ayant ete si souvent defaits 
par leurs ennemis, ils avaient perdu tout espoir de les 
vaincre desorinais. 11 etait impossible, cependajUt, qu'ils 
ne cherchassent pas d'une maniere quelconque a s^couer 
un joug si pesant. Ils congurent alors le plan d'une 
conspiration aussi singuliere qu'irrealisable ; ils projete- 
rent d'affamer leurs conquerants, en.s'interdisant toute 
culture de vivres, et en abattant tons lesarbres fruitiers 
de leurs forfets, . 

Si Ton en croit Las Casas, ils n'auraient pas reussi a 
se delivrer des Espagnols par ce moyen ; car plus ils bnt 
faim, observe-t-il, plus ils sont inexorables, et plus ils 
s'endurcissent a souffrir. 

Mais ils ne tarderent pas a s'apercevoir qu'ils cau- 
saient un plus grand tort a eux-mfemes, car, en rea- 
lite, ils n'affamaient qu'eux seuls, les Espagnols, pou- 
vant recevoir, et recevant effectivement des provisions 
d'Europe. Eiitreprendre d'ailleurs de supprimer toutes 
les cultures, et de detruire partout les fruits de la terre 
sur un sol fertile, etait une tache trop au-dessus de 
leurs forces. Leur tentative echoua done d^s le debut ^ 
et ils retomberent dans un plus profond desespoir que 
jamais. 

En attendant, Colomb, sourd aux plaintes et a ce 
desespoir, avisait aux moyens d'assurer les fruits de sa 
victoire. Ainsi, dans la vue d'aflFermir sa domination » 
il eleva sur differents points de la Vega et du Cibao des 
forteresses dans le genre de celles qu'il avait deja cons- 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 143 

truites. Outre Saint-Thomas et Magdelena, bien connus 
par les evenements qui s'y sont passes, il en fonda 
quatre autres, Isabella, dans les montagnes du Gibao, 
Gatalina, dontle sitene pent etre determine, Esperanza, 
sur les bords de la riviere de I'^Yaqui, et Conception, 
au coeur de la Vega. — En voyant de tous cotes ces for- 
teresses se dresser sur leur territoire, les Indiens furent 
au comble de la terreur. Les illusions des plus naifs se 
dissiperent ; ils commencerent a se oonvaincre que les 
Espagnols 6taient des maitres qu'il n'etait pas aise 
d'expulser, et ils comprirent qu'ils ne batissaient ni ne 
se fortifiaient pour s'en aller. II etait evident que rien 
ne pouvait plus s'opposerau cours de la conquete. Tons 
ne s'y resignaient pas egalement ; les uns se retiraient 
' dans les montagnes ou dans d'autres parties du pays 
encore inconnue aux Espagnols ; d'autres allerent se 
cacher dans leurs cavernes les plus retirees, et y peris- 
saient de faim ou de chagrin ; d'autres encore se suici^ 
deuent. Mais ces suicides n'etaient pas nombreux. G'etait 
dans la vie des Indiens une fatalite toute nduvelle qui 
accusait un bien violent desespoir ; car il n'y avait pas 
un seul exemple avant cela qu'ils se fussent jamais 
immoles de leurs propres mains. Le plus grand nombre 
g^missait et restait sous le poids des souffrances. Le 
despotisme des Espagnols n'en etait pas encore arrivea 
rompre tous les liens de la societe indienne ; elle etait 
subjuguee, ran^onnee, traquee, mais elle respirait en- 
core sous la menace des vainqueurs. Les Indiens, sur- 
tout, qui avaient une position, la retenaient jusque-1^, 
et s'effor^ient de la conserver. Les populations res- 
taient agglomerees et soumises comme auparavant k 
leurs caciques, sous le bon plaisir, toutefois, des usur- 



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\U HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 

pateurs du sol. Telle etait la situation des peuplades du 
Cibao et de la Vega. 

Les malheureux Aborigenes, ne pouvant secouer leur 
joug, devaient s'etudier d le rendre le plus possible 
supportable, en se montrant dociles et en contentant 
surtout la cupidite de leurs ennemis. S'ils pouvaieut 
ouvrir les entrailles de leur ile,et livrer tout Tor de leups 
mines aux Espagnols, pourvu qu'apres les avoir epuisees 
et s'etre gorges de richesses, ils s'61oignassent d jamais 
de leurs plages, ils n'eussent pas hesite un instant a le 
faire. C'est peut-6tre dans quelque intention semblable, 
c'est au moins pour se le rendre favorable que des 
Indiens, accompagnant Golomb dans sa tournee, lui 
revelerent Texistence des mines de la Haina les pre- 
mieres decouvertes dans Tile. La Haina est une riviere 
profonde qui se decharge dans la baie de Samana, et 
qui arrose toute une region oil les Espagnols n'avaient 
pas encore penetre. L'amiral detacha de ses compa- 
gnons plusieurs hommes armes, et les envoya sous la 
conduite de ces Indiens examiner les lieux designes. Ils 
reconnurent, en eflfet, qu'il y avait des mines, suivant 
toute apparence, extremement riches. Les filons etaient 
a fleur de terre et paraissaient d'exploitation facile. 
Les emissaires revinrent bientot rendre le compte le 
plus favorable de leur mission, et rapporterent de fort 
beaux echantillons d'or. 

La decouverte de ces mines donna lieu k une autre 
version romanesque, mais qui n'a rien, du reste, que de 
tres conforme au caracteredesevenements ou des aven- 
tures de Tepoque. Un Aragonien du nom de Miguel 
Diaz, attache au service de Don Barthelemy, s'enfuit a 
la suite d'une querelle ou il avait blesse mortellement 



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HISTOIRE DE8 CAaQUES D HAITI i41>. 

un de ses compatriotes. II etait accompagnedeplusieurs 
autres Espagnols phis ou moins impliques dans sa mau- 
vaise affaire. Apres avoir longtemps erre au travers 
d'un pays inconnu, ils arriverent a une grande bourgade 
situee a Tembouchure d'un fleuve que les Indiens appe- 
laient Ozama, d'un nom quin'apas change. Une femme 
y regnait, heureuse et obeie, ayant succede dsonepoux 
decede. Cayacoa etait le nom de ce Cacique qui relevait 
sans doute dusouveraindeHiguey, comme Mayobanex, 
Cacique des Ciguayens, peuplade guerriere, habitant 
Textremite nord-est, reconnaissait Tautorite de Gua- 
rionex. Par Timportance de leurs territoires, ces deux 
caciques etaient plutot des alUes et des feudataires que 
de simples tributaires, et sortaient de la ligne des nom- 
breux caciques subalte^nes de petites provinces et de 
villages. 

Les etrangers etaient au surplus les bienvenus , et 
furent accueillis avec une cordiale hospitalite. La veuve 
de Cayacoa leur prodigua les soins les plus bienveil- 
lants; elle les fit loger dans une vaste et propre cabane, 
a proximite de la sienne. lis avaient en abondance les 
niets indiens, le tabac le plus parfume de File et, pour 
lits, de moelleux hamacs. C'etait de la somptuosite, 
apres tant de privations endurees pendant leur aventu- 
reux trajet d travers des soUtudes boisees, ou ils ne 
mangeaient que le fruit de la for6t, buvaient I'eau du 
torrent, et se reposaient sur le roc ou sur le sol nu. 

Miguel Diaz, le principal des fugitifs etait un fort 
bel homme ; il avait surtout une figure interessante et 
expressive. La reine Cayacoa s'eprit fortement de lui, et 
lui offrit, pour le retenir aupres d'elle ( elle lui avait 
dejd donne son coeur ), sa main et le partage de son 



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U6 HISTOIRE DES CACIQUES d'haItI 

royaume. L'amour d'une souveraine pour un aventurier 
a'etait pas a dedaigner, et, de plus, elle avait des 
charmes, et elle etait belle a captiver. Diaz Tepousa. 
. L'Indienne etait heureuse et c' etait son bonheur de 
le dire A son nouvel epoux. Mais Miguel Diaz, soit qu'il 
fut poursuivi par le remords de son crime, soit qu'il ne 
put pas se faire a son isolement et a la vie des sauvages, 
s'attristait visiblement, et chaque jour davantage. La 
veuve de Gayacoa chercha vainement a penetrer la 
cause de son chagrin, et s'evertua a le distraire. Elle 
mit tons ses sujets en emoi pour ranimer la joie dans le 
coeur de son epoux. Fetes, jeux, danses, tout fut 
employe a cette fin, rien n'y reussit. Instruite 
enfin qu'il n'y avait rien au monde que les Espagnols 
aimassent autant que Tor, elle apprit a son mari que • 
son territoire renfermait d'abondantes mines dans la 
region arrosee par la Haina, lui dit qu'elle lui donnait 
la propriete de ces richesses, et voulut en outre qu'il 
bdtit^une ville sur les rives de TOzama pour y faire 
venir les hommes de sa nation. 

Miguel Diaz, ayant visite les lieux et reconnu qu'il y 
avait effectivement des mines, alia en personne annon- 
cer une si heureuse rencontre soit a TAdelantade ou a 
Tamiral lui-m6me. 11 fut etonne, mais il se rejouit de 
retrouver, en m6me temps, son antagoniste panfaitement 
retabli des blessures qu'il lui avait faites. Alors Tami- 
ral expedia sous sa conduite un homme de sa confiance 
du nom de Garay, et un certain nombre de travailleurs 
munis d'instruments et d'outils propres a effectuer de 
sures explorations. Le resultat d6passa toutes les espe- 
rances. 

Gombien la veuve de Gayacoa dut s'applaudir de son 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI H7 

3ucces, — rhistoire ne le dit pas ; mais elle assure que 
Miguel Diaz ue succomba pas a ses chagrins. Au con- 
traire, il devint plus joyeux epoux et bon pere, car il 
eut deux enfants avec Tlndienne, laquelle se fit baptiser 
catholique sous le nom d' Agnes Gayacoa, et regut pro- 
bablement aussi la benediction nuptiale de FEglise. 
Ainsi, les aventures de Miguel Diaz n'auraient pas seu- 
lement fait, decouvrir les premieres mines d'or d'Haiti, 
mais elles auraient donne lieu a la fondation de la ville 
de Santo^Domingo dont Timportante situation favorisa 
si puissamment, par la suite, la colonisation de File et 
les progres de la decouverte de tout le continent ame- 
ricain. 

De quelque maniere que les mines de la Haina eus- 
► sent 6te decouvertes, ce fut une bonne fortune pour 
Colomb, et consequemment un eehec pour ses detrac- 
teurs. II ne manqua pas d'exalter ce succes. Aux 
espritspositifs, vouesau lucre etprosternes devantlama- 
tiere, il vanta exclusivement la profusion des richesses 
de la Haina, et, aux imaginations eprises de la gran- 
deur de son entreprise, il apprit qu'il avait retrouve 
I'Ophir des anciens d'oti le roi Salomon tirait tant de 
metaux precieux pour Tornement de ses temples. 

Les nouvelles regues du Nouveau-Monde, dans ce 
moment de la capture de Gaonabo, des victoires de Go- 
lomb, des progres de la colonisation, de la decouverte des 
mines, d'envois prochains d'or et de denrees provenant 
des impositions prelevees sur les naturels ; Tarrivee en 
Espagne d'un grand nombre de prisonnier&indiens que 
Colomb avait faits dans ses guerres, et qu'il envoyait 
pour etre vendus, au profit du roi et de la reine, aux 
marches a esclaves derEurope,toutes ces circonstances 



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448 HISTOIRE DES CACIQUES d' HAITI 

si favorables d la cause de lamiral, arriverent a temps 
pour prevenir le triomphe de ses adversaires a la cour, 
cette fois au moins. lis avaient obtenu qu'un cominis- 
saire, dans leurs int6r6ts, irait ppoceder sup les lieux a 
une enquSte d'ou devaient r^sulter la disgrace et la 
decheance de Colomb. Ge qui est une preuve que les 
dispositions de Ferdinand et dlsabelle avaient reelle- 
ment change en faveur de Colomb, c'est le choix qu'ils 
firent, pour cette mission, d'un homme que Tamiral 
avait en grande estime et leur avait chaleureusement 
recommande. Cependant, la conduite ult6rieure de cet 
agent prouve, ou qu'il se laissa influencer par les intri- 
gues des Boyle et des Margarit, ou que Thonneur 
d'avoir ete designe pour une misson si importante le 
remplit d'une folle presomption et lui tourna la t^te, II • 
usa en vers Colomb, comme on va le voir, de procedes 
si violents et si indignes, que si on eM voulu, dans le 
dessein de perdre Tamiral, chercher un ennemi qui le 
pourrait mieux, on n'en eut pas trouve un plus impla- 
cable. 

Aguado arriva inopinemeni a Haiti, et debarqua a 
Isabelle pendant que Colomb, toujours en tournee, en 
6tait absent. Celui-ci n'etait pas encore retourne dans 
sa ville, depuis qu'il etait entre en campagne contre les 
Indiens ; mais il y avait envoye son fr^re Barthelemy 
prendre le commandement de la colonie avec le titre 
d'adelantade. Or, Aguado, aussitot descendu k terre, 
fit acte d'autorite sans nul egard au repr6sentant de 
Colomb. II se montra tres contrarie de ne pas trouver 
Tamiral. II se disait muni de pouvoirs ; mais il refusait 
de les communiquer a Tadelantade, en motivant son 
refus sur ce que ce dernier n'etait revfetu d'aucune. 



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HISTOIUE DES CAQQUES D HAKTI U9 

autorite valable 4 ses yeux, et n'avait nul titre a une 
pareille communication. II prit les rfines du gouverne- 
ment de la colonie. 11 convoqua les officiers civils et 
militaires, et leur exposa Tobjet de sa mission, en invi- 
tant tons ceux qui avaient des griefs contre Colomh a 
les enoncer librement, et en proclamant qu'il etait auto- 
rise d les apprecier et a faire justice, au nom du roi 
et de la reine, k qui de droit. II envoya aussitot des 
emissaires aux populations indiennes leur annoncer que 
ses souverains, indignes de la conduite et des torts de 
Tamiral envers eux, Favaient delegue pour venir les 
redresser, et il les engageait, consequemment, a formu- 
lep leurs plaintes. Colomb avait assez d'ennemis parmi 
les siens, pour qu'il s'y trouvat beaucoup d'accusateurs 
•contre lui. Quant aux Indiens qui n'aspiraient qu'a 
Tadoucissement des maux qu'ils supportaient, ils sai- 
sirent avec empresseraent cette occasion qui leur etait 
offerte de reclamer et de se plaindre. II y eut, k cet effet, 
une reunion de caciques chez Manicatoex. Dans une 
supplique adress^e au roi et d la reine d'Espagne, ils 
enumererent des griefs sans nombre, et ils soUiciterent 
instamment les puissants souverains d'avoir compassion 
de leurs souffrances et d'am^liorer leur sort. 

Aguado, ayant r6uni un certain nombre d'hommes 
armes auxquels il avait monte la t^te, se disposait a sortir 
4 la recherche de Colomb, lorsque celui-ci, que son frere, 
avait fait prevenir en toute hate par un courrier, arriva 
disabelle. Unconflitsanglantparaiasait inevitable. L'im- 
petuosite de caractfere d' Aguado, ses procedes hostiles, 
autarit que Tirascible orgueil de Colomb, le faisaient 
craindre. Ce dernier surtout se presentait aux portes de 
la ville, 4 la tfite d'une petite armee triomphante qui 



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150 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 

B'etait pas disposee a laisser humilier son chef. Au 
moment de son entree, Aguado faisait publier a son de 
tambour ses pouvoirs. II s'empressa de les notifier a 
Colomb qui, contre Tattente generate, mais obeissant a 
la ferme sagesse de son esprit, heureux contrepoids de 
la vivacite de son temperament, repondit k cette com- 
munication par la declaration qu'il se conformait entie- 
rement aux ordres et a la volonte de ses souverains. Et 
il prit ce parti, non sans resister aux suggestions vio- 
lentes et a Texcitation d'aveugles partisans. II se Mt 
peut-6tre perdu en agissant autrement. 

Cette conduite ne manqua pas d'embarrasser le com- 
missaire royal a qui il eut plutot convenu d'aj outer aux 
chefs d'accusation dejd portes contre Colomb, ceux de 
rebellion et de lese-majeste. II poursuivit son insuUante 
enquMe sous les yeux de Colomb qui supporta tout 
resolument, ne contredit aucun de ses accusateurs, et se 
reserva de plaider sa cause devant le roi et la reine. 

II savait bien qu'Aguado excedait ses pouvoirs, en se 
mSlant du gouvernement de la colonie. Car sa mission 
se bornait uniquement a constater Tetat des personnes 
et des choses, c'est-a-dire 4 proceder a une enqu^te 
impartiale, et, en fait de mesures, a ne prendre que 
celles qui seraient de nature a lui faciliter la recherche 
de la verite. II ne s'en prevalut pas conti*e lui. Non 
seulement Aguado ne s'etait pas renferme dans les 
limites de son mandat, mais il avait manque d'impartia- 
lite et de conscience envers un ancien protecteur et ami 
que le sort Tappelait d juger, a qui il devait au moins 
la justice et qu'il affligea, au contraire, par son arro- 
gance et son ingratitude. Colomb ne s'en plaignit pas. 
II pardonnerait volontiers a son oEfenseur, et plutot que 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 151 

de chercher ase venger de lui, il serejouirait de Tocca- 
sion de se montrer genereux a son egard. Les grauds 
coBurs ne se vengent jamais autrement. Gette occasion 
ne tarda pas a s'ofPrir. Aguado, ayant rempli sa tache, 
faisait ses preparatifs de retour en Espagne et Colomb, 
de son cote, se preparait aussi d partir, afin de se pre- 
senter a la cour, en meme temps que son accusateur^ 
lorsqu'un ouragan desastreux eclata sur Tile, detruisit 
tons les batiments qui etaient a Tancre dans le port 
dlsabelle, sauf un seul, la Nina qui appartenait a 
Tamiral. Les trois caravelles qui avaient transports 
Aguado etaient completement en debris. Golomb dut 
reparer la Nina et presque reconstruire un autre de 
ses navires qu'il mit genereusement d la disposition 
^d' Aguado. Gelui-ci, bon gre ou mal gre, accepta. lis firent 
voile ensemble. Golomb emmenait avec lui un grand 
nombre d'Indiens, parmi lesquels se trouvaient un frere et 
un neveu de Gaonabo. La traversee fut perilleuse. Les 
mauvais temps se succedaient sans relache. Jamais^ 
dans le cours des autres voyages, plus de tempetes 
n'avaient bouleverse TAtlantique. Quoique les marins 
se fussent familiarises avec le redoutable ocean, ils ne 
purent pas se defendre d'etre saisis de toutes les supers- 
titieuses terreurs que Tignorance y avait attachees i 
une autre epoque. lis s'en prenaient aux Indiens qui 
etaient a bord, du dechainement des flots et des vents ; 
et disaient, et paraissaient le croire, dans leur deses- 
poir, que le seul moyen d'apaiser la colere du ciel etait 
de Jeter ces impies 4 la mer. L'energique et perseve- 
rante opposition de Golomb seule les empScha de com- 
mettre ce crime gratuit et barbare. Le calme enfin 
revint. La vie des Indiens fut sauvee, sans qu'aucun 



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452 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI 

naufrage s'ensuivit. Les deux caravelles. apres un long 
trajet, atteignirent le port de Cadix. Golomb n'osait pas 
compter celte fois sur une bonne reception. Sa popula- 
rite avait bien decline depuis son premier retour; et les 
difficult6s nombreuses de son entreprise autant que les 
manoeuvres de ses ennemis avaient de beaucoup refroidi 
Fenthousiasme qu' avait excite au premier moment sa 
glorieuse decouverte. II avait la conscience tranquille 
avant tout, et n'etait pas sans espoir de vaincre la 
calomnie en eclairant Topinion publique et ses souve- 
rains sur sa conduite, sur les avantages et la grandeur 
de son oeuvre ; mais il ne se dissimulait nuUement les 
obstacles qu'il aurait k surmonter pour cela. II avait a 
denouer toute une trame ourdie de longue main. D'heu- 
reuses circonstances militaient deja en sa faveur, surtout* 
Thabilete de sa conduite pendant la mission d'Aguado. 
Une lettre de Ferdinand et Isabelle, le felicitant sur son 
heureux retour et Finvitant a la cour, d Burgos, apres qu'il 
se sera repose des fatigues de son voyage, vint le ras- 
surer sur les dispositions de Leurs Majestes d son egard. 
II se mit bientot en route pour cette derniere ville. Soil 
qu'il voulut interesser par Thumilite de son exterieur et 
par le contraste d'un modeste retour avec les pompes 
et le bruit de son premier triomphe, soit que ce fut en 
accomplissement d'un vobu, il se presenta a la cour, 
vetu de la robe brune du moine franciscain, retenue 
seulement 4 la ceinture par un simple cordon 4 Tinstar 
des freres de cet ordre. II etait accompagne d'une tren- 
taine d'Indiens qu'il avait, dit-il, conduits en Europe 
pour leur faire voir le spectacle des vermeilles de la 
civilisation et de la puissance du roi et de la reine 
d'Espagne. Ces insulaires portaient le costuma de leur 



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HISTOIRE DES CACIQUES D'HA'fXI j53 

contree ; sur la tete, des couronnes de plumes aux cou- 
leurs variees; autour des reins, la courte tunique de 
coton, ornee de plumes aussi ; leurs bras et leurs jambes 
etaient nus et charges de bracelets d'or, des colliers du 
mSme metal faisaient plusieurs fois le tour de leurs 
cous. Le frere de Caonabo en avait un d'une enorme 
dimension ; c'etait plutot une chaine d'or massif qu'un 
collier. II pesait six cents castillans. Quoique enfin ils 
' n'eussent pas A craindre, comme dans leurs regions 
torrides, labrulante chaleur de Fatmosphereetdusoleil, 
ils avaient barbouille leurs corps des couleurs du rou- 
cou, de la raquette et du safran. Get etrange et curieux 
cortege etait .suivi de marins qui portaient une foule 
d'objets de valeur et de curiosite recueillis dans le Nou- 

•veau-Monde : des couronnes, des pepites et des plaques 
d'or, des masques en bois sculpte et garni d'or, des 
statuettes de Ghemis, des calumets on tobacos, des 
nattes et des hamacs au fin tissu, des fourrures de 
petits quadrupedes, des calebasses peintes et des armes 
indiennes dont le travail et les ornements indiquaient 
qu'elles etaient les depouilles opimes des caciques que 

- Golomb avait vaincus on soumis. 

Tel etait Tappareil dans lequel Tamiral parut devant 
ses souverains; il triomphait sans le vouloir et n'en 
triomphait que plus reellement ainsi, sans eclat et sans 
fete. Aux abords du palais, une foule avide, mais sans 
enthousiasme, s'ouvrit avec respect pour le laisser 
passer. II fut aceueilli avec bienveillance et distinction 
par Ferdinand et Isabelle. Ses ennemis deconcertes 
mais non vaincus, etaient rentres dans Fombre et le 
silence. lis s'attendaient si pen a ce retour de fortune 
pour Golomb ! II n'etait plus du tout question du voyage 



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iU4 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

et de Tenquete d'Aguado, et ramiral,au contraire, etait 
en pourparlers avec le roi et la reine pour rorganisation 
d'une nouvelle et grande expedition destiaee tant a la 
poursuite de ses decouvertes, qu'4 Textension de la co- 
lonie d'Hispaniola. 

Les souverains de TEspagne, quoiqu'ils n'eussent 
donne aucune suite aux accusations portees centre 
Colombo ne les avaient pas moins complaisamment 
accueillies. Ferdinand etait bien dispose ^ tout amnis- 
tier, pourvu qu'il trouvat une compensation dans la 
realisation des richesses promises. Mais la reine avail 
un autre souci. Les souffrances et les plaintes des In- 
diens emurent profondement son cceur. EUe voyait 
avec douleur la conquete du Nouveau-Monde detournee 
de son but le plus glorieux, la conversion et la civilisa-* 
tion des Aborigenes. EUe s mdignait qu'on n'eut encore 
tente aucun effort pour le salut religieux de ces pauvres 
creatures, malheureuses surtout par Tignorance et Tim- 
piete, et qu'en oubli de son voeu le plus cher et de sa 
sollicitude, on eut entrepris au contraire de les asservir 
et de les decimer. EUe voulut que tons les Indiens qui 
avaient ete conduits en Europe sous un pretexte ou 
sous un autre, fussent immediatement liberes et rame- 
nes dans leur patrie, et que desormais les mesures les 
plus efficaces fussent prises pour la propagation de la 
religion du Christ dans les nouvelles contrees conquises 
par sa gr4ce et en son nom. 



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CHAPITRE VII 

(1496) 



Nul effet des mesures ordonnees par Isabelle pour radoucissement 
du sort des Indiens. — Instructions envoyees par C. Golomb k son 
frere Barthelemy. — Envoi de trois cents Indiens en Espagne pour 
y etre vendus comme esclaves. — Fondation de la Nouvelle-Isabelle 
sur la rive de TOzama. — Une forteresse y est d'abord construite 

• sous le nom de Santo-Domingo. — Barthelemy y laisse une garni- 
son et part pour le Xaragua. — Description du Xaragua. — Boe- 
chio a la t^te de nombreuses bandes se porte h la rencontre de 
TAdelantade. — Bohechio se dispose a arr^ter la marche du chef 
espagnol. — Celui-ci le persuade qu*il vient visiter ses Etats en 
ami. — Bohechio accompagne les Espagnols k Yaguana, capitale 
de son royaume. — Description de Yaguana. — Reception pom- 
peuse de TAdelantade. — Fetes. — Entretien de I'Adelantade avec 
le Cacique du Xaragua. — Celui-ci est soumis au paiement d'un tribut 
de cotons et autres produits de son territoire. — Consequences dela 
visile de TAdelantade. — Son retour a Isabelle. — Etat de la colonic. 
— Barthelemy part pour Santo-Domingo. — Premiere insurrection 
de Guarionex. — Mesures de TAdelantade pour la prevenir. — Elle 
est entierement apaisee. — Bohechio envoie annoncer k TAdelan- 
tade que le prehiier terme de son tribut est pret. — Seconde visite 
de I'Adelantade au Xaragua. — II est re^u avec la m6me pompe 
que la premiere fois. — II fait demander a Isabelle Tune des deux 
caravelles qu'il a r^cemment fait construire. — Premier navire qui 
jette I'ancre dans les eaux du Xaragua. — Visite d'Anacaona et de 
Bohechio a bord. — Comment ils sont re^us. — La caravelle est 
charg^e, et repart en meme temps que TAdelantade pour Isabelle. 



11 s'en faut que T^lan de pitie de la reine eut produit 
aucun eifet favorable aux Indiens ; car leur condition ne 



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it)6 HISTOIRE DES CACIQUES d'haYTI 

continuait pas moins d'empirer. Isabelle fut apparem 
ment circonvenue dans ses sentiments de genereuse 
sympathie par ceux qui pensaient que le cours des eve- 
nements qui s'6taientaccomplis et qui s'accomplissaient 
encore dans la colonie, etait imperieux et commandait 
autre chose que la compassion ; que la lutte ouverte 
entre les Espagnols et les Indiens n'etait pas a son 
terme ; que ces derniers etaient heureusement vaincus, 
et n'etaient plus de simples botes meritant des menage- 
ments et des egards ; que leurs bonnes dispositions 
primitives avaient ete perverties par la guerre, oti ils 
avaient contracte une implacable inimitie contre les 
Europeens ; qu'il fallait de toute necessite qu'ils subis- 
sent le sort des vaincus ; que la victoire pouvait ne pas 
etre inexorable, mais ne devait pas perdre ses droits,* 
et que, lorsque laconquete seraitdefinitivementassuree 
par Tentiere soumission des naturels, il serait opportun 
de songer a Tamelioration du sort du peuple conquis, 
et qu'alors une politique de mansuetude, et la puissante 
religion du Christ acheveraient de Tattacher a tout 
jamais au giron de FEspagne. 

II en fut efTectivement ainsi au gre de ces promoteurs 
de la conquSte, excepte que leur oeuvre de destruction 
fut telle en un demi-siecle a peine qu'elle dispense 
tout a fait la couronne d'Espagne d'administrer par la 
suite avec humanite ses nouyeaux sujets et de les con- 
vertir a la foi catholique. 

Lorsque Golomb eut envoye pour la premiere fois, en 
Espagne, des Indiens pour etre vendus comme esclaves, , 
Isabelle avait commence par s'y opposer, et fini par 
consentir a soumettre aux theologiens et aux juristes 
les plus competents de son royaume la question de sa- 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 157 

voir si la vente de ces malheureux prisonniers serait 
justifiable aux yeux de Dieu. Les opinions avaient ete 
tres divisees SUP ce point. EUes s accorderent plus tard 
a decider que les seuls Indiens coupables de meurtre 
.sur des Espagnols pourraient 6tre vendus et reduits en 
servitude. Or voit-on ou Ton en voulait venir? Tout pri- 
sonnier de guerre etait repute meurtrier de son ennemi. 
Ainsi le decretait la logique de vainqueurs alteres de 
vengeance ! 

Colomb ecrivit done a son frere Barthelemy d qui il 
^vait laisse, en partant, le commandement de la colonic, 
pour lui mander d'acheminer en Europe, par le retour 
des batiments qui lui apportaient sa dep^che, les pri- 
sonniers de guerre faits aux Indiens. II lui prescrivit, 
en mSme temps, d'aller fonder une vilie sous le nom de 
Nouvelle-Isabelle k Tembouchure de TOzama. Get en- 
droit avait et6 deja explore et trouve d'une situation 
plus avantageuse que Tancienne Isabelle, qui devait 
6tre pen d pen abandonnee. Ge qui motivait la prefe- 
rence pour cette derniere localite, c'etait son voisinage 
des mines de la Haina dont I'exploitation etait resolue, 
sa salubrite et sa position sur Tun des plus vastes cours 
d'eau de File. Les bouches etendues et profondes de 
rOzama, ou ses eaux limpides se mftlent fort avant aux 
flots de la mer, oEfrent un excellent mouillage aux na- 
"vires de toute force. 

L'adelantade ne mit aucun retard k executer ces dis- 
positions. Lorsque les navires furent prets d retourner 
en Europe, il y embarqua trois cents prisonniers, puis 
^ il partit immediatement aprfes avec ses forces pour les 
bouches de TOzama. 11 construisit une forteresse sur la 
rive gauche du fleuve et jeta, en mfeme temps, les fon- 



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158 HISTOIRE DES CACIQUES d'haI'TI 

dements de la ville nouvelle. Le nom de Santo-Domingo 
qu'il donna au fort est celui qui resta 4 la ville, avant 
meme qu'elle eut traverse le fleuve et se fftt elev6e sur 
Fautre rive, ou existe encore sans renom, sans bruit, 
sans agrandissement, emprisonnee dans I'etroite en- 
ceinte' de ses vieux murs, cette premiere cite du Nou- 
veau-Monde. 

Soit que Barthelemy se proposal de marquer son 
administration, pendant I'absence de son frere, par des 
resultats importants pour Toccupation espagnole en 
Hatti; soit qti'il ne fit en cela que se conformer k ce 
qui lui etait present, il s'appliqua, tout en s'etablissant 
sur un nouveau point du territoire, et en y renouvelant 
en quelque sorte sur une plus grande echelle Toeuvre de 
la colonisation, a tenir fermement la main a la collection* 
des tributs d6j4 imposes, et surtout a etendre la mesure 
aux autres populations de Tile qui n'y avaient pas 
encore ete assujetties. Barthelemy etait, au genie pres, 
un homme d'autant d'initiative et d'activite que son 
frere, qui le connaissaitbien d'ailleurs etavait toute con- 
fiance en sa capacite. II laissa au fort de Santo-Domingo ^ 
une garnison suffisante, chargee d la fois de la garde 
des lieux et des premiers travaux de fondation de la 
ville ; puis il prit la route du Xaragua oh les Espagnols 
allaient penetrer pour la premiere fois. Tout ce qu'ils 
avaient appris de cette partie du pays excitait leur desir 
de la connaitre. lis y allaient de gaite de coeur. G'etait, 
en mftme temps que le plus vaste des cinq royaumes 
de Tile, le plus montagneux, le plus beau et le plus 
populeux. Les quatre autres royaumes comprenaient, 
dans leur reunion, cette portion de Tile qui offre une 
plus grande surface du nord au sud. Le Xaragua en etait 



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HISTOIRE DES CAQQUES d'haI'TI 159 

s6pare. Son territoire s'avancait cependant, dans Test, 
jusqu'au coups de la Neva, vers les limites dela Maguana, 
et remontait vers le nord se confiner au Marien, antici- 
pant ainsi sur ce territoire partage entre la Maguana, 
le Marien, le Magna et le Higney ; puis il occupait, en 
outre, exclusivement, toute cette longue presqu'ile qui se 
prolonge dansle sud-ouest. JLes Indiens de toute Tile, 
rendant hommage a la magnificence naturelle de cette 
contree, mieux do tee sous ce rapport que les leurs, 
s*etaient accordes d y placer leur paradis terrestre. Ce 
lieu d'6ternelles delices, oti les 4mes des bons, apres 
la mort, allaient errer sous les ombrages des Mameys et 
eu savourer les fruits, est jusqu'aujourd'hui un des plus 
beaux quartiers de Tile d'Haiti. Giel, mer, sol y disputent 
• de splendeur. Les abricotiers y croissent encore a pro- 
fusion, et le joli bourg qui y existe actuellement s'ap- 
pelle depuis longtemps du nom de ces arbres, les Abri- 
cots. 

Les habitants du Xaragua etaient les plus doux, les 
plus hospitaliers, les plus civilises, ce qui veut dire ici 
les moins sauvages de tons les Haitiens. Leur contree 
placeehors de la route accoutumee des migrations, moins 
expos6e aux incursions des Caraibes, n'avait pas ete boule- 
versee, comme les autres, par de continuelles et recentes 
invasions. Les elements de la population n'y paraissaient 
pas en lutte. G'etaient, pourtant d'anciens emigres de 
race caraibe, venus successivement, mais confondus et 
en tierement changes par un long sejour dans des lieux 
qui semblent de tout temps avoir eu cet avantage sur 
les autres parties du pays, d'adoucir les moeurs, de poUr 
et stimuler Tintelligence. II ne s'y trouvait point de 
mines d'or, mais en revanche la population y etait 



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i50 HISTOIRE DES CACIQDES d'hAITI 

industrieuse, agricole, etproduisait en plusgrande abon* 
dance qu'ailleurs des objets de fabrique, et le colon, le 
roucou, le mais et le manioc. C'est li qu'il y avail le 
plus de traditions, le plus de coutumes poetiques et de 
poesie, le plus de religion, le plus de sociabilite. C*est 
fa patrie de la celebre Anacaona ; c'etait aussi le pays 
des dominations longues et paisibles; car le cacique 
Bobechio qui y regnait depuis longtemps, avait vieilli a la 
tSte de ses peuplades. 

II fut informe de la marche de don Barthelemy par le 
bruit qu'elle faisait. La petite armee espagnole traver- 
sait les villages qu'elle rencontrait sur sa route, en- 
seignes deploy ees et a son de fanfares, a la maniere de 
Colomb. Bobechio reunit^ aussitot plusieurs milliers 
dlndiens armes de piques, de fleches, et se porta avec * 
celeriteau-devant de Barthelemy pour Tempecber d'en- 
vahir son territoire. II le rencontra justement d Tentree 
de ses frontieres, sur les bords de la Neva. Sa seule 
attitude, a la vue des troupes espagnoles, etait hostile. 
Le vieux cacique, voyant les etrangers maitres de 
presque tout le pays, croyait qu'ils venaient s'emparer 
de ses Etats pour completer leur conquSte. U les savait 
invincibles, et n'avait peut-6tre pas beaucoup de con- 
fiance dans le succes du combat qu'il allait livrer; mais 
il pensait du moins qu'il valait encore mieux courir les 
chances incertaines de la lutte, que de se laisser subju- 
guer impunement, sans faire le moindre effort pour con- 
jurer Textremite du peril. Toutes ses dispositions etai^t 
prises pour disputer le passage de la rivifere a don Bar- 
thelemy. Mais celui-ci ayant reussi a le persuader qu'il 
n'avait aucune intention de lui faire la guerre, qu'il 
venait au contraire visiter ses Etats en ami, et passer 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 161 

quelques jours avec lui, il parut rassure, et se montra 
sans peine aussi satisfait de cette declaration de paix 
qu'il eAt ete fdche d'avoir un ennemi a combattre. II fit 
faire contremarche a ses bandes, apres s'fitre approche 
du chef espagnol, et lui avoir offert de le conduire a son 
village capital. 

n y avait environ quarante lieues de Tendroit ou ils 
etaient a ce village. Au moment de partir, Bohechio 
expedia en toute hdte des expres pour annoncer son 
arrivee prochaine avec les Espagnols et leup chef a 
Yaguana, lieu de sa residence, et donner des drdres pour 
les apprSts d'une reception pompeuse. Yaguana, situee 
la oil a ete batie depuis la ville de Leogane, etait le plus 
important des villages indiens, et meritait presque le 
• nom de ville. On ycomptait plus d'un millier de cabanes, 
mieux construites que toutes celles que les etrangers 
avaient encore vues, et sa population etait plus nom- 
breuse, plus affable et policee qu'aucune autre. Les 
ordres de Bohechio la mirent a Tinstant sur pied. Elle 
se partagea a Tenvila tache des preparatifs commandes. 
Les uns s'employerent 4 nettoyer le village qui le fut 
admirablement ; les autres allerent a la peche ou a la 
cueillette de vivres et de fruits. Geux-ci etaient charges 
de preparer les cabanes destinees au logement des botes 
attendus, et ceux-la s'occupaient du ceremonial de la 
reception, ou composaient les areytos a chanter. 
Hommes, femmes et enfants sortirent a la rencontre du 
cacique et de ses botes. Elle eut lieu a une petite dis- 
tance du village. Trente jeunes Indiennes etaient en 
tete, dansant, chantant des hymnes, et agitant des 
palmes qu'elles tenaient dans leurs mains. Arrives pres 
de Barthelemy, elles vinrent Tune apres Tautre lui pre- 



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162 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

sentera genoux leurs palmes etdes bouquets. Anacaona, 
portee en litiere, suivait immediatement ces filles 
d'elite. EUe etait vMue de sa plus belle tuntque. Elle 
avait la t6te ornee d'une espece de tiare plaquee d'or, 
et une guirlande de fleurs fraichement cueillies et de 
toutes couleurs, apr^s avoir fait plusieurs fois le tour de 
ses tempes et 4e son front, se repandait sur ses epaiiles 
et ses seins nus. La plupart des hymnes qu'on chantait 
etaient de sa composition ;> c'etaient aussi des guirlandes, 
mais de fleurs de poesie. 

L'adelantade et ses principaux compagnons d'armes 
furent conduits a la ^maison de Bohechio, ou un grand 
repas servi les attendait. Les mets etaient ranges sur 
des nattes tendues sur le sol au milieu d'une vaste piece, 
et des matoutous, ou petites tables, dresses devant 
chaque convive. Anacaona fit gracieusement les honneurs 
du festin. Les Espagnols etaient passablement d^ja 
habitues a la cuisine indienne; ils se regalerent volon- 
tiers des poissons, des racines et des fruits qui compo- 
saient le menu du repas, mais ils n'oserent pas toucher 
a un mets nouveau qui semblait leur inspirer de la repu- 
gnance, c'etait un plat de lezards. « Ces serpents, dit 
« Pierre Martyr, ressemblent a des crocodiles, sauf la 
« grosseur. Les Indiens les appellent guanas. Aucun 
« de nos hommes ne s'etait encore avise jusqu'd ce 
« jour d'en manger, k cause de leur horrible et degou- 
« tante difi'ormite. Cependant Tadelantade, sur le& gra- 
« cieuses instances d'Anacaona, la soeur du roi, se 
« determina a en gouter. La chair de ces serpents fut 
« si delicate a son palais, qu'il s'en regala sans aucune 
« crainte. Ce que voyant ses compagnons, ils ne lui 
« cederent pas en appetit, tellement qu'ils ne parlerent, 



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fflSTOIRE DES CAaQUES d'hAITI i63 

a desormais, que du gout excellent de ces serpents, qu'ils 
« affirmaient elre bien superieurs a nos faisans et per- 
« dpix. » 

Le banquet fut suivi des divertissements ordinaires 
en pareille rencontre. Les Espagnols donnerent aux In- 
diens le spectacle, qui leur plaisait plus que toute chose, 
d'un combat simule. Ceux-ci se liferent a leurs jeux 
et k leurs danses accoutumes. lis s'aviserent, cette fois, 
cependant, a Timitation de leurs hdtes, de les gratifier 
aussi d'une joute d'armes. Ge qui fait Tagrement et le 
charme de ce divertissement, ce sont les evolutions 
strategiques et les detonations d'un exercice a feu sans 
projectiles. Mais les sauvages qui n'avaient aucune no- 
tion des mancBuvres militaires, et qui se servaient 
• d'armes muettes telles que piques, fleches et baches, ne 
pouvaient executer qu'une ennuyeuse pantomime, en 
simulant un combat. Aussi leurs bandes, venues aux 
mains, se trans formerent-elles bientdt en un inextri- 
cable p61e-mele, et, les esprits s'echauffant, la lutte, de 
feinte qu'elle etait, devint reelle. Le sang coula ; il y 
eut des blesses et des morts. Et si Tadelantade et ses 
cavaliers ne s'etaient hdtes d'intervenir et d'apaiser 
les parties, la lice fut devenue un veritable champ de 
carnage. 

Les Indiens ne continuerent pas moins de danser et 
chanter, et ces rejouissances durerent deux jours. Apres 
quoi, Tadelantade entretint le Cacique sur Tobjet reel 
de sa visite. II lui dit que son frere avait ete envoye 
dans cette lie par les deux plus puissants monarques de 
la terre, et qu'il etait retourne en Europe leur annoncer 
que tons les caciques du pays etaient les tributaires de 
lelirs couronnes, a Texception de celui du Xaragua ; 



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1G4 HiSTOIRE DBS CACIQUES D HAITI 

qu'en partant, son frere lui avait laisse Tautopite, et 
recommande de se rendre dans les Etats du cacique Bo- 
hechio pour le recevoir sous la puissante protection 
des souverains de TEspagne, et s'entendre avec lui sur 
le tribut qu'il lui conviendrait de leur payer. 

Ges paroles embarrasserent fort Bohechio. II connais- 
sait Tavidite des Espagnols pour Tor, dont on ne trou- 
verait pas un filon dans toute Tetendue de son territoire. 
II r6pondit qull n'ignorait pas que les autres caciques 
de rile payassent un. tribut au roi et a la reine d'Es- 
pagne, parce qu'ils avaient de Tor en abondance chez 
eux; tandis que ses Etats en etaient tellement depour- 
vus que ce metal y etait presque inconnu. Mais qu'il 
agreait de coeur TofTre de protection des Espagnols, et 
qu'ils pouvaient compter, des d present, sur son inalte-* 
rable amitie. L'adelantade lui repliqua, alors, que rien 
n 'etait moins dans ses intentions que d'exiger de lui ce 
qu*il ne pouvait pas donner, et qu'a defaut d'or, il lui 
serait du moins aise d'acquitter son tribut en coton, 
bassave, et autres produits de son territoire. Bohechio 
s'empressa d'autant plus volontiers d'y souscrire, qu'il 
apprehendait des exigences, et s'attendait pen d la fa- 
cilite avec laquelle ses objections avaient ete admises^ 
Aussi, promit-il de faire ses dispositions pour payer, au 
plus tot, le premier terme du tribut stipule. 

L'adelantade repartit pour Isabelle. II avait conquis 
le Xaragua, et sa conquSte ne lui avait coute que deux 
jours de rejouissances et une heure de pourparlers. 
Tout ce qu'il y avait eu de sang verse, Tavait ete dans 
les jeux et les plaisirs. L'adresse et la prudence de 
dom Barthelemy firent plus en cette circonstance que le 
genie de son frere et que Taudace et la valeur d'Ojeda. 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haYtI 165 

II est vrai de dire qu'il avait eu le bonheur d'avoir af- 
faire aux plus doux des naturels d' Haiti, et que sa 
tache avait et6 facilitee par la reputation de puissance 
irresistible et surhumaine des Espagnols, si bien etablie 
par leurs devanciers. 

Quant a Bohechio, il n'etait pas devenu le tributaire 
et le protege des Espagnols a des titres difiFerents que 
les autres caciques. Du moment oti il avait transige avec 
eux, sur ce pied, fatale transaction ! il avait en quelque 
sorte abdique en leur faveur Tautorite de son comman- 
dement, et ali6ne sans retour Tindependance de ses 
Etats. II ne tardera pas a se repentir douloureusement 
d'avoir sacrifie a si pen do frais ces prerogatives inalie- 
nables. II ne survivra pas longtemps a son malheur. 11 
ne mourra pas tranquille, mSme en feriftant les yeux, 
entoure des regrets de ses sujets et des honneurs de 
la souverainete, et en transmettant paisiblement Theri- 
tage de son royaume k sa soBur. Et si son sortn'est pas 
de perir comme tons les autres caciques de Tile, de la 
main du bourreau, il ne s'eteindra pas moins dans les 
supplices du remords. 

L'ad6lantade arriva, en temps utile, pour venir en 
aide a la detresse des habitants dlsabeile. La faim et 
la fifevre, fleaux ordinaires de cette ville, y s^vissaient. 
11 By avait point eu d'arrivages d'Europe, depuis un 
temps assez long, et Golomb, toujours accus6 de tout, 
I'etait encore cette fois d'oublier sa colonie dans les fetes 
et les plaisirs de la cour, en Espagne. Ge qui aggravait 
la position des colons, c'etait Tabandon des cultures 
des environs, cause par le m6contentement des Indiens, 
leur desertion et leur fuite dans les montagnes, devenue 
plus frequente depuis qu'en ]*absence de Tadelantade, 



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166 HISTOIRE DE6 CAQQUES D'haYtI 

ils ayaient eu h supporter un redoublement de rigueurs 
et de vexations. 

Partout oil les Espagnols avaient fonde un etablisse- 
ment, soitune ville, une forteresse, ou un simple poste 
militaire, ils avaient exige que les Indiens des alentours 
plantassent des viyres sur lesquels ils prelevaient d'a- 
bord une imposition, et dont ils achetaient I'excedent. 
Le plus souvent ils Tarrachaient par violence sans le 
payer. Les vivres n'etaient done pas sur tons les points 
aussi rares qu'd Isabelle, et dom Barthelemy congut 
rheureuse idee de distribuer dans les difTerentes forte- 
resses une partie de la population de la ville, dont les 
souffrances trouverent dans cette mesure un soulage- 
ment immediat, mais momentane. L'acielantade fit plus; 
n'ayant pas un seul navire dans le port dlsabelle qu'il 
put expedier en Espagne, il mit de suite en construction 
deux caravelles destinees a y aller chercher des provi- 
sions. 

II partit pour Santo-Domingo. 

Pendant qu'il etait encore au Xaragua, il s'en faut 
que le mecontentement des Indiens de la Vega se fut 
manifeste seulement par la desertion et la retraite dans 
les lieux inaccessibles ; ceux qui n' avaient pas pris ce 
parti poussaient leur cacique ^ Finsurrection. lis Tobse- 
daient chaque jour de leurs plaintes, et le sollicitaient 
k les venger. Guarionex leur representait Timpossibilite 
de vaincre les Espagnols, les malheurs d'un echec 
presque certain, et leur opposait le recent exemple de 
Caonabo. 11 etait pacifique et prudent, mais ses sujets 
Taccuserent de pusillanimite. lis disaient hautement 
qu'il avait ete capte ou ensorcele par les Espagnols, au 
moyen de leurs pr^tres et de leur religion, et ^u'ils ne 



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mSTOlRE DES CACIQUES d'hAITI 167 

souffraient d'ailleurs de tant de maux qu'en expiation 
de son apostasie. 

Depuis quelque temps, en effet, deux moines qui 
avaient accompagne le Pere Boyle dans Tile s'etaient 
attaches d Guarionex, et Tinstruisaient dans les dogmes 
du culte catholique. lis Tavaient converti, lui, sa mfere 
et d'autres Indiens de sa suite. lis lui avaient appris le 
Credo et YAve Mcnna qu'il recitait avee la componction 
d'un devot consomme. Guarionex remplissait tons les 
devoirs religieux, priait, se confessait, communiait, et 
entendait souvent la messe dans la petite chapelle que 
les Pferes Ramon, Pane et Borgonon avaient fait edifier k 
la proximite de son palais. Tout d*un coup, il rompit 
avec les saintes pratiques, et ne voulut plus voir les 
I religieux, ses pr6cepteurs. Poursuivi par les reproches 
et les objurgations des siens, il inclinait deja k abjurer 
la foi nouvelle pour ses anciennes croyances, lorsqu'une 
circonstance des plus malheureuses vint determiner sa 
resolution. Un Espagnol admis dans son intimite, sous 
les auspices de ces prMres qui avaient sa confiance, 
outragea sa femme de la maniere la plus indigne, dans 
son propre palais. 11 n'eut pas la peine de les expulser. 
T^es deux ecclesiastiques et Tinfdme seducteur durent se 
hater de fuir, car les Indiens, sensibles an deshonneur 
de leur cacique, s'attroupaient d^ja, et demandaient 
leur mort a grands cris. N'ayant pu se venger sur leurs 
personnes, ils incendierent leur chapelle, en proferant 
toutes sortes d'imprecations contre leur perfidie et le 
Dieu des Chretiens. 

Malgre ces griefs personnels, Guarionex resistait 
encore a ses sujets impatients de s'insurger. Mais un 
grand nombre de caciques, ses tributaires, se reunirent, 



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i68 HISTOIRK DES CACIQUES dWiTI 

et en delibererent entre eux. lis envoyerent une deputa- 
tion d leup souverain pour le sommer de se itiettre d la 
tfite de son peuple, afm de Faffranchir de Tinsupportable 
tyrannie des Espagnols, et de venger en meme temps 
son propre honneur. Us ajouterent que, s'il ne se rendait 
enfm au voeude ses sujets, ils le tiendraient pourle plus 
Idche des hoihmes et le deposeraient. 

II n'y avait plus raoyeri pour Guarionex de reculer ; il 
ceda a regret. II fut convenu qu'on choisirait pour le 
jour du soulevement celui du paiement du tribut, 
ou les Indiens . s'assemblent d'ordinaire en grande 
multitude, sanseveiller le soupcon. Et ce jour etait pro- • 
chain. 

Le plan de la conjuration etait de tomber a Timpro- 
viste sur les Espagnols et de les massacrer ; il ne pou- • 
vait reussir qu'autant que le plus profond secret en 
serait garde. Mais les Espagnols etaient exactement 
instruits de tout ce qui se passait. La ville dlsabelie et 
le fort Conception etaient les points les plus menaces, 
surtout, ce dernier qui n' etait qu'a une petite distance 
de la residence du Cacique, ou se tramait le soulfeve- 
ment. II n'y avait pas de temps a perdre. II etait urgent 
d^expedier un courrier a Tadelantade pour Tavertir de 
rimminence du danger, et Tappeler vite au secours de 
la colonie. Envoyer un Espagnol, iltomberait infaillible- 
mant dans les mains des Indiens ; car ceux-ci, quoique 
ne se doutant pas qiie leur complot eut transpire, veil- 
laient cependant, pour en assurer le succes, a ce qu'il 
n'y eut plus de communications entre la Vega et Santo- 
Domingo. Ilsavaient aposte des affid^s sur divers points 
de la route pour intercepter ces communications. Les 
Espagnols aviserent au moyen de correspondre avee 



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HISTOIRE DES CAaQUES D^HAITI 169 

Tadelantade par un Indien qui leup etait devoye, et qui 
se fit fort d'arrivep a Santo-Domingo. lis luiremirentune 
lettre qu'il enferma dans le creuxd'un Mton de bambou. 
II partit avec confiance. II ne manqua pas de tomber 
darfs une premiere embuscade. 11 contrefit si bien le 
muet et le boiteux, etayant de ^on baton sa marche' 
chancelante, que ceux qui I'avaient arrSte n'eurent pas 
de peine a croire qu'il etait un voyageur inoffensif ; ils 
ne se seraient pas doutes surtout que les Espagnols se 
fussent servis d'un 6missaire ecloppe pour aller si loin, 
et d'un muet poqp porter des nouvelles. Apres Tavoir 
vainement interroge, ils le laisserent continuer sa route 
ATaide de cette supercherie, iltraversa bien despostes 
indiens, et parvintd San to- Domingo, oh il remit d Tade- 
lantade la lettre dont il etait porteur. 

Dom Barthelemy se transporta aussitot d la Concep- 
tion avec ses cavaliers les mieux montes. Le reste de sa 
troupe, en passant par des sentiers de traverse, ne 
tarda pas a Ty rejoindre. II avait pu reunir ainsi une 
petite arm6e dans la forteresse, sans donner Teveil aux 
Indiens. Son projet etait, au moyend'un coup demain, 
de prevenir la conjuration. II 6piait le mouvement des 
conjures ; il les vit effectivement se reunir d Tapproche 
du jour marque pour se lever. La veille de ce jour, au 
soir, il s'assura de Fendroit oil les principaux fauteurs 
du mouvement devaient passer la nuit. II divisa ses 
forces en plusieurs detachements, et, 4 la faveur de 
Tobscurite, pendant que tout sommeillait au village, il 
envahit la demeure de Guarionex et des autres caciques, 
les fit prisonniers, et les conduisit au fort, lies et 
escortes. 

Les sauvages, surpris, n^eurent le temps d'opposer 

12 

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170 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

aucune resistance ; mais ils se reveillerent en sursaut, 
et suivirent, en foule, leurs chefs captifs. Toute la nuit, 
ils assiegerent la forteresse de leurs cris et de leurs 
lamentations, redemandant leur souverain, etimplorant 
en sa faveur la clemence des Espagnols. Ils n'implorfe- 
rent pas en vain. L'adelantade rendit de cette affaire 
une prompte et admirable justice. II ne se box^na pas a 
pardonner genereusement a Guarionex, apres lui avoir 
adresse de vifs reproches, il punit aussi sous ses yeuxle 
seducteur de sa femme. Puis il passa par les armes, sans 
desemparer, deux des caciques qui avaient le .plus 
pousse 4 rinsurrection. Lesautres furent gracies. Pen- 
dant un moment, le bruit de lexecution, qui avait lieu 
dans rinterieur du fort, alia consterner la foule au 
dehors. EUe ignorait qui tombait en dedans sous les • 
balles espagnoles. C'etait peut-etre Guarionex, et, peut- 
etre aussi dans un instant, la forteresse allait-elle vomir 
ses feux sur elle. Telle etait son anxiete. Elle s'agita 
confuse et eperdue. Alors Tadelantade, que ce desespoir 
toucha, invita Guarionex a se montrer et 4 parler a ses 
Indiens : — Me voici ! ne craignez rien, la clemence du 
chef des Espagnols me r^nd la vie et la liberte. — Ils 
ne lui donnerent pas le temps d'achever ce qu'il avait 
a dire, ils Tentourerent aussitot, et, relevant sur leurs 
epaules, ils le porterent jusqu'au village avec des chants 
et des acclamations de joie. 

Sur ces entrefaites, des messagers arriverent k la 
Conception, envoyes par Bohechio, pour annoncer que 
le premier terme de son tribut etait pret. L'adelantade 
fut bien aise de visiter une seconde fois de suite Fe 
Xaragua, autant par plaisir de voyager dans un beau 
pays, interessant par les moeurs de ses habitants, que 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 171 

pour nouer plus etroitement des relations qu'il avait 
recemment etablies sous de si paisibles et faciles aus- 
pi<5es. II mettait d'ailleurs tant de formes et de tact dans 
toute sa conduite qu'il n'avait pas Fair, ce qui etait bien 
reel pourtant, de profiter de cette occasion d'assurer 
plus solidement qu'il n'eiit fait autrement, la domination 
de TEspagne sur cette contree. 

II fut recu avec la meme pompe, et plus de cordia- 
lite peut-6tre que la premiere fois. U trouva reunis 
dans le palais de Bohechio Tingt-deux caciques infe- 
rieurs qui avaient accompagne chacun leur contingent 
du tribut. Deux grandes cases etaient remplies jusqu'au 
faite, de cotons et de cassaves. C'etait le chargement 
d'un navire. L'adelantade dut depficher un courrier a 
* Isabelle pour faire venir une caravelle. II sejourna dans 
le^Xaragua jusqu'A Tarrivee de ce bMiment. 11 eut le 
temps d'observer plus attentivement les moeurs et le 
caractfere des Indiens de cette partie, et de se convaincre 
combien ils etaient, sous tons les rapports, superieurs 
aux autres. Cette superiorite, qui etait manifeste dans 
leur genre de vie et dans toutes les relations sociales, 
eclatait surtout dans leurs poesies, leurs f^tes et leurs 
jeux. Ils les renouvelaient sans se lasser jamais, et 
mettaient 4 les varier les ressources ingenieuses et 
inepuisables de leur imagination. Ils charmaient leurs 
botes, et paraissaient s'attacher a remplir les jours que 
ceux-ci passaient au milieu d'eux, de ffites et de dis- 
tractions. Ils les laissaient a peine se reposer, et fai- 
saient pen de treve aux plaisirs. Le repos qui se pro- 
longe enfante bientot Tennui, et Tennui abreuve le 
voyageur qui est loin de ses foyers des plus amers 
regrets de I'absence. 



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172 HIiSTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

Anacaona prenait rinitiative de tout. EUe se multi- 
pliait; elle presidait aux rejouissances avec une vigi- 
lance et une bonne grace accomplies, et donnait toute 
espece d'ordres. Bohechio semblait lui avoir abandonne 
le soin de regner a sa place. II n'echappa pas a Tade- 
lantade que le vieux cacique etait devenu sombre, et 
deguisait mal une triste^se profonde et secrete. PoUr 
excuser labattement de son exterieur qui trahissait 
involontairement les peines de son eoeur, il le mettait 
sur le compte des fatigues et de la vieillesse. 

La caravelle attendue arriva enfm ; et, comme la 
mer etait eloignee du village de deux milles environ, 
elle mouilla a cette distance, hors de vue. Un coup de 
canon annonga son arrivee. C'etait Tune des deux cara- 
velles qui avaient ete recemmeiit construites dans les* 
chan tiers dlsabelle. Elle faisait son premier voyage, et 
c'etait aussi le premier navire espagnol qui j etait Fancre 
dans les eaux du Xaragua. Les Indiens se rendaient en 
foule sur le rivage pour voir le spectacle tout nouveau 
pour eux d'un si grand canot marchant sans rames. 
Anacaona et Bohechio n'etaient pas moins curieux que 
leurs sujets. L'adelantade alia done au-devant de leur 
desir, en leur proposant de faire une visite d bord. 
Tout y etait dispose, par ordre transmis en consequence, 
pour recevoir dignement les royaux visiteurs. Quoique 
les Indiens eussent prepare un canot pour le cacique 
et son bote, la caravelle avait envoy e sa chaloupe tentee> 
pavoisee et pourvue de robustes rameurs. Cela suffi- 
sait pour que les sauvages donnassent la preference a 
Tembarcation espagnole. Anacaona y sauta la premiere^ 
Elle avait Fair de faire une amabilite k Tadelantade, 
mais elle cedait plutot a un plaisir de curiositCc 



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HISTOIRE MS CACIQUES d'hAITI 17S 

L'approche de la chaloupe fut bienlot saluee par une 
salve d'artillerie qui causa uue peur serieuse et un 
grand trouble a Bohechio et a sa sgbuf. L'adelantade 
les rassura de son^mieux. II y avait a bord un tambourin, 
des flutes et d'autres instruments qui les accueillirent 
sur le pont en executant des airs de musique. lis en 
furent emerveilles. Tout leur etait sujet de surprise et 
d' emotion. Anacaona exprime le desir de voir marcher 
le batiment, et, aussitot, le capitaine commande de 
lever Tancre. Les voiles se deploient et la caravelle se 
met a louvoyer sous une forte et fralche brise, a 
travers Timmense bale de Yaguana. Le ciel etait pur. et 
les flots bleus et doucement agites. Ravissant spec- 
tacle pour une Indienne reine et poete, et bien digne de 
#lui inspirer le plus lyrique de ses areytos ! Gette prome- 
nade sur Teau couronna delicieusement tout un mois de 
fetes. 

L'adelantade, qui avait deja sejourne dans le Xara- 
gua plus longtemps qu'il Teut voulu, s'etait hate de 
donner son chargement a la caravelle et de se mettre 
en route pour Isabelle. Bohechio ayant entendu dire 
que les Espagnols y manquaient de vivres, fit embar- 
quer une grande quantite de provisions, en outre de 
son tribut. Anacaona y ajouta d^aimables presents pour 
dom Barthelemy, des hamacs du tissu le plus fin, des 
statuettes de Chemis en marbre tire des carrieres 
memes du pays, et des vases en gres monies avec un 
art bien plus habile et bien plus ingenieux que dans 
les autres parties de Tile. La caravelle sortit enfin du 
port de Yaguana, en meme temps que I'adelantade 
reprenait par terre le chemin d'Isabelle. 



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CHAPITRE VIII 

(1497) 



Revolte de I'Acaide Roldan. — Ses menses. — Ses partisans. — Con- 
sequences de cette revolte. — Entreprises de Roldan pendant Tab- 
sence de Tadelantade. — Don Diego, frere de I'ad^lantade. pour 
eviter un eclat, envoie Roldan patrouiller dans la Vega et Je Cibao, 
sous pretexte d'y metire bon ordre et de recouvrer les tributs 
arrieres de plusieurs Caciques. — Roldan accepte la mission et la 
fait tourner au profit de ses intrigues. — Sa propagande parmi les * 
Indiens. — Les Indiens I'accueillent avec favour, sans conspirer 
encore ouvertement avec lui. — Roldan pous^e les Caciques Gua- 
rionex et Manicatoex a camper avec lui. — lis sont h^sitants. — 
Sur ces entrefaites, I'adelantade est de retour du Xaragua et Rol- 
dan arrive en m^me temps a Isabelle. — Ce chef des conjures espa- 
gnols premedite aussitdt un coup de main contre Tadelantade. — 
Exigences de Roldan, demande a I'adelantade de remettre a flot 
la caravelle recemment arrivee du Xaragua. — Refus de Tadelan- 
tade. — Roldan tente de piller les depdts publics. — II sort de la 
ville a la tete de ses partisans. — 11 essaie de gagner les garnisons 
du fort Conception et d'un village indien. — Insucces. — L'ade- 
lantade se rend avec des forces dans la Vega pour assister la gar- 
nison de la Conception contre les insurges. — Pourparlers inutiles. 
— Convention neanmoins arretee entre Roldan el Tadelantade que 
Ic premier se retirera sur un point du territoire pour y attendre 
le jugement du roi et de la reine sur leurs differends . — Duraat 
ces entrefaites, deux navires arrivent d'Europe a Santo-Domingo 
el apportent des subsides, des renforts, des lettres de Tamiral, et 
la confirmation royale de Tadelantade au poste qu'il occupe. — 
Celui-ci sort de la forteresse pour se rendre a Santo-Domingo. — 
11 traverse les conjures qui n'osent point Tattaquer. — Roldan le suit 
a distance avec sa troupe et va cantonner dans la province de 
Bonao, dans le voisinage de Santo-Domingo pour epier les mouve- 
ments de la ville. — Roldan part pour le Xaragua. — Un Cacique 



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HISTOIRE DES CACfQUES d'hAITI 175 

tributaire de la Vega leve I'etcndard de la revoUe. — Faux mou- 
vemenl. — II est abandonne et se refugie aupres de Guarionex. — 
Celui-ci, irrite, le fait mettre h mort. — Guarionex lui-meme est 
oblige de camper. — II est aussi abandonne par ses sujets frappes 
de terreur panique. — II se refugie k son tour aupres de Mayoba- 
nex et lui demande protection. — Gampagne de Tadelantade dans 
la province de Ciguay. — Bataille au passage d'une riviere. — Le 
chef espagnol envoie des deputes ti Mayobanex lui demander Tex- 
tradition de Guarionex. — ■ Belle reponse du cacique des Ciguayens. 
— Nouvelle ambassade. — Insucces. — Les derniers deputes 
envoyes par Tad^Jantade sont massacre^ — Incendie des villages 
des Ciguayens. — Les Espagnols s*emparent de la residence de 
Mayobanex. — Fuite des deux caciques dans les monlagncs de 
Ciguay. — Mayobanex est decouvert, arr^te et conduit a I'adelan- 
tade. Sa famiJle est prisonniere avec lui. — L'adelanlade fait gr^ce 
a la soeur du cacique sur les sollicitations de son mari. — Les 
Ciguayens, encourages par cet acte de gen^rosite, demandent la 
grdce de leur cacique. — L*adelantade ne la leur accorde pas, 
mais il reniet en liberie la famille de Mayobanex. — Guarionex est 
arrete et conduit lie et garrotte a Ja Conception, ou I'adelantade 
etait de retour, aprfts avoir pacific la province de Ciguay-. 



L'absence prolongee de Tadelantade loin d'Isabelle 
y avait laisse le champ libre aux intrigues et a la turbu- 
lence des colons europeens, et Timprudente conduite 
d'Aguado etait un facheux precedent pour tout auda- 
cieux qui voudrait desor^ais troubler la colonie. La 
marche a suivre dans cette voie de desordre etait tra- 
cee : denoncer les Golomb comme des etrangers cupides 
et sans coeur, n'ayant d'autre but que de s'elever aux 
honneurs et d'acquerir des richesses par la servitude des 
Espagnols ;* promettre de faciliter le retour dans leurs 
foyers ^ceux qui se repentaient de les avoir abandonnes; 
faire briller la perspective d'un changement de situation 
aux yeux de ceux qui, en depit de leurs souffrances 
inortelles, de la misere et de frequentes famines, etaient 
resolus neanmoins a vivre dans Teloignement de leur 
pays natal, en attendant Toccasion de faire fortune dans 



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176 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

ces regions nouvelles ; prficher un regime de licence a 
des esprits impatients de se lancer dans toutes sortes 
d'a ventures, les ^agner en ilattant leurs mauvais pen- 
chants et en excitant leur perversite, reclamer enfin en 
faveur des Indiens opp rimes, les pousser a la rebellion, 
et se donner pour leur liberaleur. 

C'est ainsi que s'y prit TAlcaide Roldan pour fo- 
menter, centre rautoi?it6 de Colomb et de ses freres, la 
conjuration la plus implacable et la plus prejudiciable 
en meme temps a la colonic. Cette revoltede Roldan est 
remarquableparles consequences qui enresulterent. Son 
projet ne paraissait pas precisement de ravir toute Tin- 
fluence et le pouvoir aux Colomb ; il pr^tendait surtout 
rester dans Vobeissance de ses souverains et des lois 
de la metropole, et n'agir qu'en leur nom. II s'etait mis 4 
a la tete d'une faction qui aspirait a coloniser une partie 
de rile, en dehors du pouvoir et m6me du patronage de 
C. Colomb. La plupart des voyageurs qui avaient suivi 
Tamiral, dans le Nouveau-Monde, etaient des hommes 
sans aveu, mala I'aise dans leur societe, a charge aux 
letirs et peut-6tre a eux-memes, avides de nouveaute et 
d'aventures perilleuses, plus capables de crimes que de 
bien, vivant de scandale et de trouble, comme des sala- 
mandres de feu. Et, a cette epoque, ily avaiten Espagne 
une classe nombreuse de cette vile engeance, Tecume 
de la nation, qui avait su apprendre de la chevalerie dn 
siecleFaudace etlabravoure, rien que cela, mais qui n'en 
avait ni le coeur, ni Tame, qui en ignorait les vertus, et 
ne se doutait pas que les prouesses et les prodiges 
qui s'accomplissaient sous ses yeux fussent Tceuvre de 
la noblesse des sentiments, de Thonneur et de la ma- 
gnanimity. EUe les attribuait A ce vulgaire courage 



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HISTOIRE DBS CAQQUES d'hAI'TI 177 

(elle n'en avait pas d'autre elle-m^me), a cette intrepi- 
dite de bete fauve qui fait surmonter quelquefois le peril 
et braver la mort. Quel evenement lui pouvait etre plus 
favorable qu'un Nouveau-Monde ouvert a son acti\ite, 
a son insubordination, a ses gouts de combats et de 
conqu^tes ! Quelle carriere plus vaste et plus lucrative 
d sa cupidity ! Aussi y accourut-elle empressee. C'est 
elle qui acheva la decouverte du iipuveau continent en 
penetrant partout ; c'est par elle que Pizarre conquit le 
Perou, et Ferdinand Gortez le Mexique. 

Tant que la route de TAtlantique n'etait encore le se- 
cret que du genie de G. Golomb, il pouvait contenir dans 
la soumission et Tobeissance les hardis aventuriers qui 
s'etaient confies a sa fortune. Terrible epouvantail, en 
^effet, que deux mille lieues de mers inconnues, oil un 
seul homme etait en etat de frayer, au besoiri, le retour 
dans la patrie! Mais du jour ou ces mers etaient libres 
et ouvertes an premier navigateur venu, c'etait a qui 
declinait Tautorite de Tillustre pilote, le reniait et courait , 
pour son compte, aux decouvertes. Roldan donna le si- 
gnal de cette rupture ; Ojeda et Vespuce Americ se de- 
tachferent bienlot de Colomb, et commencerent ce mou- 
vement de decouvertes partielles par lequel en si pen 
de temps tout le vaste hemisphere fut explore. 

Roldan conspirait depuis longtemps. L'Espagnol qui 
avait outrage la femme de Guarionex etait un de ses 
amis, et avait ete condamne a mort. Roldan avait couqu 
le projet de le delivrer, en suscitant dans la foule qui 
«erait reunie au moment de Texecution, un tumulte a la 
faveur duquel il aurait poignarde de sa propre main 
I'adelantade. Mais soit que celui-ci, instruit de ce qui 
se tramait contre lui, voulut prevenir Tevenement, soit 



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178 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

qu'il n'^coutat que son coeur, il fit grkce au coupable, 
et detourna ainsi les coups qui le menaQaient. Peu apres, 
Roldan, qui s'etait forme un parti considerable parmi les 
mauvais sujets de la colonic, ourdissait quelque autre 
coup de main centre Diego Colomb a qui son frere 
avait confie, en s'absentant, le commandement dlsa- 
belle. Mais Diego, averti du danger qu'il courait, des 
nombreux partisans de T Alcaide, et craignant de ne pou- 
voir lui opposer qu'une faible resistance, imagina de 
Teloigner au plus tot de la ville. Sous pretexte que plu- 
sieurs caciques negligeaient ou refusaient de payer le 
tribut, il le chargea d'executer une tournee dans la Vega 
et le Cibao pour y mettre bon ordre, et recouvrer les 
tributs arrieres. Roldan ne fit aucune difficulte d'accepter 
cette mission, en prenant, a son tour, occasion de rallier 
son parti, de se metlre en campagne, et de lever, une 
bonne fois, Tetendard de la revolte. II etait a la tete 
d'une patrouille de quarante hommes armes, quand il 
sortit dlsabelle. Sa troupe se grossit bientot d'affides qui 
vinrent de divers endroits le rejoindre. II avait m^me 
recrute des Indiens a sa suite. II avait soin, pour que sa 
marche n'inquietait pas les autres Indiens, de s'annoncer 
a Tavance dans leurs villages, et de les rassurer sur Tobjet 
de sa visite. Partout oil il passait, il faisait une propa- 
gande en faveur de leur liberation. II leur tenait le Ian- 
gage le plus contraire a ses instructions, et leur disait 
qu'il n'avait accepte d'etre envoye pour les vexer et 
opprimer que pour saisir, au contraire, I'occasion de les 
proteger et de les delivrer du joug des Colomb ; qu'il 
avait ordre d'exiger avec toute sorte de rigueurs Tac- 
quittement de leurs tributs arrieres ; mais qu'il prenait 
sur lui de les auloriser a ne rien payer, et de les 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAixI 179 

affranchir desormais de toute imposition. Malgre Tetat 
de prostration morale de ces populations aborigfenes si 
maltraitees, si malheureuses, si resignees, il reussita 
les agiter d'un fol espoir de sedition et de delivrance. 
Si cependant elles s'etaient laisse entierement persuader, 
elles se seraient levees en masse a sa suite ; mais decou- 
ragees par tant d^efforts inutiles,'deja tentes, de cruelles 
defaites, elles se contenterent de faire bon accueil aux 
agitateurs, de les ffiter, et de leur offrir de Tor et des 
vivres. Quelques exasperes seulement les suivirent. 
- Roldan s'attacha a voir Guarionex et Manicatoex, el 
a exciter dans leurs coeurs le desir qu'ils devaient avoir 
de se venger. C'etaient, il est vrai, les caciques qui 
avaient eu le pl^s a se plaindre des Espagnols ; mais ils 
avaient ete aussi les plus frappes, et ils savaient, par de 
cruelles experiences, ce qu'il y avail a apprehender ^e 
tentatives d'insurrection avortees. Et, cependant, ils 
ecouterent avec complaisance les instigations de Roldan, 
mais sans oser camper avec lui. Us firent plus ; ils ravi- 
taillerent sa troupe et lui donnerent volontairement plus 
d'or qu'il n'aurait fallu pour acquitter leurs tributs. II 
n'y gagnaient rien et se compromettaient serieusement 
et gratuitement, eux surtout qui etaient des vaincus gra- 
des, et qui ne continuaient a regner sur leurs peuplades 
que par une sorte de concession ou de tolerance de leurs 
dominateurs. Ces hommes de la nature n' avaient nulle 
politique ; les calculs de la prudence n'entraient pour 
rien dans leur conduite. Lors meme qu'ils ont eu Fair 
quelquefois d'agir avec reflexion ou par suite de quelque 
combinaison, ils etaient, en realite, comme toujours, 
menes par la main du hasard. Toujours ils etaient a la 
merci des evenements. 



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180 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

Dans ces entrefaites, Tadelantade arriva du Xaragua 
d Isabelle, et y trouva la caravelle qui y etait entree 
quelques jours avant lui, avail opere son dechargement, 
et avait ete tiree surle rivage, hors de mer, 4 cause de 
qufelques turbulents du parti de Roldan, restes dans la 
ville, qui parlaient de s'en emparer. Roldan survient en 
mfeme temps, ayant appris sans doule le retour de Ta- 
delantade. II se saisit du pretexte que ses partisans 
avaient pris de s'agiter; il se plaint que Tadelantade, 
sans commiseration pour la famine publique, aime 
mieux laisser un bS.timent pourrir dans le sable que de 
Tenvoyer en Espagne chercher des subsides et des pro- 
visions. II delate en menaces et demande avec arrogance 
que Tadelantade reniette la caravelle a flot et Texpedie. 
Celui-ci, reduit a n'opposer au rebelle *Alcaide que son 
energie personnelle, refuse avec hauteur. C'etait une 
maniere de le defter, comme s'il attendait Teflet de ses 
menaces pour Tatteindre plus siirement. II eiit agi au- 
trement; il eut fait arreter et. punir Roldan sur-le- 
champ, si, apres avoir sonde les esprits, il n'avait craint 
de partager la ville en deux camps, et d'etre le premier 
a commencer une guerre civile qui eiit infailliblement 
perdu la colonic. Roldan, apres avoir vainement tente, 
cependant, de se rendre maitre de Tarsenal et des ma- 
gasins dlsabelle, en sortit precipitamment, et se remit 
a battre les campagnes environnantes a la tete de sa 
troupe, augmentee d'adherents furieux. 

II se presenta devant le fort Conception pour s'en 
emparer, apres avoir essaye d'en gagner la garnison^ 
mais Miguel Ballester, qui y commandait, refusa de 
communiquer avec lui, et ferma les issues de la forte- 
resse, a son approche, lui faisant dire avec fermete qu*il 



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HISTOIRE DES CACIQUES D^HAITI 481 

trrera sur sa troupe, s'il ne s'eloigne auplus vite. II se 
rejeta -alors sur le village oh residait Guarionex, et y 
trouva une faible garnison d'Espagnols commandee par 
un officier du nom de Ballantes. Ayant echoue dans 
ses efforts pour les decider a prendre parti avec lui, il 
voulut les violenter et les rallier par la force, mais ces 
quelques hommes courageux se barricaderent dans une 
hutte indienne, resolus a une resistance desesperee. 
Cette heroique demonstration imposa a Roldan. II n'osa 
point les attaquer, et s'eloigna apres avoir pille tout ce 
qu'ils avaient, bagages et provisions. II reparut bientot 
dans les environs de la Conception. Mais Tadelantade 
s'y trouvait avec des forces. Get homme, d'ordinaire si 
prompt a se resoudre et a agir, etait plein d'hesitations 
•dans toute cette affaire de Roldan, et cela tenait assure- 
ment, dans une querelle de cette nature, a sa fausse 
position d'etranger ^ au milieu d'Espagnols exasperes 
par de longues souffrances, et travailles par Tesprit de 
mutinerie et de foUe ambition. II avait hesite a se 
mettre k la poursuite de Roldan, sortant d'Isabelle, 
ayant eu des motifs de craindre que ce conjure, se je- 
tant dans les plaines de la Vega, ne se rendit maitre 
facilement des positions fortifiees, notamment de la Con- 
ception dont il soupconnait le commandant d'etre d'in- 
telligence avec la re volte. Mais lorsque des messagers 
vinrent lui apprendre ce qui s'etait passe, et lui deman- 
der de prompts secours de la part du commandant du 
fort, cette circonstance inattendue, en deconcertant les 
mauvaises dispositions qui se manifestaient autour de 
lui, remonta un pen sa confiance, mais non pas son cou- 
rage, car il s'en fallait encore qu'il fiit abattu. II reprit 
assez d'autorite pour rallier et mettre en campagne des 



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182 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 

forces suffisantes au dela, pour be^tlre et disperser les 
insurges, et il se porta en toute hdte a la Goncreption. 
Quoi qu'il en soit, la, en face et si pres de cette troupe 
egaree et provocatrice, il repugnait encore a lui livrer 
combat. Traite dejd d'etranger par ceux qui etaient avec 
lui et contre lui, il paraissait surtout s'arreter devant la 
pensee de faire verser le sang espagnol par des Espa- 
gnols, et craindre d'en etre accuse, vainqueur ou vaincu. 
II prefera parlementer. II fit proposer une entrevue a 
Roldan qui Taccepta et s'empressa de s y rendre. L'ade- 
latitade, prenant le premier la parole, lui reprocha, 
d'abord, et comme la faute la plus grave, de s'Stre mis 
en rebellion contre Tautorite de ses souverains, et retraga 
sous ses yeux, avec de vives remontrances, les conse- 
quences desastreuses de sa conduite, la guerre civile 
allumee parmi ses propres compatriotes, etTexemple fu- 
neste donn6 aux Indiens de pareilles dissensions. « En- 
fin, lui dit-il, le comble de Timprudence et du malheur 
etait d'entrainer ces insulaires dans sa revolte insensee. » 
Roldan, en lui repondant, se defenditfort d'etre rebelle 
au roi et a la reine d'Espagne ; il assura, au contraire, 
qu'il avait pris les armes pour venger leur autorite contre 
Tabus qu*en faisaient les Colomb qui etaient les veiritables 
insurges contre la souverainete royale, en opprimant in- 
dignement Espagnols et Indiens. Mais Tadelantade, ne 
voulant pas insister plus longtemps sur des recrimina- 
tions de cette sorte, lui repliqua que leurs souverains 
seront, en temps necessaire, juges entre eux, mais que, 
ce qui importait, pour le moment, c'etait qu'ils ne com- 
promissent pas le sort de la colonic par leur desordre. 
II Texhorta a ne pas engager de lutte avec ses freres, k 
-"^ retirer sur un point du territoire occupe qu'il laissait 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haI'TI 483 

a son choix; et, Id, a atlendre avec confiance, puisqu'il 
se croyait dans le droit, le verdict de leurs souverains. 
Roldan parut un moment y adherer, et lui dit de designer 
lui-meme cet endroit. Alors Tadelantade lui designa le 
village oil commandait Tlndien Diego Colon, ancien in- 
terprete de la flotte, marie, depuis, a la fllle de Guario- 
nex. Roldai^ objecta qu'il n'y trouverait pas assez de 
subsistances pour lui et ses compagnons d'armes, et 
qu'il preferait, tout considere, allait s'etablir dans le 
pays du Xaragua qui abondait en ressources, Et, bri- 
sant la Tentrevue, il se retira. L'adelantade crut devoir 
aussitot prendre ses dispositions pour repousser une 
attaque probable ; mais Roldan, en se separant de lui, 
s'empressa de lever son camp, et il disparut. Le premier, 
*par les motifs qu'il a deduits de prudence et de sagesse, 
evilait soigneusement un conflit, tandis que la crainte 
seule d'un adversaire actif et determine, comme Tade- 
lantade, contenait le chef desinsurges. 

De la Conception, Roldan alia tomber, a Timproviste, 
sur Isabelle, profitant de Teloignement oti ilavait laisse 
Tadelantade. Cette invasion subite et tumultueuse jeta la 
ville dans la confusion, et il se mit a piller impunement 
dans les magasins et les depots publics tout ce que sa 
troupe pouvait emporter de vivres et de munitions. 

II essaya'de remettre a flot la caravelle qui avait servi 
de pretexte a sa levee de boucliers, afin de pouvoir trans- 
porter plus commodement et plus expeditivement dans 
le Xaragua ses affldes avec leurs armes et bagages. 
Mais soit qu'il craignit d'etre surpris dans cette opera- 
tion, qui exigeait du temps, par Tadelantade survenant 
inopinement, soit que mieux pourvu de troupes, d'armes 
etde munitions, il resoliit d'aller assaillir, de nouveau, 



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184 HISTOIRE DES C'ACIQUES B'hAITI 

la garnison de la Conception, il abandonna tout a coup 
son entreprise, et e vacua la ville. 

L'adelantade fut bientot informe de ce qui s*etait passe 
4 Isabelle ; mais il apprit en meme temps le retour de 
Roldan dans le voisinage de la forteresse. II piit les 
mesures d'une vigilante defensive, persistant toujours, 
fiit^l provoque, a n'Stre pas Tagresseur. La nouvelle lui 
parvint aussi que deux batiments etaient arrives d Santo- 
Domingo, apportant des munitions de toute sorte, et un 
renfort de troupes europeennes. 11 avait regu, par cette 
occasion, des depeches de son frere, qui, contre I'attente 
de ses ennemis en Espagne comme a Hispaniola, jouis- 
sait encore desfaveurs du roi et de la reine, et la confir- 
mation royale de son autorite d'adeiantade, heureuse 
circonstance qui le sauvait, lui et la colonie, des danger? 
imminents de leur situation. De meilleures dispositions 
se manifesterent autour de lui. II pouvait, desormais, 
commander et 6tre obei. Tandis que la re volte en etait 
de venue moins audacieuse dans ses pretentions, lui 
reprenait plus d'ascendant sur ses subordonnes et plus 
de foi dans sa cause qui etait, a n'en plus douter, pour 
ceux qui le contestaient, la cause legitime et legale. II 
etait atlendu a Santo-Domingo, et il etait urgent qu'il 
s'y rendit. Au risque d'une rencontre, il sortit avec sa 
troupe de la forteresse, et prit la route de Santo-Do- 
mingo, en passant au milieu des conjures qui n'oaerent 
point Tattaquer, Roldan le suivit a distaifce, pendant 
tout le trajet, et s'arrSta a la proximite de Santo-Do- 
mingo, dans la province de Banao, oil il demeura quelque 
temps, epiant, de la, les mouvements de la ville. 

Cette brusque sortie de Barthelemy avait neanmoins 
deroute bien des projets. Depuis le dernier retour dc: 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 18ti 

Roldan dans la Vega, soit qu'il eut anlerieuremeut 
decide Guarionex a se soulever, soit que celui-ci n'eut 
enfin cede a ses instigations que par la crainte des forces 
plus imposantes a la t^te desquelles il etait revenu cette 
fois, tous les Indiens de la Vega allaient entrer dans le 
mouvement des conjures espagnols. Le complot Mait 
trame ; tout avait ete prevu, arrete, et devait s'executer 
d un jour convenu. Assieger etroit^ment le fort, inter- 
cept er les communications, reduire la garnison par 
famine, et exiger la tete de Barthelemy pour prix d'une 
infaillible capitulation, tel avait ete le plan, renverse, 
comme on Ta vu, par une circonstance des plus fortuiles. 
Malgr6 ce contretemps, malgre ce depart de ladelan- 
tade et surtout de Roldan qui rendait nulles les combi- 
» najsons primitives, et quoiqu'il fut convenu entre les 
chefs indiens de la conspiration de temporiser et d'at- 
tendre, un imprudent cacique du villagie le plus voisin 
de la Coaception, prit etourdiment les armes avec sa 
bande, A la seule nouvelle que la garnison espagnole 
venait pour Tattaquer, sa horde se dispersa, et, lui, se 
voyant abandonne et expose a etre pris, se refugia 
aupres de Guarionex. Sa retraite precipit6e jeta Talarme 
dans le village du cacique souverain, et Guarionex, in- 
digne, fit mettre a mort le fuyard. Get acte energique 
ne reussit, cependant, pas a arreter lapanique. Tout le 
village fut bientot evacue. Les Indiens se disperserent 
dans les bois, et Guarionex, reste seul avec sa famille, 
pour6chapper a la poursuite et a la vengeance de Fade- 
lantade, ne tarda pas a gagner les montagnes inacces- 
sibles de Ciguay. 11 alia demander asile a son tour a 
Mayobanex, chef de ce territoire. 

La province montagneuse de Giguay, decriteplus loin, 

13 



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186 HISTOIRE DES CACIQUES d'haJTI 

etait, comme on I'a vu, situee au nord-est de la Magua 
et consideree comme une dependance de cette derniere. 
II est necessaire de rappeler qu'elle 6tait habitee par une 
population plus robuste et plus belliqueuse que lesautres^ 
aborigenes d'Haiti, Gette population etait, sans nul doute, 
presque entierement compose de caraibes de recente emi- 
gration ; et, en outre, elle avait conserve, a tres pen de 
difference pres, les moeurs et le caractere de la race de 
ce nom qui peuplait les petites iles, et une partie de la 
Terre-Ferme. C. Colomb, en retournant en Espagne de 
son premier voyage, avait atterri quelques jours dansces 
parages. 11 pr^sumait alors que ce territoire etait la con- 
tinuation de rile d'Haiti ; et assurement, il n'en jugeait 
pas ainsi par ses habitants qui lui paraissaient, au con- 
traire, differer beaucoup des autres Haitiens. II croyait < 
avec raison qu'ils etaient Caraibes, d'apres la descHplion 
qui lui avait ete faite de ces anthropophages. Ceux qu'il 
avait vus, sur le rivage, avaient la figure toute noircia 
de charbon, suivant Tusage dans toutes ces nouvelles 
contr6es, de se peindre de di verses couleurs. Leurs 
cheveux, tres longs, ramasses et attaches en arriere, 
etaient places dans une espece de bourse de plumes de 
perroquet, et ils etaient entierement nus. lis etaient 
forts et de haute stature, et leurs traits respiraient la 
ferocite et Tenergie. Ik etaient tons armes d'arcs et de 
fleches. 

II y avait un groupe environ de cinquante-cinq de ces 
sauvages caches derriere les arbresdelarive, lorsqu'une 
chaloupe, que Tamiral envoya pour reconnaitre la cote, 
y aborda. Un Indien, quL6tait avec les Espagnols, leur 
parla. lis parurent le comprendre, quoiqu'ils ne s'expri- 
massent pas dans la meme langue que lui, et ils depo- 



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" HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 187 

s^rent aussitot sur le sol leurs fleches et les batons qu'ils 
portaient en guise d'epee. lis s'approeherent de la cha- 
loupe. Mais au moment oii les Espagnols allaient des- 
cendre ils coururent A Tendroit oiiils avaient laisse leurs 
armes, les saisirent et revinrent, en furieux, assaillir 

, Tembarcation k grandes volees de fleches. Les Espa- 
gnols n' en descendirent pas moins, en ripostant par des 
feux, et le sabre au poing. Le combat, pendant un ins- 
tant, fut assez vif et sanglant. Gependant les Ciguayens 
furent mis en fuite, et c'est depuis lors, et en souvenir 
de cette action que Tamiral appela la bale ou elle avait 
eu lieu, la bale des Fleches. 

Guarionex, comptant sur Tindomptable courage des 
Ciguayens et Tinaccessibilite des lieux, se flattait que 

♦Tadelantade n'y viendrait pas le chercher. Quels que 
fussent ses regrets d'avoir ete oblige d'abandonner ses 

. Etats et les delices de la Vega, il se consolait neanmoins 
d'avoir sauve ses jours et sa famille, et d'avoir trouv6 
pres d'un ami fidele un sur refuge et une hospitalite 
genereuse. 

Tandis que Tinfortune Cacique entretenait cette der- 
niere et trompeuse illusion, Tadelantade, de son cote, 
ne perdait pas Tespoir de Tatteindre. II s'y preparait au 
contr6ure. 11 avait 6te instruit des circonstances de la 
fuite et de la retraite de Guarionex. Quand il eut rendu 
publics les actes et les nouvelles venus d'Europe, et 
que surtout il fut delivrp de la preoccupation que lui 
occasionnait la proximite de Roldan et de sa bande 
partis enfin pour Xaragua, il se mit en campagne contre 
les Indiens. L'orage longtemps contenu des dissensions 
et des ressentiments des Espagnols entre eux va eclater 
maintenant sur les malheureux insulaires. Nos conque- 



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188 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

rants sont dans Thabitude de se passer de manage- 
ments envers eux ; aussi vont-ils payer cher leur com- 
plicite avec le parti de Roldan. Les Espagnols, cependant, 
depuis qu'ils sont dans Tile, n'auront pas entrepris une 
guerre plus rude et plus perilleuse que celle qu'ils vont 
faire aux Giguayens. D'abord, la campagne s'ouvre par 
de terribles preliminaires. Les Giguayens devancent 
Tadelantade dans le commencement des hostilites. II 
n'etait pas encore sorti de Santo-Domingo pour marcher 
contre eux, qu'ils descendaient deja de leurs montagnes 
et se ruaient sur la Vega, y promenantl'incendie, rasant 
par le feu les villages des Indiens qui avaient eu la lachele 
d'abandonner leur cacique, et consumant les paturages 
et les forets, pour que les Espagnol§ n-y trouvassent ni 
un fruit pour aliment, ni un brin d'herbe pour leur < 
cayalerie. Ges incursions cesserent a Tarrivee de 
dom Earth elemy dans la Vega, a la tSte de son armee. 
Mais il trouva cette belle plaine ravagee et desolee. 11 ne 
s'y arretapas longtemps. Iln'enpartit que plus tot pour 
atteindre un ennemi si dangereux. 11 fallait etre decide 
a braver toute sorte d'obstacles et de rigueurs pour 
gravir, en guerroyant, ces apres montagnes du Giguay 
qui s'elevent entre la Vega, d'autres plaines et la mer. 
II ne s'y trompait pas de route a proprement parler ; on 
n'y marchait que dans les creux ou fentes de rocbers 
ou verts par les torrents. En plus de vingt endroits de 
ce defile continu, quelques Indiens eussent pu arrSter 
et aneantir, non pas une poignee de temeraires comme 
celle qui suivait Tadelantade, mais des armees nom- 
breuses et redoutables. Gommentn'y songerent-ils pas? 
Gomment deserterent-ils ainsi leur cent thermopyles, et 
en laisserent-ils le passage libre, et impuni a des enva- 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 189 

hisseurs si faibles en nombre ? Rien que par TefiFet, 
sans doute, d'un futile stratageme de I'adelantade. Les 
Espagnols, tout en marchant, faisaient, par intervalle, 
des decharges de mousqueterie dont Fecho de ces 
montagnes multipliait le bruit, et les Indiens se cachaient 
ou fuyaient devant ces detonations epouvantables. 

Du pied de ces montagnes, sur Tautre versaiit, une 
plaine qu'elleg enserrent, vaste et couverte de forMs, 
s'etend jusqu'd la mer. EUe est arrosee par plusieurs 
rivieres, dont une, profonde et rapide. Les Espagnols 
penetrerent hardiment dans cette region qui leur etait 
tout a fait inconnue; mais ils avaient pour s'y guider 
une troupe d'lndiens auxiliaires. Ilsy cheminerent plu- 
sieurs lieues, sans rencontrer une ame, a travers des 
• savanes desertes, mais n'on arides, et des forets noires 
et opaques, presque sans issue, oil ne retentissait que 
le bruit de leurs pas. Cependant des espions, caches 
dans Tepaisseur des bois et des halliers, ne cessaient 
d'epier leur marche silengieuse, depuis leur entree dans 
cette plaine. lis aVriverent enfin sur les bords de la 
riviere dont, de loin, sur la montagne, ils avaient c'on- 
temple le cours. lis avaient aussi apergu, le long de ses 
rives, des villages ou des habitations humaines qu'ils 
n'avaient bien reconnus qu'aux fumees qui s'en ele- 
vaient. lis ne s'etaient pas trompes. lis entrerent dans 
ces villages, et y firent quelques haltes; mais ils n'y 
trouverent ni feux, ni habitants. En cherchant un gue 
pour traverser Teau, ils surprirent dans les roseaux 
touffus du bord, deux Indiens qui etaient la, sans doute, 
comme des sentinelles ayancees. lis ne reussirent a 
s'empa'rer que de Tun d'eux, I'autre s'etant jete dans le 
torrent, et leur ayant echappe en fuyant a la nage. lis 



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100 HISTOIRE DES CAaQUES d'haKTI 

apprirent, en interrogeant leur prisonnier, qu'une forte 
armee d'Indiens les attendait au dela de la riviere; et, 
effectivement, en la traversant, ils etaient 4 peine au 
milieu du courant, que la rive qu'ils allaient atteindre 
se couvrit tout a coup de plusieurs milliers de sauvages 
qui sortirent des bois et les chargerent avec des cris 
effroyables. Si cette nuee de Ciguayens avait assailli la 
petite armee espagnole, dans la position oh elle etait, 
avec moins de tumulte et de confusion, elle Teut criblee 
tout entiere sous ses filches, Mais quoique Tattaque fAt 
plus impetueuse que meurtri^re, les Espagnols n'en 
eurent pas moins un bon 'nombre des leurs morts ou 
blesses. En aucune rencontre avec les Indiens, ils 
n'avaient essuye plus de pertes, et ils n'avaient jamais 
non plus supporte un choc plus terrible. lis parvinreiit< 
4 grand'peine a gagner la rive, toujours en combattant. 
Mais Id, sur le sol ferme, ils formerent immediatement 
leur ligne de bataille, et dirigerent sur les assaillants 
un feu vif et des plus nourris. Independamment de la 
superiorite de leurs armes, ils avaient maintenant Tavan- 
tage du terrain* II n'etait pas spacieux, en sorte que 
leur petit nombre leur permettait de s y deployer et d'y 
manoeuvrer a Taise, tandis que la multitude de leurs 
adversaires s'y massait, et oflrait beau jeu a leur mous- 
queterie. Les Ciguayens disputerent neanmoins, long- 
temps, le champ de combat ; mais la lutte devenait a la 
fin trop meurtriere pour eux, ils se retir^rent en 
desordre, comma ils^etaient venus, laissant derrifere eux 
beaucoup de morts et quelques prisonniers. 

L'adelantade, qui avait hAte d'arriver a la residence 
de Mayobanex, ne s'arreta pas pour jouir de sa victoire 
et reprendre haleine. Sa route etait semee d'embus- 



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HISTOIRE DBS CAaQUES d'hAI'TI 101 

cades. A chaquepas, il etait oblige de lutter centre des 
bandes de Ciguayens qui le harcelaient. II fit enfin 
halte, pour donner un.peu de repos d sa troupe fati- 
gu6e de combats, dans un petit village, distant de quel- 
ques milles seulement de celui ou residait Mayobanex, 
et qui 6tait situe vers le cap Cabron. De la, il depficha 
vers ce cacique un des Indiens de Texpedition, accom- 
pagne d'un Giguayeri prisonnier. II demandait Textradi- 
tion de Guarionex. Mayobanex y obtemperant, il lui 
promettait paix, alliance et protection, sinon, il mena- 
Qait de mettre son territoire a feu et a sang^ Le cacique 
des Giguayens, entoure de ses principaux dignitaires, 
el Guarionex present, regut le messager de Tadelan- 
tade et I'ecouta patiemment. « Dites aux Espagnols, 
> «^ repondit-il a celui- ci, quand il eut fini de parler, qu'ils 
rr^ sont mechants, cruels et tyranniques ; qu'ils usurpent 
« les territoires des autres, et versent le sang innocent. 
« Je n'ai aucun desir de Famitie de pareils hommes. 
« Guarionex, lui, est un hommebon; et il est mon ami 
« et mon bote. II s'est refugie aupres de moi, j'ai pro- 
« mis de le proteger, et je tiendrai ma parole. » 

Cette reponse du magnanime sauvage fut rapportee a 
Tadelantade, et aussitot il fit mettre le feu an village oii 
il etait cantonne, et a tons ceux des alentours. Pendant 
que les flammes devoraient ces habitations des pauvres 
diguayens, et qu'ils dussent craindre que Tennemi ne 
vint bientot embrasser leur village capital, Tadelantade 
envoya de nouveaux messagers i Mayobanex pour rei- 
terer la demande d' extradition du cacique de la Magna, 
sous la menace renouvelee, si le cacique persistait dans 
son refus, de r^duire en cendres la dernifere hutte de 
son territoire, et de ne faire quartier d pas un Ciguayen. 



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492 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 

Les messagers de Vadelantade trouverent le grand vil- 
lage dans une extreme anxiete, et le palais du cacique 
envahi par une foule alarmee. Elle Timplorait, et le 
suppliait de ne pas attirer sur elle de si grands malheurs, 
et de ne pas sacrifier tons ses sujets & Guarionex seul 
qu'il ne reussira pas d proteger centre un ennemi puis- 
sant, et qui Tentraine dans sa perte. Mayobanex etait 
inflexible. Livrer un bote d ses piersecuteurs, disait-il, 
c'est trop indignement trahir i'hospitalite, c'est la plus 
odieuse lacbete. II ajoulait qu'il ne le ferait jamais, 
mfime au risque de perdre ses Etats. Puis il congedia 
brusquement les deputes de Tadelantade, en jurant 
qu'il n'en voulait plus recevoir, et que, s'il lui en etait 
encore envoye, il les ferait mettre a mort. 

Ge defi n'empecha pas Tadelantade de lui envoyer de 
nouveaux deputes ; mais, cette fois, il s'en faisait prece- 
der, et les suivait a pen de distance, comptant que sa 
presence en quelque sorte a la tete de ses forces influe- 
rait enfin sur les determinations du Cacique. Ges deputes 
Tavaient devance plus qu'il ne convenait, parce que lui- 
m^me s'elait attarde en marchant. A I'endroit oii le 
sentier qu'il suivait debouche sur le village, il trouva 
plusieurs Indiens etendus morts d terre, et perces de 
coups de fleches en differents endroits du corps. Getaient 
se§ messagers. A cette vue, il s'indigna, il s'exaspera, 
et voulut sur-le-champ venger ces victimes. Quelques 
hordes de Giguayens essayerent de s'opposer a sa 
marche, il leur passa sur le ventre, et tomba comme 
une foudre sur le village. II s y livra un combat qui etait 
une horrible et sanglante melee. Les Indiens, ne pou- 
vant pas longtemps resister 4 un choc si impetueux, 
abandonnerent en pen d'heures la place aux Espagnols* 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI i93 

Ceux-ci les poupsuivirent dans Tespoir de se saisir des 
deux caciques dans la deroute, mais ils surent bientot 
des prisoniiiers qu'ils avaient faits que Mayobanex et 

' son h6te etaient hors de leur atteinte, et avaient deja 
gagn6 les montagnes. Ils revinrent sur leurs pas. 

L'armee espagnole, deja assez faible, se trouvait en- 
core diminuee par ses pertes ; elle etait exteiuee de 
fatigue, et n'eii pouvait plus de privations. EUe avait 
fait un effort supreme pour livrer ce dernier assaut, et 
-demeurer victorieuse. Elle avait un grand besoin de 
repos et de ravitaillement, et, par bonheur pour elle, 
les Giguayens, ne perseverant pas a lutler, la laisserent 
en paisible possession de leur grand village. Elle s'y 
etait retranchee et fortifiee neanmoins a tout evenement. 

• Quantity de ces Indiens venaient journellement se sou- 
mettre, et apporter des vivres aux Espagnols avec qui 
ils voulaient se reconcilier. L'adelantade favorisa de tout 
son pouvoir ces premieres avances de paix ; et, en pen 
de temps, toutes les populations d'alentour rentrerent 
dans leurs foyers. II renvoya dans la Vega et a Santo- 
Domingo une partie de ses troupes, et n'en garda avec 
lui que ce qu'il lui fallait pour rechercher la retraite des 
caciques fugitifs. Quelque temps s'ecoula ainsi" pendant 
lequel ses perquisitions furent vaines. Enfin, des Gi- 
guayens vinrent lui faire rapport qu'ils avaient decouvert 
le lieu de refuge de Mayobanex, et offrirent d'y conduire 
les Espagnols. L'adelantade detacha alors quelques- 
uns de ses hommes qui se depouillerent de leurs vete- 

'ments, se peignirent le corps comme des Indiens, de 
maniere d donner reellement le change, et cacherent 
leurs epees dans des feuilles de palmier. Us partirent 
avec leurs guides, et, apres plusieurs journees de marche, 



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^94 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITJ 

ils parvinrent au but de leur course. lis gravirent un 
pic des plus escarpes, marchant a travers les fissures, 
et se cramponnant alternativement aux aretes d'un 
immense bloc de rocher, et furent introduits dans una 
caverne spacieuse. Mayobanex, au milieu de sa famiHe 
et de quelques sujets fideles a son adversite, y prenait 
quelque tfourriture, dans une profonde securite, et sans 
aucune apprehension de Tarrivee des nouveaux veiius 
qui se presentaient comme des affides. Les Espagnols, 
tirant aussitot leurs armes du feuillage qui les reoou- 
vrait, Tenvironnerent, et le firent prisonnier avec toute 
sa suite. 

II fut conduit, sous cette escorte, a Tadelantade. II 
etait ferme et resigne. Son epouse, sesfiUes et sa soeur, 
captives comme lui, ne Tetaient pas moins. Cette soeur* 
de Mayobanex, d'une beaute remarquable, etait mariee 
a un Cacique tributaire de son frere. Son mari, desap- 
prouvant la guerre que le cacique de Ciguay avait im- 
prudemment attiree sur ses Etats, en assumant fait et 
cause pour Guarionex, n'avait pas vouluy prendre part; 
et sa femme, blessee de ce qu'elle jugeait une lache 
neutralite, s'etait retiree aiipres de son frere, pour par- 
tager son sort, dans le moment de Textrfeme peril. Des 
que la nouvelle de sa captivite parvint 4 son man, 
celui-ci accourut solliciter sa grace du chef espagnol 
qui la lui remit sans rangon et galamment. Le sauvage 
se montra sensible a cette generosite, et promit k I'ade- 
lantade, comme gage de sa reconnaissance, la soumis- 
sion et Tamitie de sa tribu. II resta, depuis ce temps, 
en effet, Tami constant des Espagnols, et leur paya 
toujours gros tributs envivreset en denrees de di verses 
especes. Cet acte de clemence ne rejouit pas seulement 



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mSTOlRE DE3 CACIQUES d'hAITI 195 

le mari de la belle captive ; il produisit le meilleur effet 
sar les Ciguayens, a tel point qu'ils concurent aussi 
Tespoip d'obtenir le pardon de leur caciqne. Un grand 
nombre d'entre eux vinrent supplier Tadelantade qui, 
tout en leur refusant la grace de leur souverain, remit 
cependant en Hberte sa famille et d'autres principaux , 
captifs. Mayobanex fut, apres tout, le seul prisonnier 
important de cette campagne qui restait en sa posses- 
sion, comme le plus sur otage de la tranquillite et de la 
sourhission du Giguay. 

Guarionex s'etait separe de son bote, dans la confu- 
sion de la deroute, et s'etait cache dans quelque repli 
bien secret de lamontagne, puisqu'on n'avait pu encore 
decouvrir sa retraite. Ce n'etait pas faute de recherche 
» et de perquisition, car les Ciguayens eux-memes y met- 
taient un esprit et une ardeur de represailles. lis trou- 
vaient qu'il etait injuste que leur cacique supportat k 
lui seul, a cause de son ami, le malheur d'une desespe- 
rante captivite et de la perte de ses Etats, tandis que 
celui-ci etait sauf, et echappait a un ch^timent (s'il etait 
merite) qu'il meritait plus que personne. 

L'adelantade etait retourne depuis pen an fort Con- 
ception, dans les cachots duquel il deposa son prisonnier, 
lorsqu'une escorte de Ciguayens lui amena Guarionex 
lieet garrotte. A force de fouiller dans les montagnes 
du Ciguay, les recoins, les falaises, et les cavernes, ils 
avaient fini par trouver son refuge. II y deperissait de 
faim, et en sortait de temps a autre pour quSter une 
penible nourriture. Comme il ^n-descendait un jour par 
un sentier etroit et rapide, les Indiens qui le conduisi- 
rent 4 la Conception Tattendaient au passage, et se sai- 
sirent de lui. 



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CHAPITRE IX 

(1498-1500) 



Retour de Fadelanlade a Santo-Domingo. — G. Colomb arrive \i'Eu- 
rope. — Roldan et ses partisans dans le Xaragua . — Deux Mti- 
ments, venanl d'Espagne, touchent au Xaragua. — Roldan se rend 
h leur bord et s'enlend avec le chef du convoi, Caravajal. — Celui- 
ci continue sa route a Santo-Domingo, tandis que Roldan s'en 
approche par terre. — Negociations de C. Colomb avec les rebelles, 

^ suivies de nul effet. — Roldan s'eloigne de Santo-Domingo ; essaie 
d'investir Saint-Thomas. — C. Colomb lance une proclamation par 
laquelle il fixe un delai pour la soumission des rebelles, avec* 
amnistie du passe. — Caravajal est charge de Taller signifier a 
Roldan et a son parti. — Conditions auxquelles Roldan traite 
de cette soumission. — Origine des reparlimientos . — Roldan 
oppose des difficultes k Texecution du traite, et I'annule. — ISou- 
velles conditions. — Distribution de terres et d'esclaves aux 
rebelles. — Ralliement des principaux d'entre eux. — La nouvelle 
de ces evenements parvient en Espagne. — Mission de Bobadilla. 

— Execution de Guarionex. — Mayobanex est embarque pour 
TEspagne et perit en route. — Mort du Boechio, mort (fe Guacana- 
garic. — Projet de mariage entre un Espagnol du nom de Guevara 
et la fille d'Anacaoua. — Comment et pourquoi Colomb s'y oppose 

— Nouvelle conspiration centre C. Colomb. — Arriv6e de Boba- 
dilla a Santo-Domingo. — II s'empare violemment du gouveme- 
ment de la colonic. — II est favorable aux ennemis de Colomb. — 
Enquete centre Tamiral, absent de Santo-Domingo. — A son retour 
Tamiral est jete dans les prisons et charge de fers. — Barthelemj, 
absent aussi de Santo-Domingo, y retourne, il est pareillemeot 
mis aux fers. — C. Colomb est embarque pour TEspagne, oh il 
arrive en prisonnier. — La Reine le fait delivrer de ses fers et le 
recoit en le rehabilitant. — Bobadilla est destitu6. 

L'adelantade, apres s'^tre assure que le Giguay et la 
Vega etaient entierement pacifies, renfor§a la garnison 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 197 

de la Conception, ou restaient des prisonniers, et partit 
pour Santo-Domingo. Pen apres, G. Golomb y arriva 
d'Europe. Aux pxiines que lui causait Tetat d'anarchie ou 
il revoyait sa colonie, en proie a la double infeurrection 
des Indiens et de Roldan, vint se joindreTinquietude de 
n'avoir pas trouve dans le port de Santo-Domingo les 
baliments qu'il avait detaches de son escadrille aux en- 
virons des Canaries. II les avait expedies sous la con- 
duite de Caravajal pour porter a son frere de prompts 
secours d'hommes et de provisions, avec certitude, a 
moins d'un sinistre, qu'ils y seraientre&dusavant lui. 

Les Indiens avaient ete reduits ; mais les factieux de 
Roldan etaient dans le fort -de leur rebellion, et jouis- 
saient de plus d'impunite que jamais. lis avaient comme 
•pris possession du Xaragua. Leur quartier general etait 
tant6t dans la province de Gayaha, tantot a Yaguana 
meme. lis commettaient toutes sortes de depredations, 
quoiqu'ils se pretendissent les protecteurs des Indiens. 
Dans le premier moment, ceux-ci les avaient combles 
d'accueil et de presents, et Tavaient fait, comme c'etait 
leur ordinaire, en toute. cordialite; mais ils ne tar- 
derent pas a s'apercevoir qu'ils avaient affaire a des 
brigands venus pour les opprimer, et, alors, ils courbe- 
rent la t6te sous leur tyrannie, en les maudissant. 

Gependant Roldan avait de beaucoup rabattu de son 
arrogance, soit lassitude de camper si longtemps sans 
succes, soit crainte enfin d'etre vaincu, et d'en subir les 
consequences. II attendait Tarrivee de Tamiral ; il se 
proposait de Taller trouver a Santo-Domingo, et de se 
prfiter, avec de suffisantes garanties pour sa personne et 
ses principaux complices, a un facile accord de ses 
difierends avec Tadelantade. II e6t alors accepte une 



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198 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 

amnistie, et se fAt consid^re fort heureux de rentrer 
dans Tordre en gracie repentant. Mais une cipconstance 
fortuite vint changer cette disposition; Les deux bali- 
mentsque G. Colombattendait encore a Santo-Domingo, 
jetes hors de leur route paries courants, av6Lient paru 
sur les cotes du Xaragua. Roldan etait venu a leur bord ; 
et, ayant appris, 4 Tencontre de ce qu'il croyait, que 
Tamiral loin d'etre en faveur a la cour, y avait perdu 
tout credit, quoique cependant il en conservat encore 
les apparences pour des raisons de politique, il s'encou- 
ragea de plus belle a perseverer dans lar^volte. II avait 
de son c6te, raconte ce\jui s'etait passe dans la colonic 
sous une couleur si favorable a son parti, qu'il.n'eut 
pas de peine a embaucher un bon nombre d'hommes 
des equipages, et a obtenir du chef de I'expedition lui- ♦ 
m6me des armes et des munitions de bouche et de guerre. 
Avec ce renfort et ces secours, il s'approcha de Santo-Do- 
mingo en mfime temps que Garavajal s'y dirigealt par 
mer. Roldan cantonna,- comme la premiere fois, dans le 
Bonao, pour 6tre plus 4 portee d observer les disposi- 
tions de Colomb a son egard, on pour y prendre Toffen- 
sive m^me, si c'etait possible. 

Tandis qu'on tenait conseil k Santo-Domingo pour arre- 
ter un plan de conduite envers les rebelles, leur chef 
etait impatient d'entrer en rapport d'accommodement ou 
de guerre avec le gouvernement de la ville. Colomb 
etait un autre adversaire que son frere, et avec lui, 
Roldan craignait la temporisation. Une lettre qu'il lui 
ecrivait croisa avec une depeche dont Garavajal et Bal- 
lester etaient les po'rteurs. La lettre de Roldan etait un 
expose de ses griefs contre Tadelantade, concluant pat 
d'impertinentes demandes de redressement. Golomb, 



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HISTOIRE DES CAaQDES d'haI'TI 4 09 

lui, n'avait pas hesite a prendre le parti que tout ce 
qu'il avait vu lui conseillait et sur lequel tous ceux qu'il 
avail consul tes s'accordaient : concilier et pacifier, sans 
recriminations, sans lutte et surtout sans lenteurs ; 
s' entendre au prixde toutesles concessions possibles. Le 
salut de la colonie ne dictait pas une autre conduite. 
Golomb aVait done, tout simplement, adresse des exhor- 
tations k Roldan pour Fengager a ne pas persister dans 
rinsubordiniation envers ses souverains et les autorites 
qu'ils avaient constituee^, et Tadjurer au nom de leur 
ancienne amitie de rentrer au plus tot dans Tordre et le 
devoir. II Tinvitait a venir le joindre a Santo- Domingo, et 
lui promettait oubli du passe et surete entiere pour sa 
personne et tons ceux qui etaient avec lui. II s'en fallut 
lie pen que cette demarche de I'amiral n'obtint un suc- 
ces qui mit fin a tout. Le premier mouvement de Rol- 
dan avait ete de monter a cheval pour se rendre.a Tappel 
de Golomb, et son exemple avait deja entraine plusieurs 
de ses lieutenants, mais au meme instant une clameur 
s'eleva dans son camp. Les conjures Tentourerent. Les 
plus exaltes crierent a la trahison, et les autres, pre- 
tendant que leur chef agissait a Taveugle et ne voyait 
pas le piege qui lui etait tendu, s'opposerent a son de- 
part, en disant qu'ils n'y consentiraient que quand 
Tamiral lui enverrait un sauf-conduit en bonne et due 
forme. Roldan fut oblige de laisser partir sans lui les 
envoyes de I'amiral; et, les chargeant, toutefois, de 
rapporter ce qu'ils avaient vu, il leur remit une lettre par 
laquelle il demandait ce sauf-conduit. II lui fut envoye 
sans diCficulte et sans retard. Roldan vint done k Santo- 
Domingo et, cependant, quelques concessions que 
i'amiral se montrat dispose a lui faire, il ne voulut en- 



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bK)0 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

tendre a aucun arrangement que toutes ses conditions, 
d'une excessive exigence, ne fussent admises. II fit pis 
que de ne pas vouloir traiter; il profita de la liberie 
qu'il avait de se promener par la ville pour y faire une 
propagande ouverte en faveur de sa cause. II faut que 
dans Tanarchie de ces discordes civiles, Tautorite ait 
ete bien impuissante de tant d'audace. II savait certain e- 
ment qu'il avait toute impunite ; mais, craignant, nean- 
moins, de braver plus longtemps la patience de Colomb, 
il quitta Santo-Domingo, sous pr^texte qu'il avait besoin 
de conferer une derniere fois avec ses gens ; apres quoi, 
il promit de transmettre par ecrit ses conditions defini- 
tives de paix. II etait a peine de retour a son quartier 
general, qu'il parti t avec sa troupe pour aller assieger le 
fort Conception, oii un de ses hommes avait ete empri-» 
Sonne sousunpretexte^uelconque, on ne ditpas lequel. 
Cependant, avant de quitter le Bonao, il avait, en execu- 
tion de sa promesse, envoye son ultimatum a Colomb. 
11 lui assignait un delai pour repondre, et a des condi- 
tions toujours inacceptables par leur extravagance, il 
ajoutait cette fois la menace. 

Colomb, fatigue de ces tergiversations, langa une pro- 
clamation a Tadresse des rebelles. Caravajal, qui la leur 
apportait, les trouva aux environs de la Conception. Le 
siege qu'ils en faisaient consistait en un blocus par lequel 
ils interceptaient au loin toute communication avec la 
garnison ; mais ils se gardaient bien de camper sous la 
volee du fort, et ils se hasardaient encore moins a lui 
donner Tassaut. Ils se bornaient a faire sommations sur 
sommations. La patiente garnison n'en tenait nul compte. 
II faut bien croire que Ballester qui la commandait avait 
des instructions tres precises de ne pas en venir aux 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI ^01 

mains avec ces insurges, a moins d'un cas extreme; 
car, en sortant de ses remparts, il eut pu aisement en 
finir avec une bande confuse et indisciplinee comme 
Tetaient, a ce moment-la, les conjures de Roldan. Cara- 
yajal, qui avait, an besoin, mission de traiter avec eux, 
leur lut la proclamation de Colomb, et Tafficha sur la 
barrifere d' entree de la forteresse. Get acte pronongait 
amnistie complete et Toublidu pass6; il offrait, en outre, 
de procurer k Roldan, aussi bien qu'a ses complices, les 
moyens de retourner en Espagne a leur convenance, si 
dans le d6lai d'un mois ils se desistaient de leur sedition, 
et se ralliaient a Tautorite legale. Si, au contraire, passe 
ce delai, ils perseveraient dans la revolte, Colomb les 
menagait, et c'etait sa premiere menace, de deployer 
•contre eux toute la rigueur des lois. On ne saurait dire 
ce qui, dans cet acte, froissait le plus leur orgueil, du 
pardon ou de la menace. Les uns en ressentaient de la 
colore, d'autres du dedain. Quelques-uns meme le ridi- 
culiserent, et dirent au parlementaire que son maitre 
serait bien heureux, sous pen de temps, d'obtenir d'eux- 
memes des conditions pour se soumettre ou plutot se 
demettre. 

Garavajal ne s'emut pas de toute cette effervescence 
qui se calma bien vite, en effet, et fit place aux re- 
flexions serieuses. L'insurrection, quoique impunie et 
de longue duree, n'aboutissait a aucun resultat. Elle 
avait fait tout le mal possible k la colonie, et n'avait pro- 
flte a personne. Elle avait degenere en un pur vagabon- 
dage. II etait temps d'en sortir comme d'une impasse. 
Ainsi du moins le pensaient les plus avises d'enlre les 
conjures. Aussi leur opinion prevalut-elle de traiter 
quand il en etait encore temps, et surtout quand les 



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202 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

conditions qui leur etaient offertes etaient toutes a leur 
avantage, lis entrerent done en conference avec Garava- 
jal et signerent avec lui une capitulation dont les clauses 
suivantes etaient les principales : Roldan et ses princi- 
paux compagnonss'embarqueraientpour TEspagne d'un 
des ports du Xaragua, sur deux navires pourvus de pro- 
visions pour cinquante jours, lis recevraient de Tamiral, 
chacun, un certificat de bonne conduite et un ordre de 
toucher leur paie, a partir de la date de la Convention. 
11 leur serait donne des esclavesrindiens, comrae on en 
avait donne d d'autres, en consideration de services 
rendus. Gomme plusieurs d'entre eux avaient des 
femmes, natives du pays, enceintes ou accouchees, ils 
les emmeneraient avec eux, si celles-ci y consentaient, 
au lieu d'esclaves. Les proprietes de ceux d'entre eux* 
qui en avaient leur seraient restituees. Et, enfm, il fut 
stipule que, faute d'etre ratifiee dans les huit jours, 
la capitulation serait de nul efTet. 

EUe fut ratifiee avant la huitaine. 

Roldan se rendit immediatement dans le Xaragua, 
Mais, a Tarrivee des batiments qui devaient les trans- 
porter en Europe, les conjures refuserent de s'embar- 
quer, Roldan tout le premier, pretextant que les bati- 
ments avaient trop tarde, et qu'ils n'etaient pas, d'ail- 
leurs, pourvus de vivres suffisants pour la traversee. 
G'etait, de leur part, determination prise ; car il n'y 
avait rien d'inconciliable dans ces difiicultes toutes spe- 
cieuses qu'ils soulevaient. Caravajal y usa, pourtant, sa 
patience. N'ayant pu obtenir que la capitulation ne fut 
pas si ouvertement et si capricieusement violee, il reso- 
lut d'aller trouver Golomb, et de lui conseiller. un parti 
decisif. II s'acheminait par terre, quand Roldan, parti 



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HISTOIRE DES GAQQUES D HAITI 203 

apres lui, le rejoignit aplusieurs lieues sup la route et 
s'entretint longuement avec lui. II lui fit Taveu qu'apres 
miire reflexion, il avait arrete de ne pas aller en Es- 
pagne ; que tons ses compagnons, pour les m6mes motifs, 
etaient dans le mfime dessein ; que c'etait leur seule ob- 
jection contre la capitulation, et qu'en supprimant cette 
clause, et en y substituant d'autres conditions compa^ 
tibles avec celle de leur sejour dans Tile, tout serait 
definitivement arrange. Ges nouvelles conditions consis- 
taient k delivrer des certificats de surete persohnelle aux 
conjures, et a assurer d chacun d'eux des lots de terre et 
d'esclaves. Colomb passa encore et enfin par ces exi- 
gences, etla paix fut conclue a ce prix. Des terres et des 
esclaves indiens furent, en effet, repartis entre Roldan 
* et ses complices ; de la, Torigine des repartimientos. 

Telle fut la fin de cette insurrection, si feconde en 
consequences desastreuses pour les Indiens principale- 
ment. Elle ne briila pas une amorce; elle en dura da- 
vantage peut-6tre, et ne causa que plus de maux. Apres 
avoir pousse les Indiens a la revolte, elle les abandonna 
-lachement a la vengeance de leurs ennemis. L'oppres- 
sion de ces innocents insulaires fut un des griefs qu'elle 
avait fait sonner le plus haut, voild qu'elle vient, en 
capitulant, consacrer par les repartimientos qu'elle en- 
fante la servitude organisee de ceux dont elle avait feint 
d'epouser la cause. 

Des es^ais isoles de fermes agricoles avaient eu lieu 
dejci au moyen de quelques concessions de terrains, et 
des Indiens, prisonniers de guerre, avaient ete attaches 
a cette glebe. Le gouvernement delacolonie,lui-meme, 
en avait employe un bon nombre dans les travaux des 
mines. Ces cultures et ces travaux avaient ete presque 



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204 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

entierement abandonnes durant les derniers troubles 
civils : les repartimientos les font reprendre avec une 
recrudescence d'activite et de rigueur, les multiplient et 
les organisent en grand. Desormais, Tesclavage officiel 
de la race conquise est inaugure. Par sa constitution, 
ses moeurs et son genre de vie, elle pourrait a toute 
peine se faire a Texistence agilee et laborieuse, mais 
libre, du regime social de ses conqueranls : comment 
supporterait-elle le poids et la tyrannie excessive d'une 
dure servitude ? Aussi y va-t-elle succomber bien vite et 
tout entiere. Elle disparailra dans ce gouffre ouvert 
sous ses pas. 

Les nouvelles des evenements de la colonie, arrivees 
successivement en Espagne, y eurent un funeste reten- 
tissement. Elles ne rejouirent que les ennemis de Co- * 
lomb. Deux choses, extr6mement facheuses, qui ressor- 
taient du simple expose des rapports de Tamiral 
lui-m6me, affligeaient non pas seulement les amis de 
ce dernier, mais les coeurs les plus elrangers aux ani- 
mosites de partis, et uniquement attaches au bien de la 
couronne, c'est la haine persistante contre les Colomb, 
a cause de la difiFerence de leur nation alite et le dis- 
credit de leur autorite. La reine Isabelle qui avait tou- 
jours ete le plus porlee pour eux, leur plus puissant 
soutien, ne dissimulait pas son indignation de savoir 
que, contre sa volonte si formellement et tant de fois 
exprimee, la servitude des Indiens avait ete enfin con- 
sacree par les odieux repartimientos. « Quel droit 
Tamiral a-t-il, s'ecria-t-elle, de disposer ainsi de mes 
sujets ? )) Colomb, dans ses depeches, avait demande, 
a plusieurs reprises, qu'un juge arbitre fut envoye dans 
la colonie pour connaitre des evenements, un magistral 



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HISTOIRE DBS CAQQUES D HAITI 205 

impartial qui aurait pour mission de juger les delin- 
quants poliliques, et le dispenserait de prononcer dans 
des cas oii son verdict etait ou serait suspect de partia- 
lite. II ne soUicitait pas de juge pour lui-mSme; et, 
n'oubliant pas les deportements d'Aguado, il avait recom- 
mande, au contraire, que les pouvoirs de cet envoye 
fussent bien definis et n'empietassent pas sur les siens. 
On en prit pretexte aussitdt pour deleguer d Hispaniola 
J. Bobadilla, un officier de la maison royale et com- 
mandeur de Tordre militaire et religieux de Calatrava. 
Les influences qui presiderent k ce choix etaient diverses 
dans leur tendance, mais elles etaient, presque toutes, 
contraires aux Golomb. Les lettres provisionnelles dont 
Bobadilla etait muni Tattestent clairement. Une seule 
constituait le d61egue juge des differends entre Talcaide 
et Famiral, et lui enjoignait de porter assistance a ce 
dernier. Les autres accusaient un tout autre esprit, elles 
deferaient le commandement de la Qolonie d Bobadilla 
qui, en qualitede gouverneur, devait recevoir des mains 
de « Tamiral de la mer oceane, » seul titre accorde 
desormais dans ces actes a Golomb, les forteresses, 
batiments, maisons, armes, munitions et autres pro- 
prietes de la couronne. II etait, de plus, fait injonction 
a Golomb d'ajouter toute foi 4 la mission de Bobadilla, 
et de lui obeir sans reserve. Bobadilla mit done a la 
voile pour Haiti sur deux caravelles. II amenait avec lui 
vingt-cinq hommes attaches A son service particulier 
comme une garde du corps, et six ecclesiastiques char- 
ges decontinuer Toeuvre de la conversion des Indiens, 
et ramenait dans leur patrie un certain nombre de ces 
infortun6s qui avaient ete conduits en Espagne a titre 
d'esclaves. 



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^6 HISTOIRE DES CACIQUES D'hAI'TI 

Pfendant que ces choses se passaient en Europe, 
vokd ce qui avait lieu dans la colonie. Tons les complices 
daRbWan ne s'etaientpas rallies entierement. Us etaieat 
errants taut6t d'un cote, tanl6t de Tautre. lis formaient 
un noyau mobile de turbulents qui pouvaient ou qui 
oherchaient k se gpossirpour camper de nouveau. C'etait 
dtii moins ce qui se rapportait, et ce qu*il. y avait 4 
craindre. D'un autre cole, il etait bruit que les Indiens 
du Ciguay et ceux de Ja V6ga projetaient d'envahir la 
Conception pour delivrer leurs caciques. Ch. Colomb, 
sortant de Tinaction et de Texpectative ou il s' etait tenu 
depuis son retour, semit enfin en campagne, avec Tade- 
lantade, k la tete de deux colonnes. L'amiral se dirigea 
sur la Conception qui paraissait menacee, et envoya son 
frfere faire une tournee dans la Vega, le Cibao et une 
partie du Xaragua. Si dans son excursion celui-ci rencon- 
trait les debris de la faction Roldan, il avait carte blanche 
d'en finir avec eux.. Uamiral, lui, devait rester, et etait 
en effet reste au fort pour le garder. II achemina sur 
Santo-Domingo les caciques prisonniers avec I'ordre d'y 
executer Guarionex, et d'embarquer Mayobanex sur un 
navire qui se rendait en Espagne, et qui se perdit en 
route, enpleinemer, sansdoute, car on n'eut plus jamais 
aucune nouvelle de ce navire. C'est vers la m6me epoque 
probablement que moururent Guacanagaric, Thdte gene- 
reux de Colomb, ancien allie et Tami des Espagnols, si 
mal recompense de sa fidelite, et le vieux Bohechio, le 
Nestor des caciques d'Haiti, done de cette kme noble, 
naive, vertueuse et franche en sa rudesse qui le fait 
ressembler si fort a un chef de peuplade des temps 
h^roiques de la Grece. Le premier deja poursuivi par le 
dedain et la haine des siens, a cause de son attachement 



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HISTOIRB DES CACIQDES d'haSTI 207 

aux etrangers, paye enfin d'ingratitude de la part de ses 
allies, avail con?u les plus vifs chagrins. Loin d'6ti»e 
honore par eux, il en avail ele abandonne ; il avail ete 
soumis au tribul, el avail vu TEspagnol, ne le complant 
plus pour rien, devenir maitre absolu dans ses Elats el le 
tyran de ses sujels. 

Abreuve de degoAl, il s'etait retire depuis quelque 
temps au fond de ses montagnes, el y peril dans la 
misere el la douleur, en apprenanl, pour le coup de 
grS,ce, que les Indiens de sapeuplade avdenlele, comme 
les aulres, reduils en esclavage. Bohechio se consumait 
dans lesrepenlirs, depuis qu'il avail aliene sonindepen- 
dance. Uapprehension de la servitude prochaine de ses 
sujels vinl aussi troubler les dernieres heures de sa 
lente el silencieuse agonie. II ne legua a sa soeur 
Anacoana qu'une couronne fragile el une ombre de 
souverainet6. 

Des qualre caciques qui disparurenl presque en m^me 
temps, trois laisserenl, sans succession, leurs terriloires 
el leurs peuples d la mercides conqueranls. II enarriva 
du moins ainsi par la force des choses. Aucun indigene 
n'osa recueillir Therilage d'un vain el inutile comman- 
demenl. C'etail de tons cotes une debacle el un sauve- 
qui-peut general. Celte situation elait Ires favorable a 
retablissement de I'esclavage indien qui etenditrapide- 
ment son joug sur ces populations abandonn^es. On 
constate qu'un grand nombre d'lndiens^ fuyanl le fleau, 
allerent perir de faim dans les retrailes inaccessibles de 
leurs -montagnes. II y eutneanmoins a craindre, pendant 
un moment, que quelques mauvais sujels de la colonie 
qui erraient encore parmi eux n'y recrutassent des 
bandes insurrecUonnelles. On redoubla les poursuites 



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208 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

contre ces fugitifs; et journellement les patrouiUes 
^spagnoles decouvraient leur refuge, les arretaient et 
les envoyaient executer a Santo- Dominigo. 

Des complices amnisties de la recente insurrection 
donnaient aussi d'un autre cote de serieuses inquie- 
tudes a Golomb. On parlait beaucoup de deux d'entre 
eux, Guevara et Moxica unis par la parente et une 
etroite amitie: lis ne se quittaient point. Par leurs 
propos et leur eonduite, ils a vaient inspire devehements 
soupgons sur des projets qu'on leur pr6tait. Ils persis- 
taient, malgreles representations de Tamiral, ademeurer 
dans le Xaragua, et ils avaient choisi pour leur residence 
la delicieuse province de Cayaha. lis faisaient de fre- 
quentes visites a la reine Anacaona, et passaient aupres 
d'elle des jours et des semaines. Guevara etait un beau • 
cavalier, fort enclin aux aventures amoureuses. Son 
assiduite a Yaguana n'etait pas indiSerente et sans but. 
II aimait la jeune et unique fille que la reine Anacoana 
eut de Gaonabo. Higuenamota, c' etait son nom, 6tait 
aussi eperdument eprise du galant hidalgo : Higuena- 
mota etait belle et avait en partage les graces de sa 
mere. On dit que celle-ci aimait a retrouver en elle ce 
qui la charmait dans le pere, la fierte de Tame, peinte 
dans ses regards, le son adouci de la voix, les gestes, 
et d'attachantes qualites du coeur. Quoique cette passion 
de sa fille pour un etranger fut contraire a ses secrets • 
desirs, elle ne la favorisa pas moins, par exces de 
tendresse pour cette aimable enfant prise d'un si 
ardent amour, qu'elle craindrait pour sa vie d'y mettre 
le moindre obstacle. Le mariage de la jeune Indienne 
avec Guevara etait prochain, et Anacaona tenait a ce 
qu'il fAt celebre chretiennement. Elle avait deja demande 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 209 

un pretre pour baptiser prealablement sa fille. Mais, 
dans ces entrefaites, Roldan qui se trouvait au Xaragua 
envoye par Golomb pour y remplir une mission impor- 
tante, fit intimer a Guevara de retourner a sa demeure 
a Gayaha, ou il etait lui-meme. Guevara, ayant obtem- 
pere a cette injonction, il le fit venir en sa presence, et 
lui declara que ses assiduites dans le palais de la reine 
Anacaona et aupres de la jeune princesse du Xaragua 
etaient hautement reprouvees par Golomb, et il lui 
ordonna au nom de celui-ci, de ne plus reparaitre a Ya- 
guana. Guevara parut s'etonner de la severite d'un 
pareil ordre, observa qu'il aimait sincerement Higue- 
namota, et que la reine Anacaona desirait leur mariage ; 
qu'il ne se rendait pas compte des motifs que Ton avait 
>de s'y opposer; qu'a tout prendre, cette union d'un 
Espagnol avec une Indienne ne manquerait pas d'etre 
d'un bon exemple. Roldan lui repliqua avec chaleur, 
qu'il en imposait, que ses intentions n'etaient pas pures, 
qu'il abusait de la credulite et de Tinnocence de deux 
faibles femmes, qu'il etait un seducteur et un impu- 
dent, et que sa conduite auraitinfailliblement des suites 
funestes auxquelles il ne reflechissait point. Gomme 
Guevara essayait de repondre de nouveau, Roldan lui 
imposa silence, et lui reitera la defense de revoir jamais 
la reine et sa fille. 

Suivant les apparences, Roldan faisait d'une affaire 
d amour une affaire d'Etat, et prenait un gratuit et cruel 
plaisir d separer deux amants inoffensifs. On Ten accusa ; 
on alia m6me jusqu'a dire qu'il etait mu, en agissant 
ainsi, par des sentiments de rivalite et de jalousie. Pen 
de jours apres cette scene, Guevara, enfreignant la 
defense qui lui avait ete intimee, etait d Yaguana aux 



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^10 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 

pieds de sa fiancee. Roldan alia Ten arracher, et le fit 
conduire sous escorte, lie et garrotte, a Santo-Domingo, 
oil il fut jete dans les fers. 

A cette nouvelle, Adrien de Moxica, ami et parent du 
prisonnier, se jeta dans les bois et y reunit quelques 
brigands, ses anciens complices, qui s'etaient d^robes 
jusque-U aux poursuites des patrouilles. lis n'etaient 
qu'une faible poigne6, mais ils affichaient beaucoup 
d'audace et de determination. Ils avaient jure la perte 
de Roldan et de Tamiral. La plupart d'entre eux etaient 
a cheval et bien armes, ils rodaient autour de la Con- 
ception, et epiaient le moment favorable d'y surprendre 
Colomb, et de le frapper an milieu m^me de sa garnison. 
Mais celui-ci, prevenu a temps de leur projet, se mit 
sur ses gardes, et les surprit d son tour, un soir, dans # 
leur petit camp, an moment ou ils s'y attendaient le 
moins. II eut le bonheur de mettre la main sur Moxica 
et plusieurs de ses complices. Le reste se dispersa. Ils 
furent conduits au fort, et, le lendemain, sans plus de 
retard, passes par les armes. Moxica fut execute le 
dernier. Assiste d'un pretre k ses derniers moments, 11 
hesita 4 se confesser. Presse de le faire, il commen^a 
une confession qu'il abandonna bientot, pour se'repandre 
en invectives contre ses ennemis. Gependant, tout cou- 
rage Tabandonna a Tapproche de la mort. II perit 14che- 
ment. 

Guevara mourut dans les prisons. 

II est assez evident que si Tamiral ne recula devant 
la violence, ni le sang, pour interrompre les amours d'un 
Espagnol et d'une Indienne, c'est qu'il y avait k craindre 
qu'un factieux entreprenant comme Guevara, en epou- 
sant une princesse du Xaragua, pays eloigne et k peu 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 2H 

pres encore insoumis, ne s'y Rt une position prejudi- 
ciable k la domination coloniale. 

Bobadilla arriva 4 Santo-Domingo, pen apr^s ces eve- 
nements ; Golomb 6tait encore a la Conception, et Tade- 
lantade dans le Xaragua, accomplisaant sa tournee, 
traquant h travers les forfits et dans les cavernes les 
anciens complices obstines de Roldan, et ceux de la 
derniere prise d'armes de Moxica. 
. Don Diego seul se trouvait k Santo-Domingo, charg6 
du commandement de la ville. Bobadilla, en debarquant, 
marcba droit d Teglise, entoure de son espece de garde, 
et suivi d'une foule d'habitants de la ville qui s'etait 
formee sur son passage. 11 profita de Temotion de ce 
premier moment, et du rassemblement qui grossissait 
^autour de Tedifice religieux, pour faire publier ses pro- 
visions. Au sortir de Teglise, il alia s'installer dans la 
maison mfime de Tamiral. 11 prit le pouvoir et le com- 
mandement, ainsi, sans plus de forme de proces, ne 
tenant aucun compte du representant de Colomb, ni 
de Golomb lui-m6me. 11 somma immediatement le com- 
mandant du fort, Miguel Diaz, le mfime qui avait epouse 
la reine Cayacoa, de lui en remettre les cles et les pri- 
sonniers qui y etaient enfermes. Miguel Diaz ayant 
refiise, il partit avec ses gens et la populace recrutee 
tumultueusement dans les rues, pour s'emparer de vive 
force de la forteresse. 11 en trouva les portes fermees, 
et les for^a. II Tenvahit sans coup ferir, la garnison 
s'etant heureusement abstenue de se defendre. Miguel 
Diaz remit son 6pee, et resigna son poste. Lorsque 
Bobadilla etait encore en rade, le bruit s'etait repandu 
qu'il venait faire une enqu^te sur la rebellion de Roldan, 
et prononcer sur les coupables de ce parti ; en sorte que 



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212 HISTOIRE DES CACIQUES d'haI'TI 

les ennemis de Colomb qui avaient plus ou moins 
trempe dans ces desordres etaient mal a leur aise, et les 
plus compromis d'entre eux tremblaient. Mais quand on 
vit le commandeur saisir les rSnes du gouvernement 
avec cette violence et ce manque si total d'egards envers 
Tamiral, personne ne doutant plus qu'il n'etait venu le 
remplacer, et proceder au contraire contre lui, on s^ 
rassura, on se rejouit. Un bien petit nombre congut des 
alarmes. Ges alarmes ne tarderent pas a se justifier. 
Les papiers de Colomb furent saisis. Une enquete s'ou- 
vrit immediatement et manifestement contre lui ; la plus 
violente reaction commenga aussitot contre son admi- 
nistration. 

Colomb sut tout ce qui se passait a Santo-Domingo ; il 
apprit meme que Bobadilla avait menace de le jeter,^ 
lui et ses freres, dans les fers ; mais il n'avait pu se 
persuader que toute cette conduite du commandeur fut 
autqrisee, et qu'il fut muni de provisions qui detrui- 
sissent les siennes, et annulassent les privileges qui lui 
avaient ete conferes par ses souverains, a perpetuite. II 
jugeait que Bobadilla, comme Aguado, etait un usur- 
pateur, et qu'il etait sollicite par ses ennemis a le 
perdre. Neanmoins, il lui ecrivit pour le complimenter 
sur son arrivee, et pour lui faire savoir qu'il etait pret d 
partir.pour TEspagne, et Tassurait qu'il lui cederait 
bientot sans difficulte tons ses privileges et le gouver- 
nement. II ecrivit dans les memes termes aux moines 
qui avaient accompagne Bobadilla. Pas la moindre 
reponse, ni de Tun ni des autres. Ce silence J'inquieta 
et annongait I'orage et la violence. Pour 6tre plus pres 
de Santo-Domingo, Colomb se transports dans la pro- 
vince voisine de Bonao, ou, a cette epoque, un grand 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 213 

nombre d'etablissements avaient ete fondes, des villages 
et des fermes entoures de leurs jardins. La, il apprit 
en arrivant que son frere don Diego avail ete mis aux 
fers. n y regut presque en mSme temps I'ordre de 
comparaitre devant Bobadilla. Celui-ci lui fit signifier la 
lettre royale par laquelle il lui etait enjoint d'obeir au 
nouveau gouverneur. Sans plus hesiter, Colomb se 
rendit a Santo-Domingo. En y entrant, il fut arr^te, et 
Bobadilla, sans daigner le voir et lentendre, le fit 
enchainer et jeter dans un cachot. Restait Tadelantade. 
II revenait du Xaragua avec des forces. II etait a craindre 
non seulement qu'il ne se laissat pas arrSter, mais qu'il 
tentdt de delivrer ses freres. On obtint de Colomb qu'il 
lui ecrivit pour Texhorter k se soumettre paisiblement 
•a Tautorite de Bobadilla. Barthelemy, en recevant la 
lettre de Colomb, s'y confbrma sans hesitation ; car il 
laissa sa troupe et arriva seul a Santo-Domingo ou, des 
son arrivee, il fut incarcere. II y avait toute apparence 
qu'il venait tomber dans un piege, s'il ne s'y etait pas 
attendu et resigne. 

Une caravelle en rade, etait sur le point d'appareiller 
pour TEspagne. Colomb devait y etre embarque. Lors- 
queTofficier, a la garde duquel il etait confie, sepresenta 
dans sa prison pour le conduire i bord, il crut qu'on 
venait le chercher pour le mener au supplice. II ne crai- 
gnait pas la mort ; mais il ne pouvait supporter la 
pensee de mourir sans en appeler au monde de Tigno- 
minie et de la violence de ses bourreaux ; il redoutait, 
faute de se justifier, de laisser apres lui un nom souille 
et deshonore. 

Villejo etait le nom de cet officier plein d'honneur 
et de compassion qu'un hasard heureux semblait, par 



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214 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

compensation d'une si haute adversite, avoir designe 
pour une si triste mission. En entrant dans la prison 
de Colomb,il ne putretenir ses larmes. « Villego, dit-il, 
ou me conduisez-vous ? — Au batimentqui part, repondit 
I'officier, pour vous embarquer. 

— Pour m' embarquer ! Villejo, dites-vous la verite ? 

-^ Sur rhonneur et sur votre vie, Excellence, repli- 
qua ThonnMe officier, je dis vrai. » 

Ges paroles rassurerent Golorab, en le delivrant de 
mortelles inquietudes. Pen de jours apres, la caraveile 
mettait a la voile, emportant Tillustre captif, toujours 
charge du poids de ses fers. Un jour, durant la traver- 
see, Villejo et le capitaine du navire, Andreas Martin 
qui traitait son prisonnier avec le profond respect du a 
sa grandeur malheureuse, lui offrirent de le soulager, en* 
lui retirantses fers : « Non, dit-il, le roi et la reine m'ont 
prescrit d'obeir A Bobadilla, et de me soumettre a tout 
ce qu'il ordonnerait en leur nom. Par leur autorite, il^ 
m'a impose ces chaines; je les porterai jusqu'A ce que 
mes souverains commandent de me les oter, Je les con- 
serverai ensuite comme deprecieuses reliques, etcomme 
un souvenir dela recompense de mes services. » Ilvou- 
lutaussi, ajoute-t-on sur Tattestation d'un de ses fils,. 
que ces fers fussent deposes dans la tombe avec lui a sa 
mort. 

La .traversee, toutefois, fut heureuse, et ondiraitque 
la volonte de Dieu fut que le navire qui portait Golomb 
et son infortune arrivataussi abon port. G'est lui-meme 
qui vint faire connaitre, en Espagne, les odieux traite* 
ments qu'il avait subis. Ses plaintes parvinrent aussitot 
a Ferdinand et d Isabelle surtout, cette reine sympa- 
thique au malheur, autant qu'enthousiaste de la gloire. 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 21^ 

II les exprima dans une lettre a la nourricB du prince 
Jean oii il rapporte tout au long les ci^constances de 
Tarrivee de Bobadilla dans la colonie, et de sa capti- 
vite. « Les calomnies de certaines gens m'ont fait plus 
de mal que les services que j'ai rendusa Leurs Altesses, 
et que Je soin que j'ai pris de conserver leurs proprietes 
et leur souverainete nem'ont donnede profit. Bobadilla 
annonga en arrivant A Santo - Domingo, qu-il devait 
m'envoyer ici charge de fers, et il Ta fait : il prescrivit 
contre moi une enquete sur des m^faits tels qu'on n'en 
inventa jamais de semblables en enfer. Si Leurs Altesses 
faisaient faire sur les lieux une enquete generale, je 
vous assure qu'elles seraient etonnees d'apprendre que 
Tile n'est pas engloutie. Je crois que vous vous rappelez. 
• que la tempete mejeta dans le port de Lisbonne, apres 
avoir perdu mes voiles, je fus faussement accuse de m'y 
Stre rendu dans Tintention de doriner les Indes au sou^ 
verain de ce pays. On m'a fait une si singuliere reputa- 
tion, que si je fais b4tir des eglises ou des hopitaux, on 
dit que ce sont des cavernes pour les voleurs. Je fais 
serment que je ne puis concevoir pour quels motifs je 
suis prisonnier. On me juge la-bas comme un gouver- 
neur qui aurait ete envoye dans une province ou dans 
une ville administree regulierement, et ou les lois peu- 
ventetreexecutee%entierement, sans craindre de perdre 
la chose publique, et j'en regois un tort enorme. J^ dois 
etrejuge comme un capitaine envoye d^Espagne pour 
conquerir jusqu'aux Indes une nation nombreuse etbelli- 
queuse, dont les coutumes et la religion sont tout £l fait 
opposees aux notres, dont les individus vivent dans les 
montagnes, sans habitations regulieres pour eux-memes 
ni pour nous, et ou, par la volonte divine, j'ai soumis. 



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216 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 

un autre monde k la domination du roi et de la reine. 
Je dois 6tre juge comme un capitaine qui, depuis tant 
d'annees, porte les armes sans les quitter un seul instant ; 
je dois Tetre par des chevaliers de conqu^tes, par des 
chevaliers de fait, et non par des gens de robe, a moins 
qu'ils ne fussent Grecs ou Romains, ou quelques^jg^ de 
ces mpdernes dont il existe tant et de si nobles en Espa- 
gne. En attendant, Dieureste avecsa puissance etehatie 
ringratitude. » . 

Le retour inattendu de Colomb dans Thumiliation dix 
vil criminel causa une profonde sensation. L'indigna- 
tion de la reine fut au comble ; elle etait partagee p^ 
tout ce qui avait un coeur. Elle ordonna immediatement 
que Tamiral fut delivrede ses liens, et rendu a la liberie* 
Elle Tinvita a la cour pour y etre pubHquement honore,* 
rehabilite et venge, si c'etait possible, de ses tribula- 
tions. 

Golomb s'y renditen grande pompe, et, enparaissant 
devant Isabelle, il se prosterna a ses pieds, sans profe- 
rer un mot, et les yeux humides de larmes. 

La reine pleuraitaussi, enle relevant avec un empres- 
sement plein d'efTusion. 

Elle prononga, la meme, la destitution de Bobadilla. 



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CHAPITRE X 

(1500-1503) 



Garactere de Bobadilla. — Etat de la colonie, sous son administra- 
tion. — Detresse des Indicns. — Ovando succede a Bobadilla. — 
Caractere et portrait de ce nouveau gouverneur. — Son arrivee 
dans nie. — Ses instructions. — Retour de Bobadilla en Espagne. 
llcroise avec G. Colomb, en vue d'Hai'ti. — Golomb prevoyant une 
iempete, sollicited'Ovando la permisssion d'atterir a Santo- Domingo 

• Ovando lui intime I'ordre de s'eloigner. — La tempete prevueeclate. 

— L'aiBiral s'abrite dans une petite anse pr^s de Jacmel. — Le 
m^me coup de temps surprend Bobadilla dans les parages de Tile. 

— Le navire sur lequel il est monte fait naufrage, et il perit. — 
Ovando administre avec succes la colonie, et ne fait rien pour Tame- 
lioration du sort des Indiens. — Las Gasas lui fait une vive opposi- 
tion. — Voyage d'Ovando dans le Xaragua, sous pretexte d'exiger 
le paiement d'un arreage de tribut. — II y est accueilli pompeuse- 
ment. — La reine Anacaona est accusee de conspirer contre les 
Espagnols. — Massacre des Indiens du Xaragua. — Soumission 
entiere de cette province. — Debdcle et emigration des Indiens. — 
Episode du cacique Hatuey, refugie a Guba. 



Le rappel de Bobadilla n'eut pas lieu immediatement. 
II s'ecoula bien deux ans avant qu'il fut remplace par 
Nicolas Ovando. Bobadilla etait violent et emporte, 
sans veritable energie ; son administration de la colonie 
fut faible, desordonnee, licencieuse. 

Tout le poids de cette anarchie pesa sur les malheu- 
reux Indiens. II etait, en effet, devenu extremement 
facile d'obtenir des concessions de terre ; et, quant aux 



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248 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

lots d'esclaves, le premier venu se les arrogeait. II n'y 
avait qu'a en prendre autant que Ton en voulait dans la 
foule miserable du peuple conquis. A ce prix, tout petit 
colon s'erigeait en maitre et grand seigneur. G'etait une 
feodalitebatarde, grossiere, sans frein, une parodie, qui 
est de venue serieuse, de Ja feodalite europeenne. Les 
esclaves etaient reunis et fixes sur le territoire du maitre. 
Soumis d des travaux forces de defrichement et de cul- 
ture, sans aucun menagement pourla faiblesse de leur 
complexion, ils y succombaient en pen de tejnps. II n'y 
avait pas de bete de somme dans Tile ; ils en tenaient 
lieu. lis faisaient toute espece de transports, expirant 
le plus souvent sous les fardeaux. Les maitres ne mar- 
chaient plus a pied, pour pen que le but d'une course ou 
d'une promenade fut eloigne. lis ne voyageaient plus 9 
cheval, les chevauxetant rares; ils se faisaient porter en 
litiere par leurs esclaves. G'etait pour eux un luxe d'avoir 
toujours plus de porteurs qu'il n'en etait besoin, et de 
se faire eventer, tout en cheminant, avec de larges 
feuilles de palmier que les esclaves agitaient au-dessus 
deleur couche. Comme s'il n'y avait pas assez de ces 
labeurs sans relache, des guerres, des travaux publics, 
de Texploitation des mines, et du seul chagrin d'etre 
devenus esclaves pour moissonner les pauvres Indiens, 
les maitres, exergant sur eux sans pitie droit de vie et 
de ihort, les faisaient perir journellement pour le cruel 
plaisir de les immoler. G'etait a qui se surpasserait en 
atrocite. IlS les pendaient, mutilaient dfe toute fagon, les 
brulaient, les battaient de verges jusqu'a la mort, les 
ecartelaient, les sciaient entre deux planches, etleur fai- 
saient subir mille tortures plus horribles les unes que 
les autres. A voir cet acharnement de supplices, on 



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HISTOIRE DES CAaQUES d'hAITI 219 

croirait assister a la persecution d'un peuple qui se fait 
martyr d'une foi nouvelle ou d'heretiques qui luttent et 
qui protestent. Etait-ce au moinsdes esclaves insoumis ? 
Pas davantage. Le seul tort de ces faibles creatures 
etait de n'^tre pasfaites pour le regime si dur de Tescla- 
vage, et de ne pouvoir satisfaire les exigences de maitres 
imperieux et impitoyables. Et puis, en verite, on dirait 
qu'une fatalite historique que les oracles indigenes 
avaient d'ailleurs annoncee, dit-on, pesait sur cette 
terre nouvelle; que ses premiers habitants devaient dis- 
paraitre, et faire place d des peuples nouveaux. Et cette 
fatalite s'e^t rigoureusement accomplie. 

Le faible gouvernement de Bobadilla favorisait bien 
cet aneantissement des vaincus au profit delaconquMe; 
tnais, d'une autre part aussi, il inspirait des apprehen- 
sions pour le sort futur de la colonic. On pouvait 
craindre, en effet, que les possessions espagnoles, en 
Haiti, ne fussent bientot compromises par le desordre 
et rimperitie du commandement, et ne devinssent la 
proie des autres puissances qui ne tarderaient pas a se 
Jeter dans la voie frayee des decouvertes. Au surplus, 
TEspagne possedait deja d'autres territoires sur la terre 
ferme et dans les iles, dont Haiti, par Tavantage de sa 
situation et d'un premier etablissement, allait devenir la 
metropole. II n'importait pas pen que Tautorite y fut 
forte et habile, et que lasociete elle-meme y fut aSermie 
et bien organisee. A la cour et dans le monde politique 
deTEspagne, c'etaitunsujet devives et seri^uses preoc- 
cupations. Par qui remplacer Bobadilla? II etait decide 
que Colomb ne serait pas reintegre dans ses privileges 
et son commandement, pour ne point reveiller a Hispa- 
niola des inimities recentes encore et a peine assoupies, 



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220 HISTOIRE DES CAQQUES d'haI'TI 

et pour ne pas y renouveler surtout le scandale des 
insurrections passees. II fallait un homme capable de 
saisir d'une main forte les renes du gouvernement et d'y 
relever Tautorite si dechue d'un chef representant le roi 
et la reine d'Espagne. Le choix de ces souverains tomba 
sur don Nicolas Ovando, commandeur de Larres, de 
Tordre d' Alcantara. 

On vantait outre mesure sa severe moralite, sa 
grande prudence, sa droiture et son amour de la justice. 
II etait de taille moyenne et de forte complexion. Sa 
barbe etait rouge. II avait le regard modeste et le ton 
d'autorite ; il parlait d'abondance et gracieus6ment. Ses 
manieres etaient pleines de courtoisie et de distinction. 
Tel est le portrait qu't)n trouve de lui dans les historiens. 
Mais il s'en faut qu'il fut done de toutes les belles* 
qualites du coeur et de Tame dont on lui fait honneur ; 
car il est le premier de ces hommes de sang, venus 
d'Europe, qui ont laisse sur la terre d'Haiti une reputa- 
tion ineffagable d'horreur et de sceleratesse. S'il etait 
impitoyable, il n'en etait pas moins energique et tres 
habile. Les choses allaient de mal en pis sous Bobadilla ; 
et, enfin, apres de longs delais qui prolongeaient la 
delresse de la colonic, on hata, on pressa le depart du 
nouveau gouverneur. La flottille qui le transporta a His- 
paniola etait la plus considerable encore qui eut fait 
voile pour le Nouveau-Monde ; elle se composait de 
trente navires. Deux mille cinq cents colons y avaient 
pris passage. Les pouvoirs d'Ovando etaient etendus. 

II devait, des son arrivee, prendre des mesures 
propres a remedier sans lenteur aux abus commis par 
Bobadilla ou sous ses auspices, et entre autres choses 
qui lui etaient prescrites, revoquerles licences accordees 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 221 

par son predecesseur, sans Tautorisation royale, pour 
les recherches de Top ; prelever un tiers pour la cou- 
ronne sur toute quantite exploitee de ce metal ; exiger 
des maitres ou des patrons une retribution pour le travail 
des Indiens ; veiller a ce que ceux-ci fussent toujours 
bien traites, et jamais assujettis a des corvees au-dessus 
de leurs forces, et, enfin, prendre un soin tout par- 
ticulier de leurbien-etre, et de leur conversion auchris- 
tianisme. 

Ces dernieres dispositions, est-il besom de le dire ? 
emanaient de celle qui, dans tout le cours de cette his- 
toire, s'est montree genereuse et sympathique pour les 
Indiens, toujours mais vainement. II faut bien les rap- 
porter, puisqu'elles etaient ecrites sur le papier. Mais 
•voila tout. G'etait bien de pareils interets, que se preoc- 
cupaient les reformateurs d'Europel Et Tor, et les 
denrees, etlespierres precieuses, etla societe coloniale 
elle-mfeme qu'il etait urgent d'implanter dans tant de 
regions nouv^Ues dont on avait a coeur d'assurer a tout 
prix la possession a TEspagne ? On s'attarderait, vous 
croyez, a inculquer de lentes reformes a de pauvres 
aborigenes, et a faire Teducation patiente d'indignes 
sauvages. Non, la conquete est pressee et^ va passer sur 
le corps des peuples conquis, pour atteindre un but plus 
positif. Ce qu'il importait de regler, c' etait la propriete 
et Fexploitation du sol ; Taffaire serieuse, Torganisation 
du gouvernement colonial. Gelui d'Ovando s'etendait a 
toutes les iles et k la Terre-Ferme, dont Haiti devenait 
lametropole. Le bruit de sa nomination, etdes reformes 
qu'il avait a operer, Tavait precede a Santo-Dommgo ; 
de sorte qu'en y arrivant, il trouva tout le monde pre- 
pare d le recevoir, et le desordre et le laisser-aller de 



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222 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

toutes choses unpeu contenus, dans Tattente d'un rigide 
administrateur. C'etait, pour un gouverneur un point 
de depart favorable. II se mit a Voeuvre resolument. II 
retablit da premier coup radministration et Tautorite 
coloniale, si rel^chees et si compromises dans les mains 
de Bobadilla. II est possible qii'etant encore en Europe, 
ii eut pris plus au serieux, que ceux qui le deleguaient, 
ce qui dans sesintructionsetaitrelatifarameliorationdu 
sort des Indiens; qu'il se fAt promis d'y travailler, et qu'en 
politique sage, habile et reparateur, il eut juge qu'une 
solide prosperite pour la colonic etait a ce prix ; mais 
on venait, et, depuis, on est venu souvent du Vieux- 
Monde avec les meilleurs sentiments^ et on diraitqu'en 
respirant Fair d'Haiti, on respirait la haine et lemepris 
pour la multitude asservie. II est etrange, mais il est* 
bienvrai quele spectacle decette profonde misere qu'on 
nomme la servitude a toujours plut6t endurci qu'attendri 
les coeurs. Que de philantropes, ou a pen pres, sont 
devenus des maitres impitoyables, ou, au moins, des 
indifferents incurables ! Et y eut-il jamais de fleau plus 
terrible dans les colonies qu'un proconsul, sefaisant fort 
de detesterles esclaves, apresles avoir portes dans son 
coeur? G'est ainsi qu'il faut peut-^tre penser d'Ovando 
pour se rendre raison de la contradiction si flagrante 
entre Tapologie que Ton fit de son bumanite, de son 
bon CGBur, et sa conduite de massacreur et de tyran 
feroce. La memoire d'Ovando serait execree dans la 
derniere posterite des aborigenes d'Haiti, s'ils n'avaient 
pas tons peri, autant que celle de Rochambeau est 
jusqu a ce jour odieuse aux Haitiens. 

Le nouveau gouverneur etait entre en fonctions sans 
difficulle et sans eclat. II ne s'etait pas dispense des 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 223 

formes usitees en pareil cas, et de politesse en vers son 
predecesseur. Mais, cependant, il devait lui enjoindre 
de quitter immediatement la colonie. Plusieurs des 
navires, qui avaient conduit Ovando, repartaient pour 
I'Europe. Bobadilla, en compagnie de Roldan et d'un 
grand nombre des anciens complices de ce dernier, s'y 
embarquerent. Ovando avait plein pouvoir de purger 
Hispaniok de tout ce qu'il y trouverait de turbulents et 
d'agitateurs ; et, apparemment, des prescriptions bien 
severes. lui avaient ete dictees envers tons ceux, sans 
exception, qui avaient suscite les troubles passes de la 
colonie, ou qui y avaient pris une part quelconque. 
G. Colomb, lui-meme, ne devait pas y retourner. II 
avait ete rehabilite, et admis a poursuivre ses decou- 
I vertes dans le Nouveau-Monde, pourvu qu'il ne debar- 
quat pas k Haiti. II ne songeait pas assurement a 
enfreindre cette interdiction; mais etait-il a Tabri des 
cas de force majeure ? Voyez le sort. Son intention avait 
ete, en faisant voile pour le continent, de diriger sa 
route entre la pointe sud d'Haiti et la Jamaique. Acci- 
dentellement, il se trouva tout a fait a Tautre extremite 
-de Tile, et il lui fallut, au contraire, passer entre Porto- 
Rico et Samanii. A la hauteur de Santo-Domingo, il 
s'aper^ut qu'un de ses navires menagait de sombrer; 
et, en outre, ses observations atmospheriques lui pre- 
sageaient de fort mauvais temps. II s'approcha de la 
terre, et envoya un messager solliciter d'Ovando la per- 
mission de gagner le port, et pour ^changer son navire 
endommage contre un de ceux qui avaient servi recem- 
ment a le transporter, et pour se mettre d Tabri de la 
tempMe qui s'annongait. Non seulement Ovando lui 
pepondit par le plus dur refus, mais il lui intima Tordre 



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''2U HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

de s'eloigner au plus vite. C'est precisement alors que 
Bobadilla quittait le port de Santo-Domingo ; il croisa avee 
Colomb dans le large. Celui-ci s'eloigna en effet; mais 
il longeait toujours d'assez pres les cotes d'Haiti, dans 
Tapprehension du sinistre; en sorte que, lorsque Tou- 
ragan qu'il avait prevu eclata, il put se refugier dans 
une petite anse pres de Jacmel, ou il s'abrita. Boba- 
dilla, lui, avait a peine perdu de vue la terre. Xa m6me 
tempetc le surprit, et des trois ou quatre batiments qui 
retournaient en Espagne^ celui sur lequel il se trouvait 
avee Roldan s'engloutit. Ce singulier ev6nement frappa, 
des lors, les esprits. Pour tons, la main de Dieu y etait 
visible ; elle avait sauve Colomb et s'etait appesantie sur 
ses persecuteurs. Les leQons du ciel n'ont jamais cor- 
rige les hommes. Gelle-ci n'^mpSchera pas Ovando de • 
devenir un grand coupable devant Dieu. 

A cette epoque, un jeune ecclesiastique, aspirant a 
la pretrise, commenga a se faire remarquer. II- parait 
avoir ete suscite pour venger, non, ce n'etait pas pos- 
sible, mais pour innocenter et plaindre les Indiens, pour 
defendre leur cause et bourreler la conscience de leurs 
meurtriers. G'est grace a lui si aujourd'hui toute la- 
commiseration de la posterite est pour les victimes, et 
si leurs assassins sont voues a Fexecration de Thistoire. 
Las Casas etait, des lors, le temoin des horreurs 
d'Ovando. 

Pour se conformer a la lettre de ses instructions, le 
nouveau gouverneur declara les Indiens d61ies de servi- 
tude, libres desormais, mais obliges au travail, ^ con- 
dition, toutefois, d'un salaire. Mais voici la r6alite ^t la 
derision : ce salaire etait extrSmement modique et pure-» 
ment nominal ; et les travailleurs libres devaient conti- 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 225 

nuer a rester autour du patron et sous sa surveillance 
immediate. Les choses demeuraient done comme par le 
passe; dies avaient meme empire; carles indigenes, 
se voyant refuser le benefice de leur affranchissement, 
s'etaient mis d deserter de tous cotes. Alors, ils etaient 
poursuivis, traques, repris et ramenes aux ateliers. 
Afm qu'ils.ne se sauvassent plus, on les assujettissait a 
la corde ou a la chaine. On avait recemment importe 
dans ce but beaucoup de menottes et de carcans, et, ce 
que Ton n'avait encore jamais fait, on les leur appli- 
quait. Puis, T usage aussi de leur donner la chasse dans 
leur fuite et leur retraite, s'etait etabli dans les nou- 
velles circonstances, et etait devenu general. C'etait 
une guerre ouverte entre les maitres et les esclaves 
• (car ceux-ci n'avaient pas cesse de Tetre), guerre ou le 
maitre torturait, suppliciait, tuait, ou Tesclave lui-meme 
se detruisait de ses propres mains. On trouvait commu- 
nement et journellement, sur les grands chemins, des 
cadavres d'Indiens etendus a terre ou pendus a des 
arbres, soit qu'on leur eut donne la mort, ou qu'ils se 
fussent suicides. Prend-on le soin religieux de pauvres 
ames qu'on traite de la sorte ? Non, assurement. Cepen- 
dant, pour comble de derision, on faisait simulacre de 
les convertir au christianisme en les baptisant. Puis, 
c'etait tout, et on s'excusait, pour le reste, sur leur 
endurcissement dans Timpiete. 

Quelques pretres consciencieux prodiguaient, pour 
qu'il en fut autrement, des efforts louables, sinceres, 
mais inutiles. Tout leur zele evangelique, toute Tenergie 
de leur ame indignee ne s'employaient bientot plus qu'a 
denoncer des maitres cruels au monde et a Dieu, a 
defendre et a plaindre la multitude des opprimes. 



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226 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

Part out oil ils trouvaient 4 ppftcher, ils anathemati- 
saient I'effusion du sang, et benissaient les martyrs. 
Leup voix retentit longtemps dans cette affreuse tuerie. 
Quand elle fut lasse de supplier et de demander grace, 
elle protesta contre les executeurs et les accusa sans 
relache, avec la vehemence et le courage de Tapotre 
Chretien qui n'a d'autre crainte sur cette terre que celle 
de Dieu. Mais nos apdtres prfichaient dans le desert. La 
politique coloniale allait son train, sans s'en emouvoir, 
sans le moindrement ralentir le cours de ses atrocites. 
Elle n'a pas d'entrailles ; elle est sourde ; elle a ses 
plans et son but d poursuivre. 

En effet, toute Tile n'etait pas entierement soumise a 
la domination espagnole. 

Des caciques regnaient encore au Xaragua et a Higuey, 
a Tune et Tautre extremite d' Haiti. Le premier de ces 
royaumes ne jouissait plus que d'une independance ap- 
parente, depuis que Tadelantade Tavait rendu tributaire 
de la couronne : restait, neanmoins, a en achever la 
soumission. Et, d'autre part, il s'en fallaitque Tautrequi 
etait plus proche du siege de Tautorite coloniale fut deja 
subjugue. Le moment etait venu de cueillir ces fruits 
murs de la conquete, et le gouverneur Ovando n'etait 
pas homme a ajourner une tache si opportune. II n'avi- 
sait, au contraire, qu'a Taccomplir. Gomme il lui fallait 
un pretexte quelconque pour entrer en campagne, il en 
trouva un dans le retard qu'Anacaona avait mis a 
acquitter son tribut. Or il arrivait frequemment que le 
paiement du tribut s'effectuait ainsi apres T^cheance, 
mais il s'effectuait toujours. Pen importe du reste, 
puisque, a defaut de ce pretexte, il en aurait imagine un 
autre. Un nouveau gouverneur, desireux seulement de 



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HISTOIRE DES CAQQUES DHAITI 227 

connaitre le pays et ses habitants, pouvait s'y pro- 
mener avec une armee plus ou moins nombreuse. Une 
armee, c'etait Tappareil ordinaire; etles caciques, 6ux- 
memes, ne voyageaient jamais sans un cortege de bandes 
armees. Au surplus, Ovando ne fit annoncer qu'une 
simple visite a la reine du Xaragua ; et elle temoigna de 
la joie en recevant cet avis, quoique le chef espagnol 
ne Teut accompagne d'aucun compliment, comme avait 
fait Tadelantade. Elle se prepara a lui faire ujie recep- 
tion plus pompeuse que dans les occasions precedentes, 
maisnonpas, toutefois, plus cordiale; carles aborigenes 
savaient bien qu'ils n'avaient plus rien a attendre de 
Tamitie des Espagnols. Les Espagnols, plus de doufe 
a cet egard, etaient des ennemis formidables avec les- 
• quels on ne pouvait pas etre impoli, et dont ilfallait 
conjurer le mecontentement ou la colere par des hom- 
mages empresses et des precautions infinies, et on n'y 
reussissait pas toujours. 

Ovando s'avangait done lentement vers le Xaragua, 
a la tSte de trois cents fantassins et de soixante-dix 
cavaliers, bien montes, ^ bien equipes et armes de 
cuirasses, de lances et de boucliers. Mais 4 Yaguana, 
but de son voyage, un peuple immense et bruyant 
paraissait se rejouir d'avance de sa bien venue et s'ap- 
pretait a la f^ter, et Ton trouvait peut-etre que Thote 
annonce tardait trop a son gre. 

Anacaona, suivant Tusage, avait convoque dans sa 
capitaie tons, les caciques de son royaume ; et les 
populations des alentours s'y etaient portees en foule, 
pour prendre part aux jeux, aux danses et aux festins 
prunes pour Toccasion, et qui sont d'ailleurs obliges, 
quand il s'agit des grands, dans les us et coutumes de 



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228 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

rhospitalite indienne. Jamais, en aucun temps, il n'y 
eut une telle affluence a Yaguana. Le village etait riant, 
frais et net ; toutes les cabanes etaient badigeonnees et 
ornees de feuillages, renouveles aussit6t que fanes. Les 
plus grandes et les plus decorees de ces demeures 
etaient destinees aux Espagnols. Le terrain, partout, 
etait nivele et balaye. La grande place publique, le 
forum indien (il y en avait un au moins dans chaque 
bourgade), etait de la derniere proprete. On n'avait 
laisse nuUe part un brin d'herbe ou un arbre inutile, 
excepte ceux qui sont plantes pour donner de Tombre et 
des fruits, excepte les arbustes et les gazons fleuris alen- 
tour des chaumieres. Des sentinelles etaient eche- 
lonnees fort avant sur la route, afm d'avertir, de loin et 
a temps, de Tarrivee des Espagnols. Au premier signal, 
Anacaona sortit dans sa plus belle litiere, suivie de la 
foule de ses sujets. Toutes les mains etaient chargees 
de palmes et de bouquets. La rencontre eut lieu a 
plusieurs milles de Yaguana. Les chants eclaterent, et 
les fleurs volerent en tons sens. Ovando venait derriere 
avec ses principaux officiers. Des qu'il fut reconnu, un 
hourrah de joie Taccueillit ; on Tentoura, et Ton fit pleu- 
voir sur sa tete les feuilles et les fleurs. Sa route en 
etait pavee jusqu'au village. II n'y avait qu'a cueillir 
ces fleurs sur les bords du chemin ; car c'etait la belle 
saison, la saison de luxe du printemps eternel des ti*o- 
piques.Toute herbe, tout arbrisseau, tout arbre dans ce 
pays de forets etaient en pleine floraison. 

On s'etait a peine arrfite un moment pour echanger 
quelques compliments de rigueur, et on se remit aus- 
sitot en marche. Anacaona prit place a cote d'Ovando. 
Si elle avait quelque secrete apprehension, rien de sem- 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 229 

blable ne se trahissait dans sa contenance ; elle etait, au 
contraire, souriante et gracieuse comme a son ordinaire ; 
ce qui ne laissait pas que de contraster fort avec 
Texpression de la figure du chef espagnol. Soit une ex- 
treme fatigue, soit qu'il fut sous I'influence de quelque 
mauvaise pensee, celui-ci etait silencieux, inattentif ou 
indifierent, affaisse ou sombre. Sa barbe rouge n'ajoutait 
pas pen au sinistre de sa physionomie. On arriva d 
Yaguana. Les Espagnols furent distribues dans leurs 
logements, et on les laissa se reposer le reste de la 
journee et la nuit suivante. Mais le lendemain matin, 
tout le village s'eveilla au bruit des tambourins et des 
chansons indiennes. II y eut repas, danses et jeux. Ces 
rejouissances se succederent sans relache et durerent 
^plusieurs jours. Les Espagnols n'y assistaient pas en 
simples spectateurs ; ils y prenaient part en toute gaiete 
de coeur. Ovando ne demandait pas mieux que de voir 
les Indiens s'abandonner ainsi a la joie, et ses soldats 
s*y mfeler si cordialement. On n'en soupQonnerait que 
moins ses projets. Des les premiers jours, ayant reuni 
dans ses appartejrnents ses principaux officiers, il leur 
dit qu'il etait averti que toutes ces fetes n'etaient qu'un 
piege, et que la reine d.u Xaragua, qui conspirait d'ailleurs 
depuis longtemps contre les Espagnols' et avait jure leur 
perte, premeditait le massacre de ses botes, et n'atten- 
dait, pour Texecution de si abominables desseins, que 
le moment favorable. II leur communiqua le plan qu'il 
avait couQU a son tour pour dejouer cette machination. 
On convint de tout, dans cette espece de conciliabule, 
des moyens, de Theure et du signal d'execution. 

II n y avait, cependant, pas Tombre d'une conjuration 
indienne. Ovando le savait bien, et il ne fit croire le 



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230 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

contraire qu'a ses officiers et a ses soldats qu'il avait 
besoin d' exciter a un massacre d'innocents par cet 
odieux mensonge. Anacaona ne se doutait de rien, as- 
surement ; mais on ne le supposerait pas a voir de tons 
cotes ses Indiens, sans armes cette fois et centre Tor- 
dinaire, se livrer avec une securite si profonde aux 
rejouissances publiques. On eut dit que pour oter tout 
pretexte a Tastuce espagnole, leur reine leur avait 
passe ce mot d'ordre et recommande cette precaution. 
Poiirtant il est bien vrai qu'on ne trouvera pas plus de 
preuves historiques de Fhorrible projet qu'on lui pretait, 
que de sa connaissance ou meme de son pressen- 
timent de la catastrophe qui allait fondre sur sa tete el 
son royaume. 

Les Indiens du Xaragua n'avaient plus Fenvie d'imitei^ * 
les combats simules del'Espagnol, depuisqu-ils en avaient 
fait un si malheureux essai ; mais ils n'avaient pas, pour 
cela, perdu le gout de ce spectacle. lis souhaitaient 
d'antant plus d'en etre gratifies, qu'ils pensaient avec 
raison que Farmee d'Ovando, richement equipee, et la 
plus forte qui fut venue chez eux, ne manquerait pas 
d'executer une joutedes plus brillantes. Les Espagnols. 
de leur cote, ne s'en firent pas prier, Ovando rangea 
son armee en bataille, et Finfanterie coiiimenga ses 
evolutions. Puis vint le tour de la cavalerie. EUe Si- 
mula des rencontres, tan tot avec les fantassins, tant6t 
avec elle-meme, en se divisant alors en deux escadrons 
opposes Fun a Fautre. Toutes ses escarmouches s'exe- 
cutaient a Farme blanche. Pas un feu jusque-la. 

La foule des Indiens s'etait de plus en plus accrue par 
Finteret du spectacle, et la reine du Xaragua y assistait 
de pres, et en etait visiblement charmee. EUe etait sur- 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 231 

une eminence d'ou elle pouvait tout bien voir, elle avait 
pres d'elle sa fiUe et Tescorte de ses caciques tributaires. 
II y eut un moment de pause apres lequel les evolutions 
recommencerent. Ovando avait porte la main a la croix 
d' Alcantara qui brillait sur sa poitrine; c'etait le signal. 
La trompette sonna: Tinfanterie fit feu, et la cavalerie 
chargea. Le tournoi se changea soudain en une horrible 
boucherie. Toute cette foule de spectateurs inoffensifs 
fut en un instant impitoyablement massacree. Ni le sexe 
ni Tagene furent epargnes. Anacaona fut prise en vie, 
c'etaitla seule prisonniere qu'Ovando consentit a faire; 
tout le reste fut passe par les armes. Plusieurs caciques 
et un grand nombre d'Indiens s'etaient enfermes dans 
une cabane ; le feu y fut mis et ils furent tons devores 
•par les flammes. 

Douze sauvages furent enfiles dans un pieu, et livres 
aussi aux flammes, et les executeurs disaient, par une 
atroce ironie, que c^etaient les douze apotres. Un cava- 
lier espagnol, attendri par les cris d'un jeune Indien, le 
prit pour le sauver du carnage, et le portait devant lui 
sur I'argon de sa selle ; d'autres cavaliers, a cette vue, 
seprecipiterentsurlui etTabattirentlui etTenfant a coups 
de lance et d arquebuse. 11 ne resta plus bientot sur ce 
~ champ desole que des cadavres. 

Des Indiens qui avaient pu echapper a cette destruc- 
tion, les uns gagnerent les montagnes, les autres le ri- 
vage de la mer. Un grand nombre, s'etant jetes dans des 
canots, emigrerent dans des lies voisines, d Guanabo, a 
Jamaica et ailleurs. Suivant toute probabilite, c'est a 
cette epoque et a cet evenement qu'il faut rattacher Temi- 
gration dans Tile de Cuba d'un cacique ha'ttien du nom 
de Hatuey. Une grande partie de ses sujets Ty avaient 



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232 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

suivi. Accueillis par Thospitalite genereuse des Gubains, 
ils avaient fond6 une petite colonie qui habitait le litto- 
ral de cette ile, la plus proche d'Haiti. Ils y avaient 
apporte avec eux leur op et leurs dieux, et peut-etre y 
avaient-ils deja oublieune patrieou iln'y avait plus pour 
eux que mort et servitude, lorsqu'ils apprirent que les 
Espagnols allaient venir s'emparer de Cuba. L'alarme 
futgrande parmi eux. Ou aller desormais pour fuir ces 
implacables conquerants? Dans leur perplexite, ils se 
reunirent pour deliberer sur leur malheureux sort. lis 
formerent un tas de leurs metaux precieux et de leurs 
reliques sacrees autour duquel ils etaient tons silencieux 
attendant les conseils et Tavis de leur chef. — « Voici 
la cause des malheurs d'Haiti, dit Hatuey, c*est cet or 
pour lequel les Espagnols commettent tant de cruautes 
et nous poursuivent jusque dans notre paisible retraite. 
Oil lecacher, pour qa'ils ne le prennent pas avec notre 
vie et notre llberte? » — Gomme un de ceuxqui Tecou- 
taient proposa que chacun avalerait son or pour le 
derober aux envahisseurs. — « lis vous ouvriraient le 
ventre pour le trouver, repartit Hatuey; jetons-le plutot 
dans le fleuve. » — Et, a Tinstant, ils lancerent dans les 
flots leurs idoles et leurs metaux. 

Bientot, en effet, Texpedition espagnole descendit a 
Guba sous la conduite d'un Diego Velasquez, un des 
compagnons de G. Golomb, 4 son second voyage. Les 
aborigenes de Tile gagnerent leurs montagnes dans Tin- 
terieur des terres, et la petite tribu haitiennede Hatuey 
tenta seule de s'opposer a ce debarquement. EUe fut 
ecrasee et dispersee. Hatuey fut fait prisonnier, et con- 
damne a perir dans les flammes. Lie a un poteau dresse 
au-dessus de son bueher, il etait fierement resigne a 

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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 233 

mourir. Un moine franciscain, desirant le convertir au 
Dieu des Chretiens, dans cet instant supreme, s appro- 
cha de lui, et lui park du bonheur dans Tautre monde 
des ^mes qui se rachetent dans celui-ci. II lui depeignait 
las felicites celestes du paradis, lorsque Hatuey Tarrfita 
pour lui demander s'il y avait des Espagnols dans ce 
paradis si d61icieux. — « Oui, repondit le moine; mais 
ceux qui sont dignes et bons. » — Les meilleurs d'en- 
treeux, repliqua le cacique, ne sont ni dignes ni bons. 
Je ne voudrais aller en aucun lieu oti se trouvatun seul 
etre de cette race maudite. » — Sa mort acheva d'epou- 
vanter les Gubains, et, sans plus d'autres combats, Tile 
fut conquise. 

Cet evenement est posterieur de huit annees environ 
• a celui du Xaragua. Durant six mois apres le sac de Ya- 
guana, narre plushaut, les soldats d'Ovando battaient 
encore le pays, et-en exterminaient les habitants, le gou- 
verneur ne voulait pas y laisser existant un seullndien 
de quelque rang oude quelque influence, qui put, par la 
suite, y relever Tautorite aborigene. C'est ainsi qu'un 
neveu de la reine, le cacique Guaora, qui s'etait quelque 
temps derobe a la poursuite des Espagnols, fut traque 
dans les montagnes, pris et tue. Ilentrait dans les vues 
d'Ovando de detruire a jamais le royaume de Xaragua 
pour rincorporer aux autres territoires exclusivement 
ranges sous la domination coloniale. Quand il fut bien 
sur d'avoir entierement atteint son but, il repartit pour 
Santo-Domingo,, y amenant liee et garrottee Anacaona, 
la gracieuse reine, rillustrepoete, EUe y fut ignominieu- 
sement pendue. 

Voila comme on fait souvent une conquete pour la 
plus grande gloire de Thumanite ! 



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CHAPITRE XI 

(1504) 



Ovando se prepare a envahir le Higuey. — Habitants decette province. 
Leur caractere, plus belliqueux que les autres aborigenes, excepte 
ies Ciguayens. — Cotubanama leur cacique. — ^Son portrait. — Son 
caractere. — M^me tactique des Espagnols envers lui, qu'envers 
Guacanagaric. — Confiante securite de Cotubanama. — Incident 
fortuit qui motive k guerre contre le Higuey : Indien d^vore par 
un chien. — Represailles de Cotubanama. — Une armee espagnole 
sous le commandement d'un officier du nom de J. Esquibel envahit* 
le territoire de Higuey. — Resistance energique de la population, 
surprise par la soudainete de I'invasion. — Difficultes ^prouvees 
par Ies Espagnols. — lis les surmontent necTnmoins, et arrivent a 
une petite distance de lacapitale de Cotubanama. — Traits de paix 
conclu avec ce cacique. — Le tribut lui est impose. — Sa visite 
dans le camp espagnol. — Trait de moeurs. — J. Esquibel b^tit une 
forteresse dans le village ou il avait ^tabli son quartier general. — 
11 y laisse une garnison. Pen de temps apres la retraite de I'armee 
expeditionnaire, les Indiens de Higuey assiegent la forteresse, la 
brulent et en massacrent la garnison. — Un seul Espagnol parvient 
a se sauver. — II porte la nouvelle de ce desastre a Santo-Domingo. 

— Exasperation qu'elle y cause. — Le Higuey est de nouveau 
envahi. — Difficultes plus grandes dela nouvelle campagne. — Les 
Espagnols sont vainqueurs. — lis penetrent jusqu'a la capitate de 
Higuey ou etaient concentrees les forces des Indiens. — Prise de ce 
village. — Defaite et dispersion des Indiens. — Cotubanama se 
refugie dansla petite ile de la Saona. Les Espagnols I'y poursuivent. 

— II est pris et conduit h Santo-Domingo, oii il est execute. — 
Complete soumission de la province de Higuey. — Progres et aspect 
do la colonic, apres cette conqu^te. 



Ovando n'avait pas encore acheve la conquSte du 
Xaragua, qu il pensait deja a celle de la province de 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 23I> 

Higuey, la seule, comme on Ta vu, qui res! ait a sou- 
mettre pour que la subjugation de Tile entiere fut con- 
sommee. II avail le projet de passer d'une campagne a 
Tautre sans repos et sans treve : c'est un but qu'il avait 
hated'atteindre, pour qu'un autre n'en recueillit point la 
gloire ; et, si un pretexte allait lui manquer pour entrer 
en guerre avec les naturels de Higuey, il en inventerait 
un. Mais on verra tout a Theure que le hasard ou la 
fatalite Ten dispensa. 

Ces Indiens, quoique les plus proches voisins de la 
colonie, avaient vecu en paix avec elle jusqu'ici. lis 
etaient des Gara'ibes presque purs et pen modifies par 
la transmigration. Sans etre anthropophages, ils avaient 
conserve Tenergie native et la rudesse de moeurs de 
• leurs originaires ; ils etaient, comme eux, grands de 
taille ; plus sauvages, plus belliqueux que les autres 
habitants d'Hatti, excepte, peut-etre les Ciguayens aux- 
quels ils ressemblaient le plus par les traits physiques 
et moraux. Assurement, ils n' etaient pas disposes a se 
laisser egorger comme les Indiens effemines du Xaragua ; 
riia^ ils etaient de trempe, au contraire, a lutter avec 
leurs oppresseurs jusqu'a Textremite pour la defense de 
leur independance et de leur territoire, et ane succomber 
que quand la lutte serait trop inegale, et quand tout 
espoir serait perdu de vaincre 'un ennemi superieur. 
Leur chef etait Cotubanama, le cacique le plus redoutable 
aprfes Caonabo. On est habitue a trouver ces deux noms 
dans les historiens de la decouverte, avec des epithetes 
constantes qui les caracterisent ; c'est toujours le fier 
Caonabo et le farouche Cotubanama. Cotubanama etait 
d'une stature colossale ; sa tete etait tres grosse, quoi- 
que proportionnee a sa taille ; elle etait chargee d'une 



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236 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

epaisse et longiie chevclure. On dit que d'une epaule a 
Fautre, il avail la largeur d'un metre. Ses bras etaient 
nmsculeux et puissants ; lui seul, comme Ulysse, pou- 
vait bander son arc. La beaute de son visage et de ce 
corps depassant les proportions ordinaires de Fhomme^ 
faisait Fadmiration, non seulement des siens, mais^ des- 
Espagnols eux-memes. C*( Od 

Tavait surnomme le farou ija sa 

physionomie etait dure et m i'^e^ 

exprimait, toute douce qu'e \ agi- 

tations interieures et conti ibra- 

geuse et prompte a s'exalter cule^ 

il n'empficha pas le sort de s'ucebEftplir ; il ne preserva 
pas, helas ! ses sujets de la se^itude et son royaume 
de la conquete. N'est-il pas remarqiiable qufe ce terri- 
toire indien le plus voisin des Espagnols fut le dernier 
a tomber sous leur joug ? Ainsi procedaient, au reste^ 
nos conquerants. Loiequ'ils etaient sur le rivage oppose^ 
et qu'ils y avaient leur quartier general dans Tancienne- 
Isabelle, ils avaient use de la mfime tactique a Tegard 
de Guacanagaric, et surtout de Guarionex, les menageant 
et se faisant fort de vivre en paix avec eux, tant qu'ils 
avaient eu a combatfre au loin. Ils avaient toujourssoin 
de laisser derriere eux une retraite libre et sure. Mais- 
quand ils en avaient fini avec leurs entreprises loin- 
taines, ils revenaient quereller leurs voisins et leur 
porter, en temps opportun, les coups que leur reservait 
leur perfide amitie. Des peuples rompus a la politique 
ne sont pas toujours a Tabri de ces sortes de surprises ; 
jugez des sauvages sans esprit de precaution et de pru- 
dence. Guarionex etait, pourtant, plein d( 
contre eux ; mais il se perdit en ne sachant p 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI 237 

munip contre leurs agressions, Des evenemenls comme 
ceux qui s'accomplissaient, les guerres injustes contre 
les autres caciques, leurs chutes, leiirs malheurs, la 
ConquSte successive et la confiscation de leurs territoires, 
resterent aussi, sans doute, sans avertissements pour 
Gotubanama. C'est du moins ce qu'il en semble. On ne 
Toit nulle part qu'il se soit inquiete de ce qui allait 
survenir. II paraissait, au contx^aire, s'endormir dans 
une profonde securite, ou bien s'il n'etait pas sans 
alarme, il se montrait alors indifferent ou resigne, et 
s'en remettait entiferement aux chances du sort. 

Un jour, un Espagnol, gardien ou proprietaire d'un 
de ces chiens devorants, terribles auxiUaires du mas- 
sacre des Indiens, excitait en se jouant, la colere de 
^ ranimal. Un Indien vint a passer, il le lacha sur lui. 
L'Indien, en un instant, fut mis en pieces, et expira 
sous la dent meurtrifere.du dogue. 

Gette atrowte provoqua parmi les naturels de Higuey 
des murmures qui faillirent amener un soulevement, si 
leur cacique n'avait entrepris d'en reclamer justice en 
son nom. II s'en plaignit au gouverneur, et n'obtint au- 
cune reparation. Pen apres, plusieurs Espagnols, ayant 
aborde dans un canotla petite ile adjacente de la Saona, 
habitee par les naturels de Higuey, et y etant descendus, 
furent tons massacres par represailles. Les Europeens 
s'exasperferent a leur tour. lis n'eurent pas besoin d'in- 
sister beaucoup, pour que le gouvernement colonial 
tirdt vengeance de ce sanglant outrage. Une armee de 
quatre cents hommes fut bientot prSte a envahir le ter- 
ritoire de Gotubanama. Ovando en confia le comman- 
dement 4 J. Esquibel, officier courageux et habile. 
Le cacique de Higuey etait pris 4 Timproviste. Nean- 



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23a HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

moins, il parait que son energie et son activite se 
reveillerent au moment decisif du danger, et qu'elles 
fiirent telles qu'il put, a temps, faire tSte a Torage. 
L'erinemi eut fort k entreprendre, et ne mit pas impu- 
nement le pied dans ses Etats. II avait d peine franchi 
les frontieres que sa marche 6tait arr^t^e, et qu'il lui 
fallait combattre a chaque pas. Le Higuey est mon- 
tueux, et le village, oil residait le cacique, se trouvait 
situe k une extremite du temtoire, en sorte que, pour 
Tatteindre, il fallait traverser le pays dans sa plus 
grande etendue, gravir des mornes rapides, et passer 
par des villages nombreux qui jalonnaient la route. A 
chaque gorge ou defile, k chacun de ces villages, les 
Espagnols etaient forces de faire halte et de combattre. 
II leur fallait enlever de vive force et a grand'peine# 
chacune de ces positions, avant de penetrer au dela. 
Depuis la decouverte, ils n'avaient jamais rencontre de 
la part des Indiens une resistance plus opiniatre. Cette 
population etait, sans contredit, la plus energique et la 
plus brave de toutes. Elle etait habituee k se battre 
contre les Caraibes et a les repousser ; elle avait appris 
des Espagnols, eux-mfemes, Tusage de plusieurs de leurs 
armes, et ils se servaient, surtout, avec avantage, de la 
lance. Dans un des cent combats de cette campagne, 
il y eut une rencontre remarquable entre un Indien et 
deux cavaliers espagnols. Les deux armees qui etaient 
dejd chaudement aux prises suspendirent leurs coups, 
spontan^ment, et comme si elles en etaient con venues, 
pour 6tre spectatrices de la lutte. Elle se prolongeait 
-depuis une heure, malgre la sup6riorite de deux assail- 
lants a cheval et parfaitement armes, contre un pieton 
n'ayant qu'un arc, des fleches et une lance, L'Indien 



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HISTOIRE DRS CACIQUES d'haKTI 239 

finit par succomber ; mais il etait convert de blessures 
et ne pouvait plus se tenir debout, qu'il se battait tou- 
jours. 11 fut acheve sur le sol lorsque, par la perte de 
trop de sang, ses mains defaillantes laisserent tomber 
ses armes. Les ennemis eux-m6mes admirerent ce trait 
de bravoure. La lutte ne recommenQa point entre les 
deux troupes qui etaient toujours en presence; car les 
Indieris, se jugeant defaits dans leur champion, et 
acceptant Tissue de ce combat singulier comme un pro- 
nostic de la victoire des Espagnols, retraiterent devant 
eux, 

Quoique les Espagnols eussent perdu assez de monde 
dans le cours de cette guerre, ils avaient, cependant, 
beaucoup plus blesse et tue d'Indiens ; et, s'il ne s'etait 
^agi que d'une reparation du meurtre de leurs compa- 
triotes a la Saona, ils avaient assez verse de sang pour 
le laver, et apaiser les manes des victimes. lis n'avaient 
plus qu'a se retirer. Mais comme il y allait de bien 
plus que d'une simple vengeance, ils penelraient tou- 
jours avant, executant un plan de campagne par lequel 
ils s'installaient dans un pays qu'ils ne devaient plus 
evacuer. J. Esquibel n'etait pas venu a Higuey pour se 
mesurer avec des sauvages m6me aguerris ; et, apres 
plusieurs rencontres, ou il leur avait fait eprouver que 
les armes espagnoles etaient irresistibles, il leur proposa 
la paix. Cette proposition fut plusieurs fois renouvelee 
iet toujours rejet6e. Mais lorsque le cacique vit que rien 
ne pouvait s'opposer aux progres de Tinvasion, et que 
Tennemi approchait de plus en plus de sa residence, il 
se decida, enfin, a traiter de la paix. EUe fut conclue 
tout k Tavantage des vainqueurs. Le royaume de Higuey 
fut declare plac6 sous la protection de TEspagne, et se 



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240 HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 

soumit, pour la premiere fois, au tribut ordinairement 
exige en re tour de cette insigne faveur. Ce tribut fut 
stipule en vivres et en cassaves, au lieu d'or. L'une 
des clauses autorisait aussi, sans doute, Tetablissement 
d'une forteresse espagnole sur le territoire de Higuey ; \^ 
car, aussitQt apres la conclusion de ce traite, et lorsq^^ |$ 
les troupes se fiirent un pen reposees des fatigues 11%^- 
campagne, elles furent employees a la construdi^^i^y^ 
' cette fortification. EUe s'elevait a portee d%cai«p (I*ptt, 
petit village pres de la mer, et a pen de joufa^SStJ^ la 
capitale de Higuey, oii, J. Esquibel avait as§ig SOTi camp 
et fait une halte pour se porter, ensuite, d'une seule 
marche, sur la residence du cacique. 

Cotubanama avait traite par emissaires, et guerroye 
par ses chefs de bandes ; il n'avait encore pris part, en^ 
personne, a aucune action contreles Espagnols. Lorsque 
la paix commune fut ratifiee des deux cotes, il vint 
faire visite dans son camp a J. Esquibel. II y fut regu 
avec les honneurs militaires. Son port martial et sa 
gigantesque stature attiraient tons les regards. Les 
soldats admirent volontiers ces distinctions dans un 
adversaire. 11 n'avait pas du tout Fair d'un vaincu, II 
etait tres affable avec le chef.espagnol, et, avant de le 
quitter, il convint avec lui d'echanger entre eux leurs 
noms. lis en firent aussitot une application sur Ja fin de 
leur entre tien. Le cacique n'interpellait plus J. Esquibel 
que par son nom Cotubanama, et le chef espagnol lui 
apphquait complaisamment le sien. Ce trait de moeurs 
aborigenes, qui se voit pour la premiere fois dans cette 
circonstance, et qui semble propre S la localite, signi- 
fiait sans doute la sincerite qui devait presider d Tamitie 
que rindien venait de contracter avec son ennemi. Mais 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 2ii 

quelle gratuite illusion ! Se flattait-il de lier par une 
futilite de galanterie des hommes qui juraient tous les 
jours en vain sur le nom de leur Dieu? Esperait-il 
echapper, par une miraculeuse exception, au sort qui 
avait atteint tous les autres caciques d'Haiti ? Les In- 
diens n'etaient pas une race que Texperience instruit ; 
ils n'ont jamais compris jusqu'a quel point leurs con- 
querants etaient tenaces ; et quand J. Esquibel elevait 
une forteresse sur le territoire de Cotubanama, ce 
n'etait pas, assiirement, pour le bon plaisir d'y loger 
une garnison. 

Les travaux du fort acheves, J. Esquibel y laissa un 
nombre suffisant d'hbmmes pour le garder, et retourna 
a Santo-Domingo avec le gros de sa troupe. Cette faible 
igarnison se comporta parmi les Indiens comme toutes 
les precedentes, depuis la premiere qui se fit massacrer 
d la Nativite. — Elle les rangonnait outre mesure, les 
maltraitait sans compassion et avec la derniere violence, 
et contraignait leurS femmes et leurs filles d partager 
leurs debauches et leurs orgies. Les Indiens se revolte- 
rent, a la fin, de tanfd'exces. lis assaillirent un jour la 
forteresse et la reduisirent en cendres, apres en avoir 
massacre la garnison. Un Espagnol echappa a ce desastre, 
et en porta la nouvelle d Santo-Domingo. 

L*irritation fut au comble dans la capitale de la colonie. 
On trouvait que le temps etait passe de ces temerites 
contre les Espagnols, et que Cotubanama avail beau- 
coup trop ose et meritait les plus sanglantes represailles. 
Cette fois, il fallait -en fmir. Plus de demi-mesure, plus 
de demi-conquote, plus de paix, jusqu'4 la destruction 
entiere du royaume de Higuey et a son absorption dans 
le giron commun de la colonic. Une armee plus nom- 



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242 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 

breuse que la premiere fut reunie sur-le-champ pour 
une nouvelle invasion du territoire de Higuey. EUe 
s'adjoignit des auxiliaires indiens en grand nombre, 
entre autres une troupe venue de la province d'Icayagua, 
Kmitrophe des Etats de Cotubanama. Les preparatifs de 
guerre furent faits en vue d'une longue ou plulot d'une 
occupation definitive. J. Esquibel etait encore le chef 
decette expedition. Les naturels de Higuey s'attendaient 
a cette agression, et leur Cacique avait pris, en conse- 
quence, toutes les dispositions n^cessaires pour la sou- 
tenir ou la repousser. Tout ce qu'il y avait de vieillards, 
de femmes et d'enfants, avaient ete relegues dans les 
montagnes, et avaient cherche un refuge au fond des 
grottes et des cavernes les plus inaccessibles. lis y 
avaient transports avec eux leurs dieux et leurs bagages.* 
Le territoire se trouvait ainsi deblaye de tout encom- 
brement. Les hommes valides seuls y circulaient, et des 
hordes mobiles le parcouraient en tons sens, librement 
et rapidement, suivant que Fexigeait la defense. Des que 
Tennemi y parut, il fut signale de proche enproche par 
des feux allumes sur les hauteurs. Ne connaissant bien 
que la route qu'il avait deja faite, il n'en prit pas une 
autre ; il savait qu'elle menait a la residence du cacique, 
oil il se promettait d'arriver si rien ne Tarretait. II eut 
a combattre presqueaux memes lieux quelorsdela 
premiere campagne. II etait encore et toujours vain- 
queur, malgre plus d'opiniatrete dans la resistance de 
la part des Indiens, et de plus grandes forces qui lui 
etaient opposees. II etait anime d'un esprit d'insatiable 
vengeance que Tobstacle exasperait. 11 etait sans quar- 
tier. II passait au fil de I'epee tons les Indiens qui tom- 
baient en son pouvoir; il ne faisait grdce a aucun pri- 



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HISTOIRE DES CAQQUES D HAITI 243 

sonnier. A mesure qu'il prenait d'assaut un village, il 
rincendiait et en balayait la cendre pour qu'il ne restdt 
pas vestige des habitations indiennes, et que Therbe 
repoussat sur le sol oil elles s'elevaient. L'aborigene 
d'Haiti, qui n'etait pasnomade et qui se complaisait, au 
contraire, dans le repos et la mollesse, affectionnait, 
autant que rhomme civilise, les lieux de sa demeure. 
Comment n'aimerait-il pas la cabane qui abritait ses 
dieux, oil s'allumait son foyer, et oil il se bergait dans 
son moelleux hamac ?La detruire, c'etaitTatteindre au 
c<Bur ; et, un tel ravage, lorsque I'ennemi qui le portait 
dans ses penates etait invincible, Tepouvantait bienplus 
encore qu'il n^ Taffligeait. 

Au depart de Tarmee espagnole, dont les propos de 
•colere faisaient presager tons les exces auxquels elle 
allait se livrer, le Pere Las Gasas sen tit ses entrailles 
s'emouvoir, et sa pitie s'alarmer ; il voulut suivre cette 
soldatesque furieuse pour temperer, s'il etait possible, 
son animosite, et derober a son ardeur de detruire et 
de saccager ce qu'il pourrait de debris et de victimes. 
S'il fit quelque bien, il n'empecha pas de commettre 
beaucoup de mal. Le passage de cette armee sur le ter- 
ritoire de Tennemi se marqua partout par le sang et la 
flamme. Elle avait chasse devant elle les hordes de 
Gotubanama continuellement battues, et tons ces debris 
des vingt batailles livrees sur la route allerent grossir 
les forces indiennes concentrees dans le village de 
Higuey, oii le cacique attendait Tennemi, et se prepa- 
rait a jouer le sort de son royaume dans un dernier et 
supreme combat. 

A une petite distance de ce village, le chemin se 
bifurquait, et deux avenues, au lieu d'une, y condui- 



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244 HISTOIRE DES CACIQUES D HAI'TI 

saient. Uune etait obstruee de troncs d'arbres renver- 
ses, et de branchages coupes et entasses expres ; Tautre 
etait libre, ouverte, unie. Les Indiens avaient place des 
embuscades tout le long de cette derniere et des deux 
cotes, comptant que les Espagnols se laisseraient facile- 
ment prendre k ce grossier stratageme et prefereraient, 
des deux voles, celle qui etait la plus praticable et 
paraissait la plus sure. lis se trompaient dans leur 
calcul. Les Espagnols, parvenus au point de separation 
des deux routes, ne delibererent pas longtemps. Pres- 
sentant des embuches, ils comprirent aussitot que la 
voie qu'on avait pris soin d'aplanir etait precisement 
celle qu'il fallait eviter. Ils prirent Tautre, Leur marche 
en fut un pen ralentie ; en arrivant, ils se trouverent 
entre le village, laisse a decouvert, et Tarmee indienne^ 
qui s'etait portee tout entiere a I'entree du second 
chemin. Pas un seul poste ne couvrait sa retraite sur 
le village. Aussi fut-elle contournee, a sa grande sur- 
prise, et arretee, en quelque sorte, dans ses propres 
filets. Elle ne perdit pas contenance pour cela; elle fit 
face a Tennemi, et Tattaqua. La lutte qui s'ensuivit 
dura depuis deux heures de Tapres-midi, jusqu'a la 
tombee de la nuit. Les Indiens abandonnerent alors le 
=champ de bataille, jonche deleurs morts. Les pertesdu 
cote des Espagnols furent moins nombreuses; mais 
dependant, jamais ils n'en avaient autant essuye, en 
€ombattant contre des Indiens. J. Esquibel pril posses- 
sion, cette nuit-la meme, du village oil il etablit son 
quartier general. 

Dans la melee, les Espagnols avaient fait tons leurs 
efforts pour s'emparer, mort on vif, de Cotubanama. 
lis n'y avaient point reussi, et peut-etre meme ne 



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HI6T0IRE DES CACIQUES d'hAI'TI ^ 245 

ravaienirils pas apergu une seule fois, qudiqu'il fut 
present et dirigedt raction en personne. La defaite des 
Indiens etait plus complete que Tennemi ne le croyait 
Itli-mfime. Suivant les apparences, ils avaient evacue le 
champ de bataille a la faveur de Tobseurite ; mais ils 
avaient bien reellement profite de la nuit pour se hdter 
de fuir en desordre et bien loin, en vaincus effrayes. A 
plusieurs lieues a la ronde, on ne rencontrait pas un 
seul Indien : le pays etait desert. Un grand nombre 
s'etaient refugies dans les montagnes, d'autres s'etaient 
jetes dans des canots, et avaient gagne la petite lie de 
la Saona. 

J. Esquibel voulait absolument se rendre maitre du 
cacique, sachant bien qu'il n'obtiendrait la complete 
* soumission du pays qu'a ce prix. Des patrouilles furent 
dirigees sur tons les points, dans ce but autant que 
pour donner la chasse aux fuyards et repandre la ter- 
reur partout. EUes mirent tout a feu et a sang. Ayant 
decouvert dans leurs tournees quelques-unes de ces 
grottes remplies des femmes, des vieillards et des 
enfants qui s'y etaient caches, depuis le commencement 
de cette guerre, et qui y mouraient presque de faim 
deja, elles les acheverent en en faisant un massacre . 
horrible. Des Indiens qu' elles capturerent ga et la, et il 
y en avait un grand nombre, eUes brulerent les uns, et 
pendirent les autres aux arbres des chemins. Plusieurs 
d'entre eux furent seulement mutiles. On leur coupait 
les deux mains, et on les laissait aller ou mourir, 
ou rapporter a leurs freres ce qu'ils avaient souffert 
d'un ennemi impitoyable, en leur montrant leurs mem- 
bres amputes comme le moindre des supplices reserves 
^ ceux qui ne se rendraient pas. Le recit serait long et 

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:24(> - HISTOIRE DES CACIQUES d' HAITI 

navrant de toutes les atrocites qui furent commises. Un 
temoin oculaire, le venerable Las Casas, jeune alors, 
et, les racontant plus tard dans sa vieillesse, s'exprime 
en ces termes : « Toutes ces choses et tant d'autres 
qui revoltent la nature humaine se passerent sous 
mes yeux, et je crains maintenant de les repeter, me 
croyant a peine moi-meme et doutant si je ne les ai 
pas r^vees ! » , 

Cependant, les courses et les perquisitions des 
patrouilles ne les avaient pas encore mises sur les traces 
du cacique qu'elles devaient particulierement recher- 
cher. A force de s'en informer, on vint a savoir que 
Gotubanama avait passe a Tile de la Saona. Dans ces 
entrefaites, arriva au port le plus voisin du village de 
Higuey une caravelle apportant des provisions et des* 
munitions pour I'armee d'expedition. J. Esquibel s'y 
embarqua avec une cinquantaine d'hommes pour aller 
relancer le chef indien dans son dernier refuge. II n'y 
avait que deux lieues de canal a traverser de la cote a 
la Saona. La caravelle y aborda la nuit meme de son 
depart, en sorte que son arrivee inapergue ne donna 
aucun eveil ; puis elle prit mouillage dans une anse 
d'oii elle ne pouvait pas etre apergue le jour par ceux 
qui dans Tile avaient vue sur la mer. Les cinquante 
hommes debar querent en silence ; et, a peine avaient-ils 
fait quelques pas qu'ils rencontrerent et capturerent 
deux Indiens. lis en executerent un, et se servirent de 
I'autre comme guide. Celui-ci devait les conduire a la 
retraite de Gotubanama au prix de sa vie. Ghacun des 
poursuivants pretendait a Thonneur de mettre le premier 
la main sur le cacique. L'un d'eux, un nomme Lopez, 
homme de haute, stature et renomme pour sa force cor- 



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HISTCKRE DES CACIQUES d'hAITI 247 

porelle peu ordinaire, pensa a avoir seul cet honneur. 
Se sentant de taille a se mesurer avec Cotubanama, le 
cas echeant, il se separa de ses compagnons, et prit le 
premier sen tier qui s'eloignait de la route commune. 
C'elait comme une inspiration ; car il n'y a\^ait pas fait 
cinquante pas, qu'il renconW une douzaine dlndiens 
marchant k la file. Ceux-ci, en Tapercevant, crurent 
"^ qu'il n'etaif pas seul, et se mirent a fuir. Un seul d'en- 
tre eux, qui paraissait se fier a ses forces, egales sinon 
superieures k celles de son adversaire, s'arrfeta pour 
I'attendre. Lopez jugea que ce pouvait etre le caoique, 
a la description qu'oi\ lui en avait faite, et marcha droit 
a lui, Tepee au poing. Arrive a portee de llndien, il le 
frappa d'un coup de son arme qui le blessa seulement. 

•lis se prirent au corps, apres que Cotubanama eut 
arrache I'epee aux mains de TEspagnol, et Teut 
brisee. Une lutte acharnee s'ensuivit dans laquelle 
rindien eut visiblement le dessus, quoique le sang qu'il 
perdait depuis un quart d'heure dut Taffaiblir. Cotuba- 
nama avait fini par saisir Lopez d la gorge, et il Teiit 
infailliblement etouffe sous Tetreinte de sa puissante 
main, si les autres Espagnols, qui n'etaient pas loin, 
accourus au bruit qu'ils faisaient en luttant, n'eussent 

. porte secours k temps. Le chef indien, se voyant envi- 
ronne et sur le point d'etre pris, declara qu'il etait 
J, Esquibel, par I'echange qu'il avait fait de son nom 
avec le chef espagnol. II croyait naivement, et suivant 
la boutume entre indigenes, qu'en declinant ce nom, 
personne n'oserait porter la main sur lui. II fut saisi et 
garrotte, a sa grande surprise ; et il comprit bientot 
qu'il n'y avait plus de salut pour lui, a la joie que ses 
ennemis manifestaient de Tavoir capture. Quelques-uns 

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248 HISJOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

etaienb d'avis de le mettre a mort sur-le -champ, de 
peur que des bandes d'Indiens, reunis par l6 desespoir, 
ne yinssent encore leur disputer leur prise. Mais 
J. Esquibel pensa que rexecutjon d'un personnage aussi 
important clevait se faire authentiquement au chef-lieu 
de la colonic. Le cacique prisonnier fut done conduit 
au navire et, de la, transfere k Santo-Domingo ou il fut 
pendu, comme Tavait ete Anacaona quelques mois 
auparavant. 

Telle fut la fin du dernier des caciques d'Haiti que 
les conquerants, a leur arrivee, trouverent regnant sur 
leurslibres peuplades. Deslors, la/iomination espagnole 
s'etendit sur toute Tile, et les seuls aborigenes inde- 
pendants qui y existassent alors furent ceux, en petit 
nombre d'ailleurs, qui, fuyant la servitude, se retirerent* 
dans les montagnes les plus inaccessibles de Tinterieur. 
S'agglomerant a peine, ils y vivaient affranchis de toute 
autorite, mais en fugitifs errant sans cesse de retraite 
en retraite. 

Durant ces entrefaites, la colonisation prosperait rapi- 
dement, favorisee par Tactive administration d'Ovando. 
Les communications avec TAncien-Monde etaient desor- 
mais tres frequentes. II venait souvent d'Europe des 
navires transportant de nouveaux colons, ou des expe- 
ditions allant d la decouverte des autres contrees du 
Nouveau-Monde. Ces dernieres faisaient etape d Santo- 
Domingo qui etait devenu une station centrale, et avait 
pris tout a coup, a cause de cela, une importance con- 
siderable. Les nouveaux arrivants, pas plus que les 
anciens residants, ne se lamentaient d'avoir quitt6 leurs 
foyers et n'aspiraient a y retourner, pour ne pas mou- 
rir de degout et de decouragement. Au contraire, tout 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HATTI 249 

le monde elait plein d'ardeur de s'installer dans les 
regions nouvelles, et personne ne d^sesp^rait plus de 
Tavenir de la colonie. Les fermes et les cultures se 
multipliaient d I'envi, au prix, il est vrai, du sang et de 
la vie d'innombrables esclaves. La recente conqufete du 
Xaragua et de Higuey avait accru de beaucoup le 
nombre des bras serviles, mais leur destruction aug- 
mentait aussi d proportion. II en perissait autant dans 
les travaux agricoles et domestiques que dans les cor- 
vees publiques des mines et des routes. On ne faisait 
pas la moindre estime de la vie des aborigenes. Depuis 
1501, on avait commence a introduire dans File des 
esclaves africains. Geux-ci etaient achetes ; mais ceux-ld, 
recrutes aisement, sans peine et sans frais, ne coiitaient 
tien. line mortalite effrayante eclaircissait tons les jours 
leurs rangs. Jamais guerre ou epidemie meurtriere ne 
^ fit un tel ravage. Les Africains eux-mSmes, quoique 
robustes, flechissaient sous le joug de fer de Tesclavage 
colonial; et, se regimbant, des lors, contre ses cruelles 
severites, ils excitaient les naturels d Finsoumission, et 
les entrainaient avec eux dans leur fuite au fond des 
montagnes. La population coloniale 6tait deja assez forte 
pour occuper les campagnes, et se grouper dans les 
villes. Plusieurs villes ou bourgs furent fondes k cette 
6poque, la plupart sur les ruines d'anciennes bourgades 
indiennes : Azua (Azoa ou meme Azua) ; Saint-Jean de 
la Maguana, ou residait autrefois le cacique Caonabo ; 
Leogane, dont le nom derive de Yaguana, ancienne 
capitale du Xaragua; Yaquimo, nom indien qui a forme 
celui d'Aquin; Puerto-Real, Lares de Guahaba, et 
Higuey, transforme en bourg espagnol, dfes I'origine 
mSme de son occupation par J. Esquibel. D'autres 



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2»0 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

bourgs, vers le mSme temps ou peu apres, furent Mtis 
sur differents points : la Buenaventura, pres des 
anciennes mines de Bonao, la Conception, Santiago, 
Porte-Plate et le Cotuy, dans TEst et le Nord-Est; puis, 
dans le Xaragua, Salvaleon et Santa Cruz de Acayaza- 
gua. 

L'ile d'Haiti aviit entiferement change d'aspect, et, 
de ce moment, une nouvelle ere s'ouvrait a I'activite et 
a la civilisation coloniales, mais une ere fatale pour la 
race conquise. 



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CHAPITRE XII 

(1504-1517) 



Re tour de Colomb en Espagne. — 11 touche k Haiti. — AfTrdnt qu'il 
recoit d'Ovando. — Son arrivee en Espagne, et en mSme temps, 
mort de la rein« Isabelle. — Dernieres volontes de cette reine en 
faveur des Indiens. — Promesse qu'elle obtient de Ferdinand du 
rappel d'Ovando. — EfTet que cause cette mort dans le Nouveau- 

. Monde. — Nouvelles instructions prescrites par Ferdinand en faveur 
des Indiens. Decret qui favorise le manage des Espagnols avec des 
Indiennes. — Prosperite de la colonie. - — Les aborigenes reduits 
h 60,000. — Rarete de bras. — Introduction des premiers africains 
dans Tile. — Immigration forcee des Indiens des Lucayes. — Epi- 
sode. — Mort de Ghristophe Colomb. — Son fils Diego lui succede 
dans ses cjroits au gouvernement d'Hispaniola. — Rappel d'Ovando. 

— Diego gouverneur. — 11 prend le titre de vice-roi. — Cour de 
cette vice-royaute coloniale. — Propagande religieuse en faveur des 
Indiens. — Predications. — Efforts faits des lors pour I'abolition 
de I'esclavage. — Las Casas se distingue et merite le titre de pro- 
tecteur des Indiens. — Commission de hieronymites nommee pour 
assister don Diego dans le gouvernement d'Hispaniola. — Insucces 
des commissaires religieux. — Mort du cardinal Ximenes. — Mort 
de Ferdinand. — Avenement de Charles-Quint au tr6ne d'Espagne. 

— Debats soutenus en sa presence par Las-Casas . — Projet et plan 
de conversion des Indiens au christianisme dont il s'engage a faire 
Tessai. — Cumana, le point choisi pour cet essai. — Nul bien ne 
r^sulte de tons ces debats pour les aborigenes d'Haiti ; au contraire 
leur sort empire. — Rappel des hieronymites, neanmoins Charles- 
Quint decrete de nouvelles mesures favorables aux Indiens. 

En depit de tout ce qu'on avait fait pour Temp^cher, 
Gh. Colomb, avant d'aller mourir en Espagne, devait 



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252 HISTOIRE DES CAaQUES D HAITI 

revoip la terre d'Haiti. On lui en avail interdit Tentree, 
lorsqu'en passant dans sa derni^re navigation potir 
decouvrir la Terre-Ferme, il Tavait soUicitee pour faire 
radouber un de ses navires, et se mettre a Tabri d'une 
temp^te qui s^annongait. 11 Tobtint, enfin, a son retour, 
non sans beaucoup de peine, quand la mesure de sa 
detresse etait comblee. II avait eprouve dans ce voyage 
les plus ameres tribulations, les plus cruelles souf- 
frances. Apres avoir lutte sans reldche contre les Indiens 
des regions nouvelles qu'il avait decouvertes, et contre 
ses propres compagnons revoltes contre lui, il s'en 
retournait en Espagne abreuve de degout, epuise de 
fatigues, et conduisant d bord, dans les fers, Porras, 
le chef de ses compagnons insurges, pour le livrer a la 
justice de ses souverains, ne voulant pas se venger lui-^ 
mfime. La foule se porta a son debarquement, et le 
re^ut avecdes demonstrations de sympathie etd'interSt; 
elle lui fit cortege jusqu'a la demeure du gouverueur, 
oil un logement lui etait prepare. Ovando Taccueillit 
avec bienveillance, et Tentoura de tons les soins et des 
attentions d'une genereuse hospitalite. II y avait de 
quoi surprendre C. Colomb qui s*y attendait si pen; et 
toute cette politesse inesperee etait d'autanl plus inex- 
plicable pour lui, qu'en m^me temps il recevait du 
commandeur un cruel affront. Ovando, informe de la 
detention de Porras, d bord, exigea que le prisonnier 
lui fM livre, malgre I'objection de Tamiral que cet offi- 
cier etait place sous sajuri diction. Le commandeur pre- 
tendait, au contraire, qu'il n'appartenait qu'a lui de 
connaitre de son delit. Aussitot que Porras lui fut con- 
duit, il le remit en liberie. G. Colomb devora cette humi- 
liation; mais, ne pouvant pas supporter d'Mre traits si 



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HISTOIRE DES CAaQUES D'hAI'TI 253 

indignement sur cette terre qu'il avait decouverle et 
qu'il aimait, il s'empressa de la fuir. II s'eloignait cette 
fois pour toujours du Nouveau-Monde, conquete de son 
genie, livree, au mepris de ses droits, a I'ambition et a 
la cupidite de ses ennemis. II arriva en Espagne, pour 
assister, en quelque sorte, a lamort d'Isabelle, a laquelle 
il ne devait pas lui-meme survivre longtemps. Et peut- 
etre que le malheur de perdre sa protectrice puissante, 
au moment oii il avait le plus besoin de son appui, con- 
tribua a hdter sa fin. Cette illustre reine manquait, en 
meme temps, a des millions d'ames qui avaient aussi 
besoin de sa protection. Le nombre de ses sujets indiens 
s'etait considerablement accru par de recentes decou- 
vertes, et la meme destruction qui avait pese sur les 
naturels d'Haiti menagait ces nouveaux infortunes : sa 
sollicitude n'en avait que plus a veiller, a prevoir, et, 
surement, a gemir. Ses projets et ses plans d'humanite 
avaient ete continuellement eludes, ou n'avaient jamais 
ete executes, et, malgre ses constants efforts et tons 
ses ordres, la force des choses, c'est-a-dire le mal, Fem-. 
portait toujours sur les plus nobles resolutions de son 
€(Bur, et sur sa ferme volonte de faire Ip bonheur de la 
race innocente et cruellement opprimee. EUe seule, 
peut-6tre, en Espagne, ne se rejouissait pas des nou- 
velles de la prosperite coloniale d'Haiti qui y arrivaient 
depuis quelque temps, sachant bien ce que cette pros- 
perity coutait de larmes et de sang. EUe avait fremi 
d'horreur au rapport des massacres d'Ovando dans le 
Xaragua et le Higuey, et lui en avait garde un irrecon- 
-ciliable ressentiment. EUe n'avait jamais cesse d'opiner 
pour son rappel, et on assure qu'avant de mourir eUe 
obtint de Ferdinand la promesse de le revoquer. L'ame- 



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2l>4 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

lioration du sort des Indians, qui fut la constante pre- 
occupation de toute sa vie, fut aussi sa derniere pensee, 
en quittant la terre. Une disposition de son testament 
en contient le voeu et la recommandation expresses 
a Sa principale intention, comme celle du roi, son 
mari, y est-il dit, est de pacifier et de peupler les Indes, 
de convertir k la foi les habitants du pays, et d'envoyer 
des religieux pour les instruire. EUe supplietr^s affec- 
tueuseraent le roi, son mari et seigneujp, et cominande a 
la princesse, sa fiUe, et au prince, son fils, d'accomplir, 
la-dessus, sa derniere volonte et de ne pas consentir 
que les Indiens des terres conquises et a conquerir 
regoivent aucun tort, tant en leurs personnel qu'en 
leurs biens; mais qu'au contraire, ils soient traites 
humainement, et que, s'ils ont deja re^u quelque tort, 
on y remedie. » 

La nouvelle de la mort d'Isabelle se repandit bientot 
dans le Nouyeau-Monde. Ceux qui y luttaient par la 
predication et tons les moyens du ministere religieux en 
faveur de la liberte des Indiens, leur avaient trop bien 
appris que la reine etait leur protectrice obstinee, pour 
qu'ils ne ressejitissent pas une vive douleur de cette 
perte. lis savaient bien aussi que celle qui avait tant a 
coeur leur salut, quoique souveraine, n'avait pu les 
arracher a la servitude et k la mort ; mais ils esperaient 
encore, ils esperaient toujours en elle, dans Textr^mite 
meme ou ils etaienl reduits. II n'y a pas sur la terre de 
souffrances longues et cruelles qui soient capables 
d'epuiser Tespoir dans le cceur humain. Le coeur seul 
qui cesse de battre a cesse d'esperer. 

Le voeu qu'Isabelle avaft ecrit dans son testament, 
Ferdinand Tavait aussi recueilli, a son chevet, de sa 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAI'TI 255 

bouche expirante, ce qui le lui rendait plus sacre. II 
avail tout a coup pris resolument 4 coBur cette affaire 
d'humanite, lui, si domine auparavant, quand il s'agis- 
saitdeslndes occidentales, par d'etroites considerations 
d'interet. 11 varacheter tons les torts passes d'une cou- 
pable indifference par les efforts les plus louables en 
favour de la liberte et de la conversion des Indiens. Mais 
le but de ces efforts devenait de jour ei^ jour plus diffi- 
cile a atteindre. La force des choses etait entrainante et 
superieure a la volonte des rois. Congoit-on autrement 
en effet, que deux souverains tout-puissants, dictant 
leurs ordres absolus, les aient vu toujours eluder? Voici 
deja cette population d'Haiti d'un million ou de huit 
cent mille dmes reduite a soixante ou cinquantq mille 
et ce sont ces debris que Ferdinand se propose, en 
memoire dlsabelle, d'arracher a la servitude, et de 
preserver d'une destruction to tale. 11 s'empresse de 
faire passer de nouveaux ordres dans la colonie, a ce 
sujet. Ilreitere au gouverneur ses premieres instructions, 
il insiste sur leur application ; il ne pretend pas qu'il 
ajourne les mesures que la reine elle-merae avait dictees 
en conformite desquelles il lui avait ete enjoint de ras- 
sembler tons les Indiens, et d'en former de grandes 
peuplades dans le voisinage des villes espagnoles, d'eta- 
blir parmi eux la meilleure poKce qu'il serait possible; 
de les accoutumer a culti ver la terre et a vivre en societe ; 
d'6tablir en chaque bourgade une personne de probite 
qui la gouvernerait en paix, et ne permit pas aux Cas- 
tillans de les employer malgre eux a aucune corvee, 
sous quelque pretexte que ce fut, et eAt soin de faire payer 
exactement le salaire a ceux qui, de leur plein gre, 
s'engageraient, soit pour les mines, soit pour d'autres 



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256 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

travaux ; de les accoutumer k se vetir honnetement ; de 
faire construire partout des eglises, et d'avoir soin 
<ju'elles fussent tenues proprement et desservies par des 
pr^tres assidus, exemplaires et zeles; d'emp^cher les 
caciques (il n'y en avait plus) de continuer leurs extor- 
sions ordinaires centre leurs sujets; d'executer sur eux 
et sur tons les Indiens, en general, les ordonnances 
<jui avaient etefaites centre les blasphemateujs; d'abolir 
ce qu'il y avait dans leurs fetes et dans leurs rejouissan 
ces, de contraire aux bonnes mceurs et a la religion ; de 
batir des hopitaux pour eux ; de les engager par douceur 
d payer les dimes, de mettre en ceuvre tons les moyens 
possibles, pour que les deux nations se reunissent par 
des alliances reciproques ». Mais Tinconvenient le plus 
r6el de ce beau plan, dit un historien, et le seul capable^ 
de le faire echouer, et qui le fit echouer c'est que les 
Castillans n'y trouvaient pas leur compte, puisqu'il 
faisait tomber les repartimientos sur lesquels etait fondee 
toute Tesperance qu'ils avaient conQue de s'enrichir. II 
y avait bien pen de personnes qui ne fussent pas inte- 
ressees an maintien des abus qui avaient prevalu contre 
la cause de rafiranchissement et du bien-etre des Indiens. 
En Espagne, le roi et quelques ames genereuses, en 
Haiti, quelques pretres, courageux et perse verants, 
etaient les seuls soutieffs de cette cause perdue. Aussi 
la condition des Indiens continuait-elle d'etre intolerable 
et Tautorite metropolitaine venait d'eprouver une fois 
de plus qu'il n'etait pas facile d'y porter le moindre 
adoucissement. G'etait peut-^tre parce que Ton etait 
convaincu qu'il n' etait pas possible d'attaquer, en face, 
les abus (tant ils etaient deja enracines) qu'on favorisait 
an moins les mesures qui pouvaient conduire fort indi- 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAKTI 257 

rectement a une amelioration, et qui etaient plus conci- 
liables avec les interets coloniaux. Ainsi le roi avait 
autorise par de nouveaux edits Timportation d'esclaves 
africains, dans la colonic espagnole d' Haiti, pourvu 
qu'ils fussent Chretiens, mais non juifs, ni maures. Un 
Africain faisait le travail de quatre Indiens, et les colons 
y trouvaient leur profit ; mais en attendant, ceux qui 
avaient provoque la mesure avaient en vue le soulage- 
ment des Indiens. D'un autre cote, la rarete des femmes 
europeennes etait cause que beaucoup d'Espagnols 
s'etaieut ^tablis avec des Indiennes. Quelques-uns d'entre 
eux etaient maries en Espagne, et y avaient laisse leurs 
epouses. Une disposition du gouverneur vint mettre 
ordre a ces unions illicites, en obligeant ceux qui 
etaient maries d faire venir leurs femmes d'Europe, ou 
d quitter la colonic, et ceux qui ne Tetaient point, a 
epouser leurs maitresses. Ge que presque tous ces 
derniers firent sans aucune difficulte. Si ces liaisons, en 
se generalisant davantage, s'etaient formees k I'origine 
du contact des deux races, elles en auraient pu alors 
amener la fusion ; mais, en ce moment oh la population 
indienne etait si diminuee, elles n'avaient qu'une 
minime consequence, celle de preserver des rigueurs 
de Fesclavage un certain nombre de femmes indigenes. 
-G'est pen de chose, mais cela compte assurement dans 
une societe d'oii toute humanite etait bannie. 

Les choses en etaient arrivees au point oh il ne 
dependait plus d'un gouverneur d'en changer le cours, 
le voulAt-il? Aussi le* roi, qui desirait sincerement que 
les derniferes volontes de la reine en faveur des Indiens 
fussent executees, ne s'en prenait-il pas a Ovando de 
infraction de ses ordres a cet egard. Et s'il songeait 



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2I>8 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

a son rappel, ce n'etait pour aucun motif de desobeis- 
sance a son aulorite, mais bien parce qu'il Tavait 
promis, comme on Fa vu, a Isabelle mourante, et qu'il 
tenait a effectuer cette promesse sacree. Mais^revoquer 
Ovando, juste au moment oii son administration etait 
le plus florissante, quand tons les interdts satis faits 
etaient coalises en sa faveur, serait un acte peu sage, 
impolitique, et meme temeraire. Du moins, ainsi le 
jugeait-on. Ferdinand ne fit qu'en parler, s'en.referant 
au temps et a Toccasion pour le reste. Cette hesitation 
du roi, et surtout les encouragements de ses admi- 
nistres, des colons bien entendu, fortifierent le zele du 
gouverneur. 11 profita de la pacification de Tile pour 
imprimer une nouvelle impulsion a la prosperite de la 
colonie. Sa popularite s'en accrut encore. 

Santo-Domingo etait la metropole des Indes occiden- 
tales. Cette ville pouvait deja rivaliser avec les plus 
belles villes d'Espagne, et les surpassait toutes en 
richesse et en magnificence. Dans toute Tetendue de 
la colonie castillane, la police etait vigilante et bien 
faite, et la justice s'y administrait avec regularite. « 11 
se faisoit en ce temps la, dans Tile, dit Charlevoix, 
quatre fontes d'or par annee, deux dans la ville de 
Buenaventura, pour les vieilles et les nouvelles mines 
de St- Christophe, et deux a la Conception qu'on appe- 
loit, communement, la ville de la Vega, pour les mines 
Cibao et les autres; chaque fonte fournissoit dans la 
premiere de ces deux villes 110 ou 128 mille marcs. 
Celles de la Conception de la Vega donnoient ordinaire- 
ment 125 ou 130 et quelquefois 140, de sorte que Tor 
qui se tiroit tous les ans de toute Tile se montoit a 
460,000 marcs. Aussi, sur le bruit qui se repandit en 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 2U9 

Espagne qu'on faisoit en tres pen de temps et sans 
rien risquer des fortunes considerables dans celte 
colonie, pour un peu qu'on fut des amis du gouverneur 
general, il ne se trouva plus bientot assez de navires 
pour y porter tons ceux qui s'empressoient pour y aller 
par lager tant de tresors. 

II y avait comme un engouement d'etre proprietaire 
a Hispaniola. Des grands, sans sortir d'Espagne, vou- 
lurent y avoir des commanderies et des departements 
d'Indiens (repartimientos), etse firent adjuger d'immen- 
ses lots de terre et d'esclaves. De frequents arrivages 
de nombreux gallons, charges de metaux precieux et de 
denrees allumaient la convoitise generale. Des aventu- 
riers surtout emigraient en foule vers ces regions nou- 
velles. A la faveur de ces recrues de population, Tex- 
ploitation des mines, autant que des autres ressources 
de la colonie, prit de Textension. Des coupes de bois de 
construction et de teinture s'y etablissaient ; le sel se 
recueillait en masse dans de vastes salines naturelles ; 
des moulins et des sucreries s'elevaient deja, entoures 
de champs de Cannes (on en comptait quarante dans 
Tile, a cette epoque) et la melasse et le sucre prenaient 
rang dans les produits les plus estiifaes du sol. 

Les soixante mille survivants des aborigenes d' Haiti, 
fussent-ils tons valides et de robustes travailleurs, ne 
suffisaient pas a cette activite et k ce surcrolt de produc- 
tion. On avait imagine d'augmenter les bras par Tin- 
troduction d'un plus grand nombre d'Africains et de 
Cara'ibes, prisonniers de guerre, que Ton faisait venir des 
lies du voisinage. Mais il etait difficile de se procurer 
les premiers, Tusage d'aller en traiter des cargaisons 
sur lesc6tes d'Afrique, pour les colonies, ne s'etant pas 



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26D HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 

encore etabli. Les envois de caraibes 6taient limites, 
malgre de pressantes demandes. En sorte qu'on ne parve- 
nait pas k former le contingent d'esclaves dont on avait 
besoin. Pendant an moment, cette rarete de bras fut telle , 
qu'on recourut 4 un cnrieux et abominable stratageme 
pour s'assurer un renfort de population. Les colons 
d'Haiti affretaient des navires en quantite pour les ex- 
pedier aux iles Lucayes dont ils embauchaient les habi- 
tants. Ces expeditions sortedent du port de Santo- Do- 
mingo par rfottilles, et y rapportaient effectivement des 
Lucayens en nombre considerable. On leur faisait 
accroire que leurs ancetres et leurs parents morts habi- 
taient tons la grande ile d'Haiti, ou ils etaient parfaite- 
ment heureux. Et ceux qui leur debitaient ces recits, 
en les brodant de cent fagons engageantes, se -disaient 
depeches expressement par les bienheureux auteurs de 
leurs jours pour les inviter a venir partager leur bon- 
heur. Les credules Lucayens s'embarquaient alors 
joyeux et empresses. Les historiens rapportent qu'il en 
emigra de la sorte quarante milie. Ce chiffre parait 
exagere. On n'en arracha pas moins des multitudes de 
ces infortunes a leur pays natal. Lorsque, arrives dans 
la grande ile, ils ne rencontraient point leurs ancfetres 
decedes, et se voyaient partages et reduits en servitude, 
ils s'apercevaient trop tard qu'ils etaient trompes. Ils 
mouraient par milliers de la fatigue des travaux ou de 
chagrin. Les uns se suicidaient, d'autres s'enfuyaient 
dans les montagnes avec les noirs ou les Indiens d'HaUi. 
Beaucoup d'entre eux tenterent de retourner dans leurs 
iles. Ils construisirent des radeaux a cette fin qui, aTaide 
de calebasses vides dont ces grossieres embarcations 
etaient entourees, se soutenaient bien sur Teau, et navi- 



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HISTOIRE DES CAQQUES d'haYTI 201 

guaient passablement. Lopsqu'an s'en ap^ut, en envoya 
a leur poursuite. Quelques-uns furent rattrapes sur les 
cdtesd'HaXti; d'autres, faisant resistance, et refusant de 
se laisser remorquer, furent coules. Un grand nombre, 
sans doute, ne retrouvant pas la route de chez eux, se 
perdirent apres avoir erre longtemps sur la mer, sans 
pouvoir atterrir quelque part, et furent engloutis par les 
flots et les vents. 

Quelle que fut la debacle des Lucayens, ils ne purent 
pas tous s'echapper, et il en resta un certain nombre, 
engages dans les liens de la servitude. Dans les annees 
qui suivirent, les efforts constamment faits pour recruter 
une population d'esclaves fmirent par porter quelque 
fruit. Si la destruction des aborigenes d'Hai'ti ne se ra- 
*lentissait m6me pas, Timportation des Africains et des 
Caraibes s etait, d'un autre cote, sensiblement accrue. 
La traite commengait a se faire sur la cote d'Afriqae. 
Le gouvernement metropolitain la favorisait comme un 
moyen de venir en aide aux Indiens d'Ha'iti qu'il ne pou- 
vait parvenir a proteger directement. Tous les actes qui 
decretaient leur emancipation, ou I'amelioration de leup 
sort, subsistaient encore, cependant, sans abrogation. 
Bien plus, il s'en edictait toujours, quoique inefficace- 
ment. M6me alors, le roi signait de nouveaux ordres pour 
defendre de reduire les Indiens en esclavage, excepte 
les Caraibes que Ton devait marquer a la jambe d'un fer 
rouge pour les distinguer des habitants d' Haiti. Cette 
exception contre les Caraibes avait sa cause dans la 
repugnance et Thorreur qu'inspiraient leurs moeurs an- 
Ihropophages. 

Durant ces entrefaites, survint la mort de C. Colomb. 
Son fils Diego, heritier de ses droits comme vice-roi et 

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262 HISTOIRE DBS CACIQUES D HAITI 

gouverneurdu Nouveau-Monde, se presenta pour recueil- 
lir son heritage, et le reclama de la justice du roi, en 
s'appuyant sur les conventions expresses passees entre 
lui et son pere. II fit pendant deux ans des demarches 
inutiles aupres de Ferdinand qui paraissait se defier du 
fils autant que du pere. Diego s'en apergut, et demanda 
un jour au roi pourquoi il ne voulait pas lui accord er 
comme faveur ce qui lui appartenait de droit, et pour- 
quoi il hesitait a croire a la fidelite d'un homme qui 
avait ete eleve dans sa maison. — Je sais que je puis 
me fier ^ vous, lui repondit le roi ; mais je ne sais si je 
pourrai me fier egalement a vos enfants et k vos heri- 
tiers. Diego lui repliqua qu'il n'etait pas juste de le 
punir des fautes des enfants qui ne naitraient peut-etre 
jamais. • 

Le roi ne se determinant pas a lui restituer ses di- 
gnites et son commandement, Theritier de I'amiral 
obtint de faire valoir ses titres deVant le conseil des 
Indes. II n-eut pas de peine a prouver leur validite, et 
le conseil opina en sa faveur. Mais raflfaire en resta la, 
et Ferdinand s'obstina dans sonrefus. tfnecirconstance 
inattendue vint tout arranger ; ce fut le mariage de 
Diego Colomb avec dona Maria, dont le pere et I'oncle 
etaient les cousins germains du roi. Gette alliance avec 
Tune des families les plus nobles de TEspagne ecartait 
la cause principale de I'insucces des reclaoiations du 
fils de Colomb, en le naturahsant Espagnol. On saitque 
le grand tort des Colombs, aux yeux du roi et de ses 
sujets, etait leur origine etrangere. Enfin rinfluence, 
aupres de Sa Majeste, des puissants allies de Diego ^ 
acheva de vaincre un dernier scrupule, celui de deplacer 
un gouverneur habile et populaire, et d'enimposer un nou- 



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iHlSTXtfRE DEST CACIQUES d'hAHI 263 

Vejau aux colons qui' liii.'etaiehl unaniiaementcontraires. 
IlaftSrlairj&MitaitiQri a Diego, de sesdignites^, le litre de 
>iQa-:t6i:fut.supprime;'ce qui.n'empecKa pas qu'il iuifiU 
doniie par le: ^aIlgaice. :I1 etait )installe dans' son gouvec- 
niprtieiit avec:son\epouse et [nne: brillante * suite. Dona 
Maria y.tronait' en vice-reine ; Fespece de cour qiir TenV. 
tourait le cedaita peine en etiquette et en 'magnificence 
aux cours les plus famees de TEurope. I . 

Le rappel d'Ovaiido excita le mecbntentement et les 
regrets du parti colonial. Son successeur, des son entree 
eii Jonctions,' fiit en biitte aux intrigues et aux ininiities 
centre lesqiielles son pereavait eu tant alutter. II heri- 
tait de ses haines comme de ses honneurs. Uhistorien 
Herrera parle de la douceur et de Turbanite de ses 
» maiiieres, de la noblesse et de Tentifere franchise de 
son caractere. Puis il ajoute que cette absence detoute 
dissimulalioiirexposa sou vent aux pieges de ses ennemis 
qui tourmenterent toute sa vie. 

' Le roi prit occasion d'un changement de personnel 
dans le ^gouvernement de la colonic, pour renouveler 
les jnskuctions prescrites en faveur . des Indiens. Le 
jeutte^amiral avait la sincere resolution de s'y conformer, 
ety.ce qui le prouve, c'est qu'un des premiers actes de 
son administration fut de decreter Tabdlition des repar- 
timientos.Ilsouleva,aussit6t, tous les interets contrelui,^ 
Tuniversalite d<3S colons et la plupart des personnages 
importants de la coiir. Ceux, surtout, qui possedaient, 
comme on la vu, des lerres et des esclaves, dans le 
Nouveau-Monde, se liguerent pour les maintenir. II 
s'arreta devaint cette opposition, et rieri ne fut change a 
la traite des Indiens. Les religieux de Tordre de Saint- 
Doininique qui prSchaient, des cette epoque, dans Tile, 

18 

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^64 HISTOIRE DES CACIQUES d'haITI 

rabolition de Fesclavage, etaient les seuls homines qui 
encourageassent les bonnes dispositions du nouvean 
gouverneur. lis s'affligerenlde le voir ceder si facilement 
k la faction des maitres. G'est que dejasa course faisait 
la complice des abus ; car les plus riches colons avaient 
epous6 les fiUes de famille qui composaient Tentourage 
de la vice-reine. Les dominicains ne s'en decouragferent 
point. lis ne desespererent pas de convertir, a des idees 
qu'il avait d'abord accueillies si liberalement, le jeune 
etgenereux gouverneur. Leurespoir s6 fondait apparem- 
ment sur sa grande piete, vertu dont Di6go avait herite 
de son pere, si du moins celui-ci ne lui avait legue son 
genie. 

Un jour de fSte solennelle, Tamiral assistait a la 
messe avec sa cour, ses officiers, et Telite de la societe * 
coloniale. Le pere Antoine Montesino, un dominicain 
ardent, qui s'etait fait dans Tile une reputation d'elo- 
quence et de saintete, monta en chaire et declama vive- 
ment centre la tyrannic de Tesclavage, et les exces de 
cruaute commis sur les Indiens. Les murmures qu'il 
souleva centre lui troublerent Toffice. L'assistance etait 
scandalisee. Les officiers royaux pretendirent que le pre- 
dicateur avait manque de respect 4 Tautorite presente, 
meme au roi, et presserent Tamiral de reprimer cet 
emportementi II s'en fallut de peu qu'on ne fit au prfetre 
un mauvais parti au pied de sa chaire ; mais, fort heu- 
reusement, I'avis de porter des plaintes k son superieur 
prevalut. A Tissue de la messe, on se transporta aupres 
du superieur. Celui-ci ecouta les plaintes, et repondit, 
avec beaucoup de sang-froid, que, suivaut lui, le pere 
Montesino n'avait rien dit qui ne fut vrai, et qui ne dut 
6tre approuv6 de tons ceux qui respectaient Dieu et le 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 26t> 

roi, et qu'en bMmant ce religieux davoir fait son 
devoir, il manquerait au sien. Lesofficiers royaux furent 
plus indignes encore de la reponse du superieur, .qu'ils 
ne Tavaient ete du sermon. lis eclaterent en propos dc 
colere, en menaces, et on ne peut pas dire k quelles 
extremites ils se seraient portes, si le pere Montesino, 
lui-meme, n'etait intervenu, et n'avait pris Tengage- 
ment de precher en d'autres termes, et de retracter 
les paroles qui avaient pu blesser personnellement les 
plaignants. 

A Toffice suivant, grande affluence pour entendre le 
pere Montesino, le bruit ayant couru qu'il allait se re- 
tracter. II monte en chaire : 

« Si Tardeur de mon zele, dit-il, dans la cause du 
•« monde la plus juste, m'empecha de mesurer assez 
« mes expressions, je prie ceux qui s'en sont cms 
« blesses de me pardonner. Je sais le respect que je 
« dois aux depositaires de Tautorite du prince, mais on 
« se trompe fort, si on pretend me faire un crime de 
<( m'fitre eleve centre les DfiPARXEMENTS des Indiens. » 
II dit, a ce propos, des choses encore plus fortes que la 
premiere fois, et apres etre entre dansun detail pathe- 
tique des cruautes commises sur les Indiens, il s'ecrie :^ 
« Quel droit, des gens sortis d'Espagne, parce qu'ils y 
(( manqiiaient de pain, ont-ils de s'engraisser de la 
a substance d'un peuple ne aussi libre qu'eux? Sur 
« quoi se fondent-ils pour disposer de la vie de ces 
« malheureux, comme d'un bien qui leur est propre ? 
« Qui a pu les autoriser a exercer sur eux un empire 
« tyrannique? N'est-il pas temps de mettre des bornes 
« a une cupidite qui enfante tantde crimes? Etveut-on 
« sacrifier encore quinze a vingt mille Indiens qui 



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SiC6 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

« resteht a peine de plus d'un million d'amesqu'oii avait 
a trouve dans Tile en y abordant ? » 

Le tumulte etouffa la voix de Torateur sacre, et la 
foule de ceux qui 6taieiit venus chercher une reparation 
se retira de Teglise, la menace a la bouche. On trouva 
que le prfetre avait passe toute mesure. On parla de 
chasser tons les dominicains de rile. Ehfm, on s'arreta 
au parti plus modere de se plaindre directement, au roi, 
du pere Montesino ; ce que Tori fit, en Tobligeant d 
partir pour TEspagne, afin d'y rendre compte de sa cbii-; 
duite. ' * * - / 

De graves accusations ravaient precede;' en sorfe 
qu'a son arrivee, il trouva toute la courprevenuecontre 
lui. L'acces pres du roi lui paraissait interdit, bu du 
moins, il y avait toute apparence qu'il serait mal accueilli • 
et vertement reprimande. « Mais quelque repugnance 
« qu'il eut a se presenter,, dit Herrera, son zfele lui fit 
(( traverser la garde du palais et le cohduisit jusqii'aux 
(( pieds du roi. II en fut regu avec bonte. et comme il 
a etait fort eloquent, il n'eut pas de peine a faire com- 
« prendre a son souverain qu'on lui avail deguise la 
« verite. w * 

Son affaire fut defence a un conseil extraordinaire 
devftnt lequel elle fut plaidee. 

II n'estpas sans interet de connaitre cequi fut*allegue 
de part et d'autre, et de savoir comment a commence 
ce proces de Tabolition de Tesclavage qui dure depuis 
cinq siecles, qu^Haitiala gloire d'avoir tranche avec les 
armes, et auquel I'Anglelerre aThonneur d'avoirdonne 
la solution pacifique, en payant, toutefois,des domma- 
ges-inter^ts. Ceux qui soutenaient la cause des Indians 
firent valoir leur droit absolu d'etre libres, et que la 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haIItI 267 

violation de droit etait d'autant plus infame qu'elle at- 
tentait a la liberte d'une nation dont on n'avait re^u au- 
cun tort. Les partisans de la servitude leur opposaient 
que les Indiens devaient 6tre regardes comrae des en- 
fahts qui avaient, a cinquante ans, Tesprit moins avanco 
que les Europeens ne I'ont adix, incapables, par conse- 
quent, de se conduire et de concevdir les verites les 
plus simples; qu*ils etaient si pen sensibles ala misere 
naturelle de leur condition que, malgre le soin qu'on 
prenait de les vfitir, ils n'etaient pas plus tot eloi- 
gnes des yeux de leurs maitres, qu'ilsdechiraient leurs 
habits en pieces pour courir nus dans les montagnes, oii 
ils s'abandonnaient sans honte a toute sorte d'infamies ; 
que Toisivete paraissait leur souverain bien, et que la 
.seule necessite du travail pouvait les tenir dans la sou- 
mission ; enfin, ils etaient d'autant moins capables 
de faire un bon usage de la liberte, qu'aux defauts et a 
rincapacite des enfants, ils joignaient les vices des 
hommes les plus corrompus. 

Tels sonl les arguments par lesquels les maitres ont. 
depuis et toujours, preteudu justifier la possession do. 
I'aborigene oude TAfricain et qui, probablemeut, se pro- 
duisent ou se formulent ici pour la premiere fois. Plus 
tard, ils y joindront un autre, celui du faitayant acquis 
force de droit, ils invoqueront la prescription; attendez, 
ce sera Taffaire du temps. 

'II resulta, neanmoins, des debats, des decisions 
favorables aux Indiens. On regla, par provision, qu'ils 
.seraient reputes libres, mais que les departements con; 
tinueraient de subsister, Gomrhe les bfetes de somme 
s' etaient extr^mement multipliees dans Tile, il fiit ex- 
pressement defendu'de faire porter aux insulaires au- 



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208 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI 

cun fardeau et de se servir du b4ton et du fouet pour 
les punir. II fut ordonne aussi qu'on nommerait des 
visiteursou des intendants quiseraient comme leurs pro- 
tecteurs, et sans le consentement desquels il ne serait 
pas permis de les mettre en prison. Enfin, on arrSta 
qu'outre les dimanches et les ffetes, ils auraient dans la 
semaine un jour derelache, et que les femmes enceintes 
serai ent exemptes de toute sorte de travail. 

II n'en fut rien dans Tapplication ; et, cependant il ne 
s'agissait plus que de faire grAce a vingt mille ames, 
debris de debris, ce qui restait, a ce moment, des 
soixante mille qui, dans un court espace de temps, sur- 
vivaient a un million de population ! 

Las Cazas,. recemment ordonne pr^tre a Hispaniola, 
elait aussi en Espagne a la m^me epoque. Depuis long-» 
temps, il s'etaitfait Tavocat officieux de la cause desln- 
diens ; paf^venu au ministere sacre, il Tavait embrassee 
en apotre, ets'etait donne la mission de conquerir leur 
liberie par la propagande religieuse. II avait ete temoin 
des efforts constamment infructueux de ses confi'eres, 
notamment de Techec et des tribulations des dominicains ; 
rien n'avait decourage son zele^ les obstacles, au con- 
traire, Tavaient enflamme. II avait entrepris le voyage 
d'Europe pour tenter, a son tour, un succes impossible 
jusqu'ici, mais qu'il n'etait pas sans espoir d'atteindre 
par la con fiance qu*il avait dans sa longue experience des 
affaires duNouveau-Monde, dans son autorite en matifere 
de conversion et de civilisation des aborigenes, et dans 
rinfatigable perseverance de son caractere. Au debut 
de ses demarches, survint lamort du roi. Charles-Quint 
succedait a la couronne d'Espagne. II etait en Flandre. 
L'absence du nouveau souverain fut comme un interregne 



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fflSTOIRE DES CACIQUES D HAITI 269 

pendant lequel le cardinal Ximenfes de Cisneros fut de- 
clare regent du royaume. II prit sup lui de regler les 
affaires des Indes avant I'arriv^e du roi. II voulut enten- 
dre Las Ca^as en presence d'un conseil reuni d cet effet, 
et qu'il presida. On y prit connaissance de tons les 
reglements anterieurs sur ce sujet, et on s'accorda aise- 
ment a decreter de nouvelles dispositions par lesquelles 
les interfets des Espagnols et des Indiens etaient, disait- 
on, egaleraent menages. La seule difficulte fut de savoir 
a qui confier Texecution de ces mesures. Les religieux 
de Saint-Dominique et de Saint-Frangois avaient ete en 
dissidence et en lutte mfime sur des points essentiels 
d'administration religieuse dans la colonic, et cette dis- 
sidence etait precisementsurvenue-a cause des Indiens. 
On recourut aux hieronymites dont Tordre n avait pris 
encore aucune part dans les afiaires des Indes. On fit 
choix de trois ecclesiastiques d'entre eux qui, en Tab- 
sence deTamiral, auraientle gouvernement de la colonie. 
Las Casas leur fut adjoint avec le titre de Protegteur 
DES Indiens. Cette forme nouvelle et insolite d'adminis- 
tration, ce gouvernement de pretres, que le cardinal 
Ximenes imposait a la colonie, excita des clamfeurs en 
Espagne meme. EUe fut Tobjet de tant et de si vives 
critiques, que le cardinal se decida a la modifier par 
Tadjonction d'un administrateur seculier. 

L^arrivee des cbmmissaires hieronymites dans la co- 
lonie y causa le plus grand scandale. Les preventions les 
plus hostiles les avaient precedes. On avait annonce qu'ils 
y venaient pour tout bouleverser, et les discours qu'ils 
tinrent aux Indiens, dans une reunion des principaux 
d'entre eux qu'ils provoquerent quelques jours apres 
eur debarquement, ne furent pas de nature d rassurer 



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^70 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

4es colons.espagnols : «te conseil des rois catholiques, 
:« leur disaient-ils, vom regardant comme un ^euple 
« libre, sujet de leur cDuronrie.et Chretien, nous aen- 
/< voyes ici pour entendre vos griefs. Ne craignez point 
« de declarer les torts qu'on vous a faits, ^fin qu'on y 
•<i remedie/ef qu'on ep punisse les auteiirs. Nous souhai- 
« tons aiissi d'apprendre de vous-memes ce qu'dn! peut 
K( feire pour votre souleigement ; car persuadez-vous bien 
«' que Sa Majeste a acoenr vos in1;erets,autant que vous- 
« memes, ef nepargnera rien poiir vous en donner des 
« preuves'. » ' : 

' Bientot leurs instructions furentpubliques, et n'exci- 
terent que plus de defiance centre eux. Leslndiens eux- 
memes, auxquels on parlait de delivrance et qui auraient 
eu siijet de se rejouir, resterent froids et indifferents au , 
milieu .de cette agitation des interfits irrites. lis avaient. 
^te si souvent de^us dans leurs plus legitimes esperances, 
qu'ils ne croyaient plus a aucune promesse. Le premier 
article de ces instructions prescrivait Tabolition des 
repdrlirnientos de tons les ministres et seigneurs de la 
tour qui en avaient obtenu du feu roi. Par le second, il 
etait enjoint aux coramissaires d'assembler les Espagnols 
pour leur declarer qu'ils etaient envoyes pour examiner 
leur conduite, dont on avait fait de grandes plaintes, et 
remedier auxabus. Les commissaires devaient, en outre, 
faire visiter par les religieux les habitations de Tile, 
pour s'assurer de quelle maniere on avait traite, jus- 
qu'alors, les Indiens; voir s'il etait a propos de reunir 
les naturels du pays, et d'en former des bourgades de 
trois cents Indiens qui auraient une eglise, un hopital, 
un CACIQUE ; prendre soin que les habitants des bour- 
gades eloignees des mines s'appliquassent aux travaux 



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HISTOIRE DBS CACIQUES D HAITI 271 

de la terre, soit pour en tirer des vivres, soit pour culti- 
ver le colon, le gingembre, la casse, Findigo,les Cannes 
& Sucre et d'autres plantes qui faisaient deja le fond 
d'un tres grand commerce;* regler le* lot des caciques, 
commandant des bourgades, de maniere qu*ils eussent 
quatre fois plus de terrain que les autres, et que chacun 
de leurs sujets fut tenu de leur donner tons les ans 
quinze journees de son travail; nommer des visiteurs 
royaux, dont chacun aurait inspection sur un certain 
nombre de bourgades; etablir qu'on n'entreprendrait 
rien de considerable dans une bourgadesans le consen- 
-tement du missionnaire, du cacique et du visiteur ; decla- 
rer que ©e visiteur serail toujours un Castillan nomme 
par le roi, et que son principal soiu serait d'empfecher 
^ qu'on fit aucun tort aux Indiens de son district ; avertir 
les caciques qu'avec Tagrement du visiteur et du mis- 
sionnaire, ils pourraient condamner au fouet, mais 
que, pour les crimes qui meriteraient d' autres peines, 
la cpnnaissance en serait reservee aux tribunaux etablis 
parle roi; empecher que les Indiens n' eussent aucune 
sorte d*armes ; ne pas souffrir qu*ils fussent nus ; ne leur 
pas permettre d'avoir plus d'une femme, ni de changer 
celle qu'ils auraient une fois prise; decerner la peine du 
fouet contre les adulteres. 

A ces instructions generales etaient joints des regie- 
ments parti cullers, concernant les travaux des mines, 
par lesquels on fixaitTheureet les conditions dulabeur, 
r^ge, le nombre des travailleurs, et le profit leur reve- 
nant. Les indigenes d'Haiti n'etaient plus consideres 
comme esclaves, et ne devaient 6tre employes 4 cette 
exploitation, aussi bien qu'aux autres travaux, que 
comme des hommeslibres. Lescannibales etaient excep- 



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272 HISTOIRE DES CAQQUES D^HAKTI 

tes de cet affranchissement, et devaient continuer i 
6tr6 soumis au meme regime anterieurement etabli du 
travail forc6. 

Les commissaires n'ayaient encore pris aueune de 
cesmesures; mais leur allocution aux Indiens, a leur 
arrivee, et les pouvoirs dont on les savait investis, 
jeterent Talarme parmi les colons. 

S'apercevant combien on etait en garde contre eux 
de tons cotes, ils n'oserent rien entreprendre, et reste- 
rent, pendant quelque temps, dans une sorte d'inaction 
et d'expectative. Enlin, apres beaucoup d'hesitations, 
ils haaarderent une mesure qui etait une modifica- 
tion timide et peureuse de la clause principale de leurs 
instructions. Ils abolirent las departements des absents, 
en sorte que les maitres qui residaient en Espagne, et , 
ceux qui ne s'etaient eloignes d'Ha'iti que momenlane- 
ment, se voyaient enlever leurs esclaves. Tout le monde 
se recria, neanmoins, parce que cet affranchissement 
partiel pouvait bien 6tre le 6ommencement d'une b'be- 
ration generalequ'onapprehendait, d'autant plusqu'elle 
etait formellement prescrite. Ces clameurs intimiderent 
les hieronymites. lis n'allerent pas plus loin dans les 
reformes qui etaient tout Tobjet de leur mission. lis 
n'oserent rien braver, et parurent seresignera Timpuis- 
sance a laquelle les condamnait leur condescendance 
pour de vils int^rets en alarme. 

lis se bornaient, en pr^tres plutot qu'en administi*a- 
teurs, a assister les esclaves souffrants, en leur portant, 
a Toccasion, des secours de charite et des paroles de 
consolation; et en s'interposant quelquefois entre euxet 
leurs maitres, pour tacher d'adoucir la rigueur de leur 
sort. Qu'on ne perde pas de vue qu'il s'agissait a peine 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haItI 275 

de vingt mille esclaves, aborigenes d'Haiti, disseniine& 
au milieu de la population servile^ en plus grande par- 
tie d^ja composee d'Africains ! 

Mais Las Gasasne lint pas ses confreres quittes de 
leur faiblesse. U les harcelait, les mettait en demeure 
d'agir. II avait, lui, Tintrepidite de son apostolat, et avail 
pris fort d coeur son litre et sa qualile de pt'otecleur des 
Indiens. II se brouilla bienlol irreconciliablement avec 
eux. Tous les personnages importants de la colonie se 
souleverent contre lui. On se ligua pour Tobliger a 
repartir pour TEspagne. Le pere Manzanedo, Fun des 
Irois commissaires, s'y rendit aussi, pour repondre aux 
accusations du prolecteur des Indiens ; car celui-ci se 
promettait bien de ne pas epargner ses confreres dans 
les debats qu'il allait provoquer au pied du tronememe. 
En arrivanl en Espagne, il trouva le cardinal regent 
tres malade. Celui-ci mourut, sans qu'il r^ussil a le 
voir. II ne se proposait pas seulement d'obtenir gain de 
cause contre ses adversaires |pour des dissentiments 
personnels,, a Toccasion, il est vrai, de ['emancipation et 
de la conversion des Indiens, mais il aspirait surtout a 
faire adopter, a cet egard, des plans et de grands pro- 
jets que lui avait suggeres. son zele desinteress6 et son 
ardent devouement pour le salut des opprimes. line se 
fiait plus au conseil des Indes, et le recusa mfime. En 
attendant qu'il se presenlat devant le roi, il preparait 
des amis a sa cause. II parvint k gagner la sympathie 
et I'adhesion des seigneurs flamands, qui formaient 
alors Tentourage de Charles-Quint. 

Le roi, informe de toutes les disputes que Las Casas 
soutenait aupres des uns et desautres, a Toccasion des 
affaires des Indes, et ayant surtout appris la Tive dis- 



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274 HISTOIRE DBS CAOQUES d'haITI 

cussioh qui s'etait elevee chez Teveque de . Badajoz, 
entre le protecteur des Indiens, Tevfique du Darieni 
arrive recemment du Nouveau-Monde, et ramiral' don 
Diego, voulut etre juge de ces debats, et s'occuper 
enfin de ces importantes questions, en s'y nielant en 
personne, ou, du raoins, en permettaht qii'elles fussent 
traitees en sa presence, II accorda une audience speciale 
aux champions des opinions opposees dans la cause. 

Le roi voulut que Tamiral don Diego fut present a 
cette audience, oix se trouverent tons les autres person- 
nages qui y avaient ete convoques. t 

L'evfeque du Darien, par Tordre de Sa Majeste parla 
le premier. II fit connaitre la situation et r6tat moral 
des Indiens, sur lesquels on etait tres mal informe en 
Espagne. L'eveque accusa les deux gouverneurs du 
Darien d'avoir cause un mal infini dans cette partie du 
Nouyeau-Monde ; mais il dit que les Indiens 6taient 
esclaves pa?' nature^ et tres avares de leurs tresors, . 
dont il etait fort difficile de s'emparer. La parole fut 
ensuite accordee d Barthelemy Las Gasas qui s^exprima 
en ces termes : . 

« Tres haut et tres puissant roi et seigneur, je suis 
« un des premiers qui ont aborde^^sur les terres du 
«. Nouveau-Monde, et il y a bien des annees que j'y 
« suis employe : j'ai ete temoin de tout ce qui s'y est 
c< passe, et c'est ce que j'ai vu qui ma fait prendre la 
<( resolution de revenir en Espagne, non que je sois 
« meilleur chretien qu'un autre, mais parce.que les 
« maux des Indiens ont excite ma compassion natu- 
« relle. Ce fut pour en informer le roi catholique que je 
<( quittai ces royaumes. Son Altesse, que je fus ti^ouver 
« a Plasencia, m'ecouta avec bonte, et m'ordonna 



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HISTO'lRE DES CACIQUES d'hAITI 27:i 

«' d'aller Falteiidre a Seville, ou' elle devait porter 
<t"remMe a' un si grand' mal. Ge prince * mouriit au 
^ milieu de son voyage,' en sbrte qiie iha reqiaete'et sa 
« resolution furentinutilesrApres sa mort,'je m'adressai 
« aux gouverneurs du rbyaume, le cardinal d^Espaghe, 
a TrauQois Ximenes," et le cardinal" de Tortose,' qui 
({ prireut d'excellentes mesures ; et depuis que Votre 
<( Majesteest arriyee, c^est A elle que j*ai adresse des 
a memoires, dont Feffet eut/ete inMllible s^ans la niort^ 
«' de son grand chancelier.' ; ' V' / : : '. • 

c( Je poursuis,' de nouveau^ "ma premifere ehtreprise ;^ 
« mais il existe des niiniatfes de Tenneini de toute vertu 
<r et de tout bien, qui meurent :d'envie' que j'echoue 
« dans mon projet. 11 imporle d^au'tant plus a Yotre 
« Majeste.dem' entendre, etde commander que' les au- 
(( teurs' du nial soient confondus, qu'independamment 
« de* ce. Jqtii pent iriteresser . sa conscience je puis 
<( assurer qu'aucun des Etats qui liii sont soumis, ni* 
(i m6m^ la totalite de «es roya'umes, ne pent 6tre com- 
et par6e a la moindre partie des biens de ce Nouveau- 
« Monde. En informant.de ceci Votre Majeste, je suis 
(• assure de lui rendre plus service qu'aucun sujet ait 
« jamais pu faire 4 son roi ; et, cependant, je ji'ai en 
« vue ni les graces ni les recompenses de Votre Majeste, 
« parce que je n'agis point pour son service, sauf 
a Tobeissance et le devouement que je lui dois comme 
« son humble sujet, mais parce que je suis con vaincu que 
« je dois a Dieu ce grand sacrifice ; car ce maitre sou- 
a verain est si jaloux de^on honneur et des hommages 
a exclusifs de toutes ses creatures, qiie je ne -puis 
(( faire un pas dans cette entreprise que pour lui seul, 
a et que c'est uniquement pour sa gloire que j'ai pris 



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^76 HISTOIRE DES CACIOUES d'hAITI 

« Fengagement de travailler sans reMche a procurer a 
« Votre Majesty les biens et les avantages les plus esti- 
<i mables ; et, afm de confirmer ce qu'elle a bien voulu 
« me permettre de lui apprendre, je dis et je deelare 
« de nouveau que je renonce d'avance a toute gr&ce et 
« a toute faveur temporelle ; et s'il m'arrive jamais de 
« reclamer directement ou par des voies detournees la 
« moindre recompense, je consens qu'on m'accuse de 
« mensonge et de felonie k Tegard de mon roi. 

« Au reste, tres puissant prince, les hommes qui 
<i peuplent ce Nouveau-Moude, si riche en tout, sont 
« trfes capables d'embrasser la foi chretienne , et sus- 
« ceptibles, si on leur donne des legons de morale 
<( et de doctrine, de s attacher k la vertu, et de vivre 
^< chretiennement : la nature les a faits libres, et ils 
« conservent leur liberte avec des rois et des seigneurs 
« naturels qui gouvernent leurs cites. Quant a Topinion 
« du reverend eveque qui les croit esclaves par nature^ 
a je pense qu'il fait allusion k ce que le Philosophe dit 
« au commencement de sa Politique; mais entre ce 
« qu'il faut entendre par la et ce que le prelat veut 
« dire, la difference estaussi grande qu'entre le cielet la 
<i terre. 

(( D'ailleurs, en supposant mSme que ie reverend 
« eveque eAt raison, il ne faut pas oublier que le philo- 
« soplie etait paien, et qu'il brule aujourd'hui dans les 
a enfer* ; ce qui prouve qu'il ne faut user de sa doc- 
« trine, qu'^utant qu'elle est d'accord avec notre sainte 
<( foi et avec les usages de la religion chretienne. 

« Notre religion est une, et pent convenir k toutes 
« les nations du monde ; elle les regoit toutes dans son 
« sein, et n'enleve a aucune sa liberte ni ses naaitres ; 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAI'TI 277 

<t elle est surtout bien eloignee de vouloir qu'on rende 
« les peuples esclaves, sous pretexte qu'ils sont nes 
« pour cela, comme le pretend le seigneur ev^que. Que 
(t -Votre Majesty daigne done, au commencement de 
« son regne, temoigner hautement son mepris pour 
a cette mauvaise doctrine, et desavouer ses conse- 
« quences. » 

Quand Las Casas eut fini de parler, un religieux 
franciscain, recemment venu d' Haiti, appuya avec 
vehemence Topinion et le dire du protecteur des 
Indiens. L'amiral Di^go fut, d son tour, invite a exposer 
tout ce qu'il savait de la situation des Indes. II con- 
firma avec Tautorite de son experience tout ce qui avait 
ete avance sur la malheureu§e condition des Indiens 
•et la mauvaise administration de la colonic, dont il 
ajouta que la perte etait infaillible, si on ne venait 
promptement a son secours. 

L'ev^ue du Darien ayant demande une seconde fois 
la permission de porter la parole, le grand chancelier 
con,sulta le roi, et repondit a Teveque que, s'il avait 
quelque autre chose a dire, il pourrait en presenter un 
memoire qui serait examine. Le roi seleva alors, et sortit 
du conseil. 

Les partisans de la servitude des Indiens n'eurent 
pas le dessus dans ces debats ; mais ils etaient confiants 
que le train des choses dans les colonies n'en serait pas 
change, et que tons les beaux plans de reforme qu'on 
avait exposes au pied du trone n'auraient pas plus de 
succes desormais qu'auparavant. lis furent assez indiffe- 
rents aux decisions qui emanerent, a cette occasion, du 
conseil du roi. 

Les Hieronymites furent rappeles, et Tamiral reintegre 



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278 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

dans son' gouvernemeht des liides. Les propositions de 
Las Casas furent adihises.Il avait expose tout un prdjet 
de colonisation des Indiens, fonde sur leur Kharte et 
siir leur conversion religieuse. *' .' 

Le rbi, qui prenait un interM serieux aux affaires du 
Nouveau-Monde, donna des ordres, et fit preparer des 
instructions detaillees pour Fexecution de ce projet. II 
• consistait a coloniser uhe etendue de .pays oh les Espa- 
gnols n'avaient . pas sejourne, et n^avaient pas encore 
porte.le ravage deleurs armes et de leur 'cupidite.' On 
choisit le ^pays. de Curaaria sur la Terre-Fefme. Cin- 
quante laboiireurs libres devaient entrepreridre, sous la 
direction de Las Gasas, les premiers trava'ux agricole's 
ou de mines. Les pretres qui Taccompagnaient, et qui 
etaient attaches a sa mission, devaient se croiserlde* 
rouge sur la poitrine et ' aiix bras. Leurs - vetements 
etaient d'etoffe blanche, afin qu'ils parusseht des hommes 
tout houveaux aiix . Indiens sous ce . costume . quJil&" 
n-avaient encore jamais vu. : ' . . :! 

II etait.devenu si difficile de tenter quoi que ce soit en 
favour des aborigenes d'Haiti, dont la race etait deja 
presque eteinte dans la servitude, qu'on' songeait' a 
diriger ses efforts ailleurs, oil les peuples du. Nouveau- 
Monde avaient a peine ou pas encore subi le contact des 
conquerants. On se promettait bien qu'en prouvant que 
des sauvages,pris auhasarddaris leurs forets, pouvaient 
se changer en.fervents Chretiens et se civiliser, la cause 
des aborigenes d'Haiti serait gagnee. Mais, d'ici * la, 
qu'adviendrait-il ? Et dans le fait, avant que leur cause 
fut gagnee, si elle le fut jamais, ils avaient tons peri: 
jusqu'au dernier. 



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CHAPITRE Mil 

(1516-1520) 



Guerre d'affranchissement des derniers Indiens. — Cacique Henri. — 
Son origine, ses mceurs, son caraclere. £lev6 par les dominicains. 
11 est fait esclave. Son premier maitre, pere d'un nomme Valen- 
cuela. — Celui-ci devient son maitre, en heritant de son p^re. Sa 
haine et sa persecution contre Henri. — Henri s'y derobe par la 
luite. 11 se refiigie dans les montagnes de Baoruco? — Valencuela 
I'y poursuit. — Rencontre oil Valencuela est blesse, et n'est sauve 
que par la generosite de son esclave. — Le parti de Henri grossit 
dans la retraite, et devient bientdt une petite tribu qui dispute son 
independance. — II la discipline et I'exerce aux combats. — Revolte 
des Africains sur I'habitation de Don Diego, a Timitation des 
Indiens. — lis sont defaits sur les bords du Nisao. — La milice 
envoyee>contre Henri est d^faite en bataille rangee. — Generosite 
du chef indien. — Trait de clemence. — 11 prend ouvertement le 
litre de cacique de File. — Mission du P6re Remy dans le Baoruco. — 
Reception affectueuse que lui fait le cacique Henri. — Insucces de 
cette mission. — Seconde mission du Pere Remy, infructueuse 
comme la premiere. 

Pendant qu'en Europe, la philanthropie s'epuisait en 
vains efforts pour arracher les derniers vestiges des 
aborigenes d' Haiti au plus diir esclavage, et que Tavidite 
coloniale refusait obstineraent de lacher sa proie, et de 
laisser rangonner ses victimes, ces victimes, ces serfs 
eux-memes reprenaient en main la cause de leur eman- 
cipation, lis recommengaient la lutte interrompue a la 
chute deCotubanama. Ilsn'etaient plus qu'une poignee; 

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280 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

ils etaient a bout de souffrances et de desespoir. Leur 
destruction etait inevitable. lis le savaient bien ; mais ils 
se devouaient a une fin glorieuse. Que les derniers 
aborigenes perissent au moins libres, et que, par un 
effort supreme, par une resolution heroique, ils vengent, 
en tombant ou avant de disparaitre, tout le sang verse 
de leur race, ceux de leurs freres, surtout, qui furent 
asservis et egorges sans resistance et sans combat. Que 
le sol reste aux conquerants impitoyables ; mais que 
pas un seulde ses legitimes possesseursn'y soit enchaine, 
et n'y vive dans la degradation et le deshonneur ! Tel 
est le serment qu ils semblaient avoir fait. Ils ne se par- 
jurerent point. lis se jeterent dans leurs montagnes, ces 
remparts naturels de la liberte et de Findependance ; 
ils y soutinrent, pendant quatorze annees, le choc des « 
maitres et des conquerants, y devinrent formidables, 
mirent la colonie a deux doigls de sa perte, et obtinrent 
enfin une paix honorable qu'ils stipulerent sous les con- 
ditions d'une entiere hberte pour les derniers rejetons 
de leur race. 

Le recit de cette lutte finale acheve I'histoire des ca- 
ciques et des aborigenes d'Haiti. Henri, le dernier de 
ces caciques, etait un sauvage converti, et portait un 
nom Chretien. II Tetait reellement devenu comme la 
plupart de ses compagnons d'armes. II futle plus grand 
homme de sa race. On aime a penser qu'il eut ete digne 
de commander a un grand ^euple, et d'etre, par 
exemple, le souverain des indigenes haitiens, lorsqu'ils 
se comptaient par centaines de mille, et qu'ils formaient 
une nation; mais, cependant, Dieu sait s'il eAt 6te plus 
illustre sous les auspices d'une autre fortune, et s'il eut 
ete plus glorieux pour lui d'etre autre chose que le chef 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 281 

magnanime d'une petite tribu de braves, se deli want de 
la servitude, et contraignant leurs maitres k les laisser 
finir, paisiblement, dans la liberty et Thonneur, le reste 
des jours comptes a leur race? 

Lorsque la reine Isabelle s'occupait des moyens de 
convertir les Indiens au christianisme, elle avait surtout 
prescrit que les fils et les descendants des caciques fus- 
sent places dans les convents, pour y etre instruits dans 
les lettres, et eleves dans les lumieres et la pratique de 
la loi. Le jeune Henri descendant d'un cacique duBao- 
ruco qui avait peri dans Ic massacre du Xaragua, sauve 
lui-meme miraculeusement de ce desastre, fut recueilli 
dans le convent des dominicains a Santo-Domingo. 11 
y fut baptise, et y apprit bien tout ce qu'on lui ensei- 
gnait. II y etudia le latin, et s y distingua surtout par 
sa ferveur de devotion. 

Une pareille education le preparait au commande- 
ment supreme d'un peuple, le rend ait apte a reformer 
ses moeurs et sa civilisation; elle ne le fagonnait pas, 
assurement, pour Tesclavage. Cependant, dans un 
moment de disette d'esclaves, et dans la manie et le 
desordre d'asservir, on alia j usque dandles convents 
arracher dejeunes Indiens qui, comme Henri, avaient 
ete, jusque-la, derobes au joug des maitres. Henri fut 
compris dans un lot d'esclaves donne a un colon qui, 
pen apres, mourut en laissant tons ses biens a un fils 
du nom de Valenguela. Henri avait reussi a se faire 
cherir de son premier maitre , en sorte que, dans les 
premiers moments de son esclavage, il ne sentit pas 
toute rUorreur du changement de sa condition. Mais 
il en fut bien differemment avec son nouveau maitre. 
Celui-ci le prit en haine, et le traita plus durement 



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282 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

qu'aucun de ses autres esclaves. Les travaux les plus 
rudes et les plus avilissants etaient son lot. II n'y avait 
pas d'humiliations dont on ne Tabreuvat, pas de mau- 
vais traitements qu'on ne lui infligeat. Valenguela, pour 
combler la mesure de ses vexations, tenta ouvertement 
d'outrager sa femme, une belle, jeune et douce Indienne. 
Alors, Henri, pousse a bout, entreprit des demarches 
qui aggraverent sa position. II porta plainte centre son 
maitre au lieutenant du roi, k Saint- Jean. Get officier 
Tecouta d peine, et ne lui fit aucune reponse ; il s'inquieta 
fort pen d'intervenir entre un maitre et son esclave. 
Henri s'adressa, alors, 4 Taudience royale qui se borna 
a le recommander par une lettre au lieutenant du roi. 
Ce magistrat le regut cette seconde fois avec brutalite, 
et de maniere a faire comprendre au plaignant qu'il 
etait inutile de recourir a lui. L'effet de semblables 
demarches fut d'aigrir davantage ValeuQuela contre 
son esclave. Celui-ci n'en fut que plus persecute ; a tel 
point qu'il resolut de s'enfuir. II n'y avait plus, pour 
lui, que ce parti a prendre, pour ne*pas perir dans les 
corvees ou sous la verge. 11 entraina dans sa fuite 
. plusieurs esclaves indiens de son maitre ; d'autres se 
joignirent a lui sur sa route. lis avaient tons eu soin de 
se pourvoir d'armes et de munitions qu'ils avaient dero- 
bees. lis se jeterent dans les apres montagnes du Boa- 
ruco. Henri avait une parfaite connaissance de ces 
localites. On le sait deja, c'est la qu'il avait vu le jour 
et qu'il avait passe les premieres annees de sa jeunesse. 
Ses ancetres y avaient vecu et regne. II reprenait en 
quelque sorte possession de ses domaines. Il s'etait 
hate de traverser laplaine et d'atteindre ces montagnes. 
Lorsqu'il se sentit en surete derriei'e les premiers 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 288 

rochers qui pouvaient lui servir de remparts contre ses 
ennemis, il §'arreta pour recenser sa petite troupe 
et r organiser. Organiser ! tel fut son premier soin, son 
premier acte : bon augure dans Thomme qui aspire a 
commander, ou dans le chef qui debute. Cette qualite 
essentielle marqua toute sa carriere, et lui valut sans 
doute tons ses succes. II forma de suite de cette poignee 
de conjures le noyau d'une troupe reguliere, et com- 
menga a Texercer a la manoeuvre et au maniement des 
armes, comme il avait vu les Espagnols faire sous ses 
yeux. Mais avant tout, il leurfit jurer de ne plus jamais 
servir les Espagnols, de mourir plutot jusqu'au dernier 
que de se laisser reasservir. Et ils ajouterent tons a ce 
serment, qu'ils ne prfitaient pas en vain, le voeu, si le 
Dieu des chretiens, qui etait devenu le leur, setondait 
leur resolution, de briser les chaines de leurs freres. 

Pendant ces entrefaites, Valenguela, qui s'etait bientot 
apergu de Fevasion de Henri, requit de suite quelques 
hommes armes ; et, les ayant renforces d'un certain 
nombre de ses esclaves indiens et africains, il se mit 
lui-meme a la poursuite des fugitifs. Lorsqu'il les attei- 
gnit, ils etaient encore dans Fendroit de leur premiere 
halte, ou ils venaient de former leurs rangs, et de profe- 
ror leur serment de liberte ou de mort. 

Aussitot qu' Henri apergut son maitre conduisant ses 
gens contre sa troupe armee en bon ordre et en mesure 
de le repousser il lui adressa la parole d'assez loin, lui 
disant qu'il Fengageait a ne pas Fattaquer et a re- 
prendre le chemin de chez lui : qu'il etait bien decide 
a ne pas se laisser prendre dans ses montagnes, et que 
d'ailleurs quoi qu'il arrivat, ils avaient tons jure de ne 
plus servir les Espagnols. Valenguela s'irrita de cette 



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:284 HISTOIRE DES CACIQUES D'hAI'TI 

apostrophe qui lui parut impertinente et ordonna a ses 
gens de se saisir d'Henri. Ces imprudents, ne sachant 
pas encore ^ quels ennemis ils avaient affaire, s'avan- 
cerent sans hesitation pour executer les ordres de Valen- 
Quela. Henri, alors, se jeta sur les Espagnols et les 
tailla en pifeces. Plusieurs d'entre eux furent tues, et 
presque tous les autres furent plus ou moins blesses. 
ValenQuela, lui-m6me, avait regu une blessure a la tete. 
lis se retiraient en desordre, et les Indiens, en les pour- 
suivant un pen, les eussent passes au lil de Tepee. 
Mais Henri avait reussi, non sans quelque peine, d 
contenir leur ardeur. 11 les avait raUies autour de lui, 
pour donner aux fuyards le temps de se sauver. S'adres- 
sant a son maitre, il lui dit : AUez, remerciez Dieu de 
ce que je vous ai laisse la vie, et ne revenez plus ici. 

L' emotion que cette affaire causa, a Saint-Jean, lors- 
que les Espagnols y rentrerent blesses et battus, fut 
grande. La nouvelle s'en repandit bientot dans les 
autres localit^s, et bien qu'on eut Tespoir de venir faci- 
lement a bout de quelques brigands errant dans es 
montagnes, on s'inquieta, et partout on se tint sur le 
qui-vive. On pensa a expedier centre eux des troupes 
regulieres, parce qu'on se flattait que les insurges du 
Baoruco n'avaient pu avoir Favantage que contre des 
esclaves mal armes et quelques militaires mal com- 
mandes. On fit marcher immediatement k leur rencontre 
des forces disciplinees. Henri en etait averti par ses * 
eclaireurs. II n'avait pas cesse d'exercer ses gens d la 
tactique de ses ennemis. II avait un tel ascendant sur 
eux qu'en fort pen de temps, il les avait fagonnes a 
I'ordre et a Tinstruction militaire. 

L'aptitude de Henri pour la guerre lui valait, au moins 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 2«8 

deja, des un premier combat, Texperience longtemps 
acquise d'un capitaine ordinaire. II avail trois cents 
hommes, ainsi prepares, a opposer n'importe a quels 
adversaires. II ne resta pas retranche derriere ses 
rochers ; il descendit au bas de la montagne, dans une 
petite plaine unie, et s'embusqua dans un bois, ou la 
troupe coloniale le rencontra. II engagea le combat, 
avant que I'ennemi eut le temps de reprendre haleine. 
La hardiesse, la vivacite et I'ordre de Tattaque etonne- 
rent les militaires de Tarmee expeditionnaire. lis etaient 
ebranles. Ce fut un commencement de victoire. Ceux-ci 
firent tous les efforts possibles pour soutenir ce choc, et 
parvenir, au moins, a egaler les chances de la lutte ; 
mais la superiorite etait deja du cote des insurges ; ils 
ecraserent leurs ennemis. La deroute se mit paxmi ces 
derniers. lis laisserent sur le champ de bataille des 
morts que Henri fit inhumer. II ne voulut pas qu'on 
poursuivit les fuyards dont un grand nombre etaient 
blesses, autant pour qu'ils ne fussent pas massacres, que 
n'avoir pas a faire de prisonniers. Une autre expedition 
suivit de pres cette derniere. La guerre irrite et aigrit 
promptement les coeurs. Obliges a combattre de nou- 
veau et de suite, les Indiens s'exaspererent. L'action fut 
sanglante cette fois, et le cacique (car Henri venait de 
prendre ouvertement ce titre apres son ^clatante vic- 
toire), le cacique eut plus de peine acontenir sa troupe. 
Elle fut encore victorieuse. EUe fit un grand carnage de 
Fennemi durant la melee ; puis elle le traqua dans sa de- 
route ; ceux du moins que Henri n'avait pas eu le temps 
de rallier, et qui, plus ardents a poursuivre, s'etaient 
elanc^s sur les traces de Tennemi en fuite. Ils avaient 
massacre quelques trainards blesses ou egar^s dans les 



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286 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 

bois. lis avaient decouvert soixante et onze Espagnols 
qui, pres d'etre atteints, s'etaient refugies dans une ca- 
verne pour attendre la nuit, a la faveur de laquelle ils 
echapperaient a Jeur poursuite et gagneraient la plaine. 
Cette caverne, peu profonde, n'avait qu'une issue, Ton- 
verture par laquelle les fugitifs etaient entres. Les In- 
diens Tavaient comblee de fascines et d'autres matieres 
combustibles ; ils allaient y mettre le feu, et ceux qui 
s'y 6taient retires eussent ete tons etbuffes par la fumee. 
Henri survint. II s'indigna ; et, s'emportant contra ses 
sujets, il leur reprocha leur cruaute; et, apres avoir 
ordonne qu'on debouchM la caverne, il fit sortir les pri- 
sonniers espagnols. II se contenta de les desarmer, et 
de les depouiller de leurs uniformes ; puis il les ren- 
voya en liberie, sans insultes et sans vexations. • 

Cette moderation dans la victoire et cette anagnani- 
mite dans un chef de revoltes lui faisaient personnelle- 
ment honneur^ et ne man querent pas d'inspirer le res- 
pect ^ ses ennemis. On ^vait commence par le calomnier, 
en le representant comme un personnage odieux et ua 
capitaine de bandits ; mais bientot sa noble conduite fit 
eoncevoir de lui une toute autre opinion,, et n'influa 
pas peu sur la maniere dont par la suite on traita avec 
lui. On ne cessa pas de le craindre; il fut, au contraire, 
de plus en plus redoute. On le craignit et on le redouta, 
d^autant plus qu'il etait vertueux et respectable. 

II restait campe dans ses montagnes, ne prenant que 
le soin de s'y fortifier. 11 ne tenta jamais aucune incur- 
sion dans la plaine, ni aucune attaque centre les: villes 
et les habitations. Deux ou trois fois, quelques-uns de 
ses gens, croyant se derober a son active surveillance, 
descendirent dans la plaine, ou ils enleverent des bes- 



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p 



HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 287 

tiaux et brulerent des cases et des jardins : il le sut, et, 
par une punition prompte et severe, il reprima sans 
hesitation ce desordre. 

Ses succes avaient rapidement grossi son parti. Jour- 
nellement, des eslaves indiens se sauvaient et le rejoi- 
gnaient. Parmi ces fugitifs, se trouvaient aussi des 
femmes et des enfants. lis etaient deux ou trois mille, 
une veritable tribu, vivant, dans ces.montagnes, du 
fruit de son travail, et faisant respecter son indepen- 
dance en versant un sang rare et precieux. Des cases 
et jardins s'elevaient partout, comme par enchante- 
ment ; et, en pen de temps, ces lieux inhabites et de- 
serts se peuplerent et prirent un aspect riant et anime. 
Les cases etaient disseminees sur un espace etendu, et 
baties a de grandes distances les unes des autres. EUes 
etaient en assez grand nombre pour former une grande 
bourgade, si elles etaient reunies sur un meme point. 
La tribu indienne du Baoruco menait une vie des plus 
actives ; elle travaillait aux champs, et faisait Texercice 
militaire, tour a tour ; et, souvent, elle quittait la houe 
pour aller combattre et vaincl'e ; car elle etait invincible 
dans ses montagnes. Apres le combat et la victoire, 
elle reprenait les travaux agricoles. Elle recoltait des 
vivres et des denrees, pechait le poisson dans les cours 
d'eau et se livrait a la chasse aux cochons marrons qui 
puUulaient dans ses forets, et lui fournissaient une abon- 
dante venaison. Elle produisait aussi bien audela de ses 
besoins. II n'y avait plus moyen de reconnaitre, dans 
ce reste des aborigenes d' Haiti, les descendants de cette 
race faible, effeminee, en proie a la moUesse de son 
climat, et faite, on dirait, pour vivre dans Toisivete ou 
les plaisirs tranquilles. En passant par Tesclavage, un 



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288 HISTOIRE DES CAaQUES D'haYTI 

petit nombre d'eprouves avait survecu k la plus impla- 
cable destruction, et s'etait transforme par une energie 
soudaine et par les efforts fails pour ne pas succomber 
dans le cataclysme general. Cette energie, qui n'etait 
pas dans la nature ou le temperament de Tlndien, un 
surcroit de malheur lalui donna. La volonte d'etre libre 
acheva le miracle de ce changement. 

Dans la colonic, on n'en etait' plus a la premiere 
emotion que causa la levee de boucliers de Henri ; les 
inquietudes et les craintes etaient devenues serieuses. 
On s'alarma justement. Les progrfes et les succes de 
rinsurrection etaient bien faits pour decourager les 
esprits. On avait affaire evidemment a un ennemi formi- 
dable, dont le chef n'etait pas un homme ordinaire, et 
pouvait bien etre un vengeur de sa race suscite par le , 
ciel. L'avenir paraissait a tons plein de perils, et il n'en 
fallut pas davantage pour porter une profonde et subite 
atteinte a la prosperite de la colonic. Les cultures etaient 
abandonn6es, et les colons emigraient de tons cotes. 
Ce qui favorisait cette detresse, c'etait la mauvaise 
organisation du gouvernement colonial. L'amiral don 
Diego avait ete reintegre dans son commandement, et 
s'y etait rendu ; mais son autorite etait purement nomi- 
nale. 11 faisait moins que regner, et I'audience royale 
gouvernait, L'audience royale etait un conseil, et la 
chose publique, en raison de I'eloignement de I'autorite 
premiere, et de la difficulte des circonstances, demandait 
a etre conduite par une seule t6te et par une volonte 
ferme et unique. EUe avait beau etre animee des meil- 
leures intentions, son administration etait inefficace et 
anarchique. Don Diego avait pris son parti de jouir des 
honneurs, a defaut de la realite du pouvoir. II ne s'oc- 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI 281) 

cupait qu'k prelever sa part sur les revenus publics, et 
Si faire prosperer ses etablissements de culture, oh il 
entretenait quantite d'esclaves indiens et africains. La 
traite, se faisant plus activement depuis quelque temps, 
avait de beaucoup accru le nombre de ces derniers. 
Cest sur eux principalement que s'appesantissait Tescla- 
vage. Soit I'exemple des insurges du Baoruco, soit 
qu'ils fussent pousses d'eux-memes a briser un joug 
dejA insupportable, ils se revolterent a leur tour. Ce 
premier spulevement eclata sur la plantation mome de 
don Diego. Ses noirs, auxquels s'etaient joints ceux 
d'une plantation Yoisine, s'etant armes, ne se retirerent 
pas pour camper sur un point quelconque. Us tenterent 
de faire quelque chose comme des vepres africaines. lis 
^e jeterent sur les maitres, les massacrerent, et incen- 
dierent plusieurs habitations. Mais, ne voyant pas leur 
insurrection se communiquer aux autres repartimientos, 
et tons les noirs se lever, comme ils Tesperaient, ils 
gagnerent bientot les bois, se dirigeant vers les mon- 
tagnes, pour ne pas 6tre attaques. Don Diego etait a 
Santo-Domingo. A la nouvelle de ce qui se passait si;ir 
sa propri^te, il accourut a la tete de quelques hommes 
qu'il avait reunis et armes a la hate. II se mit a la 
poursuite de ses esclaves revoltes, et les atteignit sur 
les bords du Nisao, les battit, en tua plusieurs, et mit 
le reste en fuite. II ne reussit pas, cependant, a les faire 
prisonniers et a les ramener sur sa plantation. Ils se 
refugierent dans les mornes d'Ocoa, oii erraient deja 
quelques noirs, les premiers qui se derobassent par 
une fuite obstinee aux horreurs de Tesclavagc. 

Le danger que courait la colonie se compliqua de ce 
dernier incident. Quoique, depuis les dernieres rencon- 



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290 ^ HISTOIRE DES CAQQUES d'haITI 

tres, Henri ne fit aucun mouvement hostile, on n'apprit 
pas moins avec alarme que son parti grossissait et s'or- 
ganisait chaque jour. On avisa, des lors, aux moyens 
pacifiques de ramener Tinsurrection indienne qu'on 
craignait leplus. Parlem enter avec le redoutable cacique 
du Baoruco, tel etait Pavis commun, et la pensee de 
tons. Gelui qui pouvait le mieux remplir cette mission 
delicate et perilleuse, s'empressa de s'offrir. C'etait le 
Pere Remy, qui avait eleve et instruit Henri dans le con- 
vent des dominicains. Henri le venerait. Le conseil 
royal le munit de pleins pouvoirs. II devait proposer 
au cacique de mettre has les armes, et de quitter ses 
montagnes,' en lui promettant, en retour, le pardon 
general, et Toubli du passe pour tons les insilrges, ses 
sujets, et, a Tavenir, liberte entiere et exemption de^ 
tout travail servile. 

Le Pere Remy s'embarqua dans un petit canot avec 
quelques hommes, et alia descendre sur la cote vis-a- 
vis de la Beate, a Tendroit oil les mornes du Baoruco 
viennent aboutir a la mer. A peine fut-il a terre, qu'une 
troupe d*lndiens Tenvironna. II leur demanda de le 
mener a leur chef. Mais les Indiens lui ayant repondu 
qu'ils ne pouvaient pas prendre sur eux de le faire, il 
les pria de Tannoncer a Henri, en leur disant qu'il etait 
persuade qu'au nom du Pere Remy, leur cacique vien- 
drait a lui, et le verrait avec plaisir. Les Indiens se 
mettaient pen en peine de ce que disait et desirait ce 
religieux. lis nele connaissaient point. L'und'entreeux, 
parlant au nom des autres, Tapostropha sans manage- 
ment. « Leur cacique, dit-il, n'avait pas besoin de sa 
visite. Tons les Espagnols etaient des traitres, etil avait, 
lui-meme, tout Fair d'un espion. » Et ils se mirent a le 



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niSTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 291 

trailer comme tel. lis le depouillerent de ses v6tements, 
et le laisserent tout nu sur ce rivage. lis se seraient 
portes a bien d'autres violences, si Henri, apprenant 
ce qui se passait, n'etait inopinement survenu. En 
voyant le vieux Pere Remy, dans cet etat de nudite, il 
lui tendit les bras, en versant des larmes. II s'indigna 
au recit des mauvais traitements qu'il avait subis de la 
part de ses Indiens, et se promit de les en punir. « Que 
n^ai-je des vetements, dit-il, pour vous couvrir! » 

Le Reverend Pere profita de ce moment. oii il voyait 
le cacique dans Tattendrissement pour Tentretenir de 
Tobjet de sa visite. II lui dit qu'il s'etait expose, comme 
11 le voyait, a tout, aux vexations et au danger iheme, 
pour un noble but a atteindre. Qu'il venait lui deman- 
•der,, au nom de Dieu, de ne pas dechirer le sein de sa 
patrie par ces guerres intestines; de mettre bas les 
armes, et de traiter de la paix avec lui; qu'il etait 
autorise a lui assurer, pour prix de cette paix, la liberte 
pleine et entiere pour tons ses sujets. 

Henri repondit qu'il ne faisait la guerre a personne, 
et qu'il se bornait a se defendre; qu'il n'attaquerait 
jamais, mais qu'il se defendrait toujours; que, malgre 
toute la veneration qu'il avait pour le Reverend mis- 
sionnaire, il se defiait des offres des Espagnols; qu'ils 
avaient constamment trompe les Indiens, et les trom- 
peraient encore. « D'ailleurs, ajouta-t-il, que nous offrez- 
vous? La liberte! Nous I'avons d6ja conquise par 
nos armes^ on ne pent pas etre plus libre que nous ne 
le sommes dans nos montagnes, et nous voulons nous 
y maintenir. » 

Le Pere Remyadjura de nouveau sonancien disciple 
d'abandonner le parti de la guerre, en lui disanttout ce 



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!29-2 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

qui pouvait le toucher davantage. Mais Henri fut ine- 
branlable, et le religieux, s'en apercevant enfin, prit 
conge de lui. Le cacique le conduisit jusqu'a son 
canot, en le comblant de marques d'attention et de de- 
ference. 

Quelque temps apres, le Pere Remy revint, charge, 
comme la premiere fois, de trailer dela paix avec 
Henri. II debarqua au meme endroit, accompagne d'un 
Indien qui devait lui servir de guide jusqu'a la demeure 
du cacique. II ne reussit pas a y arriver. II fut force, 
par une troupe d'insurges, a se rembarquer ; son 
guide fut pris et retenu ; et, pendant que le canot du 
Pere s'61oignait, il put voir Tlndien pendu a un arbre 
du rivage. 

Henri n'apprit cette seconde visite du dominicain* 
qu'apres son depart. On doit croire qu'il punit les 
auteurs du meurtre de Tlndien, parce qu'il ne tolera 
jamais aucune sorte d'ecart ou dedesordre dela partde 
ses subordonnes. Sur ce point, il poussait la severite 
jusqu'au scrupule. 

Henri n'ignorait pas que tons les autres caciques de 
Tile etaient tombes au pouvoir des Espagnols, les uns 
apres les autres, par la surprise ou le stratageme ; et 
son principal soin etait de se mettre en garde contre les 
pieges d'un ennemi dont Tastuce lui etait connue. Sa 
defiance, a cet egard, etait extreme. II s'etait entoure 
d'une garde du corps de cinquante Indiens, choisis 
d'entre les siens, et sur la fidelite desquels il pouvait le 
plus compter. Neanmoins, sa confiance en eux n'etait 
pas illimitee. Personne ne savait jamais, par eXemple, 
oil il se retirait pour se reposer. II ne dormait que 
quelques heures de la nuit. II veillait le plus sou vent; 



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HISTOIRE DES CACIQUES D'HAiXI 293 

en sorte qu'il etait presque toujours sur pied nuit et 
jour. Ses gens eux-memes s'etonnaient de cette vigi- 
lance infatigable. Onr le voyait souvent s'agenouiller, et 
faire sa priere. II avait contracte ces habitudes de piete 
parmi les dominicains. II portait, en sautoir, un grand 
chapelet orne d'un Christ. 11 etait chretien devot, Sa 
conversion sincere et profonde etait le fait de ce genre 
le plus remarquable a bien des titres. Les nouvelles 
croyances avaient renouvele tout Thomme dans ce sau- 
vage, et transforme son ame, en Tornant de toutes les 
vert us qui font la magnanimite du heros chretien. Et 
c'etait dans ces regions eloignees de deux mille lieues 
du monde civilise ; dans une societe d'aventuriers et de 
gens tares oii le desordre et la violence dominaient ! Ce 
•qui est etonnant et admirable, en meme temps, c'est 
que Henri, le sauvage converti, etait le seul homme, 
dans une telle societe, a donner Texemple des vertus 
humaines, de celles qui sont rares en tout temps et 
partout : Thonnetete, la generosite, la clemence, Tamour 
de la justice et de la liberte, tout ce qui rend une kme 
grande, plus grande que les autres. 



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CHAPITRE XIV 

(15161528) 



Situation formidable de rinsurrection. — Incursions de bandes 
d'insurg^s independanles de Henri. — Elles sont battues paries 
troupes coloniales. — Charles-Quint, empereur, envoie a Hispa- 
niola I'eveque don Ramirez, charge de Tadministration politique 
et religieuse de la colonic. — Mesures qu'il prend pour remedier 
aux maux des Indiens. — Mission de Michel de Ledesma pres du^ 
cacique Henri. — Sa rencontre avec le chef indien. — Rendez-vous 
convenu sur un point du littoral. Henri s*y rend. — Maladroite 
manoeuvre de Michel de Ledesma ; il ne voit pas Henri qui se 
retire avant son arrivee. — Envoi d'une mission partie d*Espagne, 
el de troupes commandees par Barrio-Nuevo. — Son arrivee ti 
Hispaniola. — L'au(Jience royalc delibere sur le plan a suivre pour 
mettre fin a I'insurrection. — Barrio-Nuevo penetre dans le Bao- 
ruco. — Obstacles qu'il surmonte. — 11 atteint enfin la residence 
du cacique. — II lui remet une lettre de Tempereur, et lui expose 
Tobjet de sa mission. — Traile de paix definitive. — Barrio-Nuevo 
retourne a Santo-Domingo. — II est accompagne d'un oflicier du 
cacique. — Fete a Santo-Domingo a I'occasion du retablissement 
de la paix. — Sejour de Las Casas dans le Baoruco. — Le cacique 
Henri descend de la montagne avec sa tribu, conformement k une 
des clauses principales du traite. — Le bourg Boya leur est assigne 
pour residence. — Distribution de terres aux environs dece bourg 
aux Indiens de Henri. — Extinction graduelle des derniers rejetons 
des aborigenes. — La croix de Saint-Yague, legende significative 
du Iriomphe definitif de la conquete europeenne. 

Tandis que Taudience royale faisait des efforts pour 
ramener la paix, elle semblait plus compromise que 
jamais, ^insurrection grandissait. Le parti du cacique 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 295 

Henri etait formidable, mais il etait discipline, et se 
renfermait dans la plus stricte defensive. Gependant, 
d'autres bandes d'insurges s'organisaient sous la direc- 
tion de chefs indiens, independants de Henri, et suivant 
des plans de campagne tout differents. lis se ruaient 
sur la plaine, et la ravageaient. Les troupes coloniales 
les repoussaient souvent, et les refoulaient j usque dans 
les montagnes. 

Un nouveau changement yenait, en quelque sorte, 
de s'operer dans le gouvernement dela colonie. Charles- 
Quint avait ete couronne Empereur, et avait envoye 
dans Tile un evSque pour occuper le siege episcopal de 
Santo-Domingo, devenu Tunique par la reunion des 
deux anciens ev6ch6s. Don Sebastien Ramirez etait le 
nom de cet eveque, homme d une grande capacite, et 
jouissant de la reputation d'un habile conciliateur. II 
etait charge du gouvernement politique enmSme temps 
que de Tadministration reUgieuse de la colonie. II lui 
etait surtout recommande de la pacifier. Pen de jours 
avant sonarrivee a Santo-Domingo, trois corps de troupes 
en etaient sortis pour une tournee, et, en poursuivant 
ceux des insurges qui inquietaient encore la plaine, elles 
avaient penetre dansle Baoruco. Elles ^'etaient trouvees 
plusieurs fois en vue de Farmee de Henri. Le cacique, 
evitant la rencontre, campait toujours sur des hauteurs 
inaccessibles. Les chefs avaient pu se parler entre eux ; 
mais aucun coup de fusil n'avait ete tire. Henri, par 
cette manoeuvre, semblait montrer a Tennemi qu'il ne 
pouvait meme pas Tatteindre, s'il le voulait. De son 
cote, le R. E. don Ramirez se felicita bientot de 
voir ces troupes rentrer a Santo-Domingo, sans en 6tre 
venues aux mains avec le cacique du Baoruco ; car, 

20 

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296 - HISTOIRE DES CACIQUES D HAlXr 

ayant pour mission de ramener la paix, et ayanta c(bup 
de reussir, il serait desole qu'une lutte exit ravive les 
hostilites presque assoupies. Pour ne parler que des 
actes de radministration de don Ramirez, relatifs aux 
Indiens, il s'empressa, des son arrivee, d'ameliorer la 
position de ceux qui n'avaient pas prisparta Tinsurrec- 
tion. II fit executer, a leur egard, ce qui, dans les or- 
donnances et dans les instructions anterieures, avait ete 
r6solu en leur faveur. II fit ouvrir des ecoles pour Fins- 
traction des jeunes aborigenes. II cherchait un capitaine 
qui Mt en mftme temps un bon negociateur, pour. 
Tenvoyer avec des forces vers les insurges. On lui 
designa un des premiers habitants de Tile, venu fort 
jeuneavecChristophe Colomb, un nomme Saint-Michel^ 
gentilhomme de Ledesma, etabli ' depuis longtemps a 
Bonao. II avait fait presque toutes les guerres confre 
les naturels ; il avait une parfaite connaissance de leur 
caractere et de leurs moeurs, et il n'ignorait aucun coin 
de Tile. Tel fut Thomme que don Ramirez choisit, et 
qu'il chargea de la mission d'aller faire la paix avec 
Henri. Saint-Michel de Ledesma partit done a la t^te de 
cent cinquante hommes, et penetra hardimeiit dans le 
Baoruco. 11 poursuivit le cacique de defil6 ien defile, et 
ne put jamais Tatteindre. Enfin, un jour, ils se rericoh- 
trerent, surdeux sommetstres rapproches, mais'separes 
par un precipice infranchissable, d'oii ils ne pouvaient 
que se parler. Saint-Michel de Ledesma, s'adressant au 
cacique, lui dit qu'il etait temps de mettre un ternie a 
la guerre qui divisait les Espagnols et les Indiens, que 
Tgmpereur Charles-Quint etait resolu a faire tons les . 
sacrifices ou tons les efforts pour assurer la paix, ou en 
finir avec Tinsurrection. Qu'il avait, a ce sujet, d Ten- 



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HISTOIRE DES CACIQLES d'hAITI 297 

tretenir particulierement, et alui transmettre les paroles 
de leur souverain. lis convinrent alorsd'un rendez-vous 
au bord de la mer, en un lieu designe. lis ne devaient 
s'yrendre chacun qu'avec une escorte de huit hommes. 
Henri prevint Fheure ; il etait sur les lieux bien avant 
le chef espagnol. II avait fait dresser sous une feuillee 
une collation pour regaler son bote. Saint-Michel fut 
exact au rendez-vous. Mais, d'abord, il vint avec une 
troupe nombreuse, tambour battant et enseignes de- 
ployees, et il avait fait prier, en m6ipe temps^ un bati- 
ment espagnol, mouille par basard dans les environs, 
de s'avancer, et de s'embosser tout pres d'eux. Cette 
fausse et maladroite manoeuvre gata tout. Le cacique 
Henri, s'en defiant avec raison, disparut avant que le 
•chef espagnol le piit voir, et laissa Tordre a une partie 
de ses gens de demeurer dans Tendroit, et de faire les 
honneurs de la reception aux Espagnols. Saint-Michel, 
se doutant bien de la cause de Tabsence du cacique, 
regretta d'autant plus vivementde ne Tavoir pastrouve, 
que les Indiens presents lui dirent que leur chef etait 
venu, mais qu'une indisposition subite Tavait oblige a 
se retirer. Du reste, il ne pouvait s'en prendre qu'a lui 
de ce contretemps, et il devait s'etonner lui-meme, ou 
se repentir d'avoir manque de prudence dans une affaire 
si simple. La paix eut pu 6tre conclue dans cette con- 
ference, si elle avait eu lieu. Neanmoins, on nechercha 
pas a la renouer ; et il n'y en eut pas d'autre de long- 
temps. Quatre.ans s'ecoulerent, sans qu'on entendit 
aucune nouvellede Henri ni de ses Indiens. Les bandes 
qui, de temps a autre, inquietaient les plaines, avaient 
cesse leurs incursions, soit qu'elles en eussent ete 
degoutees par les derniers echecs qu'elles avaient 



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298 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

essuyes, soit que le cacique du Baoruco eut reussi a les 
discipliner. Quant a ce qui concerne le cacique lui-mSme 
et son parti, on avait pris confiance dans sa parole, si 
souvent donnee, de ne jamais assumer I'initiative des 
hostilites, et dans la Constance de sa conduite a cat 
egard. Et pendant ce long armistice de plusieurs annees, 
le gouvernement colonial s'occupa, en toute securite, 
de la restauration de ses affaires interieures. 

Plusieurs historiens parlent d^une reprise d'hostilites, 
apres ces quatre annees, qui fit courir plus de dangers 
que jamais a la colonic, et qui determina Fempereur a 
prendre des mesures pour mener vigoureusement la 
guerre contre les insurges, et retablir a tout prix la 
paix. lis mentionnent tons ce fait, en ne Tappuyant 
d'aucun recit circonstancie de campagnes et de combats, * 
comme pour la premiere periode de Tinsurrectiou. 
Gette reprise d'hostilites n*est pas probable, parce qu'il 
ne semble pas que rien ait modifie la situation des partis 
jusqu'au moment oil ils vont de nouveau se trouver en 
presence. II a bien pu y avoir quelque tentative d'incur- 
sion et de pillage, dans les plaines, commise par des 
hordes independantes de Henri ; mais il est certain que 
le cacique et son armee, qu'on ne pent plus qualifier de 
horde ou de bande, ne sortirent pas deleurs montagnes. 
Dans cette profonde retraite, ils n'etaient pas moins 
menagants ; et on redouiait qu'ils ne recommengassent 
la guerre, et que, surtout, sentant leur force, et voyant 
la detresse de la colonic, ils ne prissent Toffensive. 

L'empereur Charles-Quint etait plus sollicit6 que 
jamais de venir en aide ^ Hispaniola. On le suppliait 
d'employer tons les moyens possibles de mettre fin a la 
longue insurrection du cacique Henri^ qui n'avait que 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 299 

trop dure, et qui minait sourdement, mais profoDdement 
le pays. L'empereur qui, de son cote avait a coeur d'en 
finir, envoya dans Tile un officier d'un grand merite, 
Barrio-Nuevo qu'il venait de nommer gouverneur de la 
Castille-d'Or. II le fit accompagner de 200 hoinmes de 
troupe d' elite. Son expedition avait ete bien concertee. 
II fut muni de pleins pouvoirs et de bonnes instructions, 
par lesquelles il lui etait recommande de commencer 
par employer les voies de la douceur, et d'user de tous 
les moyens possibles de pacifier Hispaniola, avant de se 
rendre a son commandement de la Castille-d'Or. 11 
etait porteur d'une lettre pour Taudience royale, d'une 
autre pour Tamiral don Diego, par lesquelles Tempereur 
accreditait sa mission aupres de ces autorit6s coloniales, 
d'une troisieme, enfin, adressee au cacique lui-meme. 
Charles-Quint y conviait le chef indien a rentrer dans 
Tobeissance, en lui promettant Toubli et le pardon du 
passe pour lui et pour tous les siens, en leur garan- 
tissant a jamais une entiere liberte, mais il le menacait 
de tout le poids de sa puissance et de la rigueur de 
son indignation si, ne tenant pas compte de ses liberales 
concessions, il persistait dans la re volte. 

Un seul vaisseau de la marine espagnole etait dispo- 
nible en ce moment ; Tempereur le mit volontiers a la 
disposition de Barrio-Nuevo pour le transport de ses 
troupes a Hispaniola. Puis avec la conviction de s'etre 
execute pour les pressantes sollicitations de sa lointaine 
colonic, il dit a Barrio-Nuevo, en Texpediant : « Ilest 
« juste a present que tous les voisins de Tile s'empressent 
« pour aider les efforts du gouvernement, de contribuer 
« de leurs personnes, de leurs serviteurs et de leurs 
« moyens, afin que cette fois les rebelles soient dis- 



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300 HISTOIRE DES CACIQUES D'hAITI 

« sipes, que File en soit purgee, et que chacun puisse 
« etre en securite chez soi. » 

r La marche suivie par Barrio-Nuevo, a son arrivee k 
Santo-Domingo, parait avoir ete indiqu^e par ses ins- 
tructions. L'audience royale se reunit, et decida qu'elle 
lie voulail pas seule deliberer sur les moyens d'execu- 
tion de la mission du gouverneur de la Castille-d'Or. 
Elle convoqua et s'adjoignit tout ce qu'il y avait dans 
la .ville et dans les environs de personnes distinguees 
par leur emploi, ou recommandees par leur experience. • 
La reunion etait nombreiise. La difficulte de s'entendre 
et de s'arreter a quelque chose s'accrut d'autant. Les 
opinions se croisaient dans cette assemblee generale : 
autaht de tStes, autant d'avis divers. On convint, enfin, 
pour clore cette deliberation interminable, de la confler , 
k Tarbitrage de quatredesplusariciens colons. II s'agis- 
sait de mesures a prendre pour faciliter Texecution de 
la mission de Barrio-Nuevo, et pas moins, par conse- 
quent, que tout un plan de campagne. Les delegues 
penserent que les hommes de troupes qui avaient 
accompagne Barrio-Nuevo ne convenaient pas du tout 
pour une guerre dans les montagnes ; qu'elle ne pouvait 
se faire avec quelque succes que par les milices mfemes 
du pays ; qu'il fallait la continuer sur Tancien plan qui 
consistait 4 bloquer, par des postes permanents de 
quinze a vingt soldats, les issues des montagnes par ies- 
quelles les Indiens descendaient dans la plaine ; mais que. 
cependant, il n'y avait pas d'inconvenient d ce que Toffi- 
cier de Tempereur, prenant aveclui un certain nombre 
de iniliciens et se faisant accompagner de quelques 
religieux, penetrat dans le Baoruco, jusqu'a la residence 
du cacique, pour lui remettre la lettre de Tempereur. 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 301 

;, Barrio-Nuevo approuva fort cet avis, et demanda 
qu'on mit a sa disposition les moyens d'agir immedia- 
tement. Suivant son.desir, on designa les miiiciens qui 
devaieiit.r'eseorter, les religieux, dont on faisait des 
auxiliaires de sa mission ; puis on lui donna des Indiens 
pour guides. Tout ce personnel s'embarqua sur une 
caravelle qui, en longeant la c6te, les d6poserait a 
Tendroit le plus proche de Tentree des montagnes, 
.G'etait vers Yaquimo, dans le port duquel une grande 
riviere se decharge. Le general espagnol la remonta 
assfe. avant dans Tinterieur, jusqu'a des habitations 
indiennes. La premiere qui s'offrit k sa vue fut une 
cabane . entouree d'un champ cultive : elle avait ete 
abandonnee, portes ouvertes, par ses habitants, sans 
doute a son approche. Barrio defendit aux gens de 
sa suite d'y rien prendre, excepte des calebasses qui 
leur etaient utiles pour porter de Teau. Apres avoir 
fait quelques lieues, et s'etre approche des montagnes, 
jugeant qu'il ne devait pas etre tres eloigne de la 
retraite de Henri, il lui ecrivit par un Indien, pour lui 
anndncer qu'il etait charge de lui parler, et de lui 
remettre une lettre de la part de Tempereur. II attendit 
un pen plus de vingt jours, et, ne voyant pas revenir 
son messager, il rentra resolume^t dans les defiles du 
Baoruco. Apres trois jours d'une marche penible, d 
travers des precipices et des sommets converts de bois, 
et sans nulle trace de route, il rencontra des Indiens 
qui lui apprirent que le cacique etait en ce moment 
dans une lagune de deux lieues de circuit, que les Espa- 
gnols connaissaient sous le nom de lagune du Gomman- 
deur. Le chemin, pour y arriver, etait plus impraticable 
encore que celui qu'il avait deja fait. Mais il n*y avait 



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302 HISTOIRE DES CACIQUES D HAiTI 

pas de difficultes que Barrio-Nuevo ne fut decide d 
braver pour parvenir a ses fins. Tout ce que les Indiens 
lui dirent, a cet egard, ne le decouragea.pas; il pour- 
suivit intrepidement sa route. II arriva bientot a un 
village assez grand, dont toutes les cabanes etaient 
bien bdties. Les Indiens qui I'habitaient avaient fui, 
sans rien- emporter. lis y avaient laisse des provisions 
en abondance, et tons leurs objets de commodite. Les 
Espagnols ne touchferent pas a la moindre chose ; et 
apres un moment de I'epos dans ce village, ils se remirent 
en marche. lis entrerent, au sortir de la, dans un. large 
chemin qui semblait avoir ete fait pour eux ; car le sol 
en paraissait nouvellement aplani, et les arbres frai- 
chement coup6s et tallies. Au bout de ce chemin, ils 
rencontrerent la lagune, et, a Tespece de debarcadere 
qu elle formait en cet endroit, un canot dans lequel 
etaient plusieurs Indiens. En les apercevant, le canot 
d6rapa et s'en alia en pleine eau, se mcttant ainsi a 
Tabri et en position de pouvoir fuir en ramant. Les 
Espagnols s'approcherent, neanmoins de la rive, et, 
voyant qu'ils pouvaient etre entendus, ils engagerent 
la conversation avec les gens de Fembarcation. Barrio- 
Nuevo leur fit demandera s'il n'avaient pas vu un 
homme de leur nation qui portait une lettre a leur 
cacique ». lis repondirent que non ; mais que leur 
chef savait qu'un officier espagnol le cherchait pour lui 
remettre une lettre de la part de Tempereur. Barrio leur 
dit qu'il etait cet officier, et les pria de prendre, dans 
leur canot, pour la conduire au cacique, une femme 
indienne qui etait chargee de remplir une commission 
aupres de lui. lis refuserent d'abord ; mais cedant aux 
instances de Barrio-Nuevo, ils firent avancer leur canot, 



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UlSTOIRE DES CACIQUES D HAITI 303 

et y prirent rindienne ; puis ils disparurent. Le lende- 
main, le mfime canot et un autre revinrent ; ils rame- 
naient Tlndienne de la veille, un parent du cacique 
nomme Alfaro, puis des soldats indiens, lestes, agileg 
et bien armes de lances et d'epees. Get Alfaro, envoye 
par Henri, s'avauQa seul vers Barrio, en ordonnant a 
son escorte de se tenir eloignee ; il etait charge de lui 
porter les excuses du cacique, de ce qu'il ne pouvait 
venir en personne lui rendre ses devoirs. II ajouta que 
puisque le chef espagnol avait tant fait que d'arriver 
jusqu'ou ils etaient, Henri se flattait qu'il se transpor- 
terait jusqu'au lieu de sa residence. 

Barrio consentit volontiers d poursuivre une route 
deja si penible, pourvu qu' Alfaro lui servit de guide; 
^car il ignorait oil il allait, oti on le menait. Ses gens, 
rebutes de tons les obstacles qn'ils avaient rencontres, 
furent d'avis que leur chef ne penetrat pas plus loin, et 
obtint que le cacique vint k sa rencontre ; ils essayerent 
en vain de Tarr^ter. Barrio prit avec lui une quinzaine 
d'hommes, armes seulement de leurs epees, et s'aban- 
donna a la conduite d' Alfaro. Gelui-ci les fit passer par 
des chemins si rudes et si impraticables, que nos expe- 
ditionnaires etaient 6bliges souvent de marcher sur leurs 
mains. Plusieurs Ueues d'un semblable trajet les 
avaient extenues. Les murmures recommencerent I: ils 
se plaignaient que c'etait une insolente mystificaiKon. 
Mais Barrio leur ferma la bouche, en leur disant : « Je 
ne contrains personne a me suivre ; quiconque a peur 
pent s'en retourner. Pour moi, dusse-je demeurer seul, 
je suis resolu d'aller jusqu'au bout. En acceptant la 
commission dont Tempereur, mon maitre, m'a honore, 
j'en ai compris la difficulte,et je me suis attendu a tout. 



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304 HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 

Si j'y laisse la vie, je perirai content, puisque ce sera 
en faisant mon devoir. » L'epreuve continua; car e'en 
6taitune, et Barrio, lui-meme, quiparlait tout a Theure 
si fermement a ses compagnons demoralises, sentit, a son 
tour, tout courage Tabandonner. II fut oblige de s'arre- 
ter, .vaincu par les fatigues. Mais il avait presque atteint 
le but de sa course ; le bois commeng^ait a s'eclaircir, et 
il put voir, dans le lointain, I'habitation du cacique. 

II lui fallut se reposer. Pendant ce temps, Alfaroprit 
les devants, et alia Tannoncer. Henri s'empressa, alors, 
d'accourir a sa rencontre. En m^me temps qu'il se 
montrait joyeux de Taccueillir, qu'il le comblait de poli- 
tesses et d'attentions, il temoignait son deplaisir de la 
manifere dont Tenvoye de Tempereur avait ete traite. II 
etait touche de son etat, en le voyant tout coiivert d% 
boue, les mains blessees, les vetements dechires." II fit 
de vifs reproches a Alfaro de n'avoir pas employe les 
Indiens qui Taccompagnaient d aplanir la route au ge- 
neral espagnol. II Taida a marcher; car celui-ci le pou- 
vait a peine. Devant la porte de sa demeure, ou ils arri- 
verent bientot, etait rangee une troupe bien equipee, 
armee de belles epees, de lances et de sabres. Officiers 
et soldats etaient coiffes de casques brillants, et se 
tenaient en tres bon ordre. Les premiers (ils etaient cinq 
ou six), portaient, comme signe distinctif, de grands 
panaches sur leurs cimiers. G'etait la garde du corps de 
Henri. Elle rendit les honneurs a Barrio ; puis le caci- 
que le conduisit 4 une petite distance de son palais, sous 
un grand arbre, au pied duquel ils s'assirent sur de 
moelleuses couvertures de colon qu'on y avait etendues 
expres. • ' 

La, apres qu'ils eurent echange quelques compliments 



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HISTOIRE DES CACIQOES D HAITI 303 

de politesse, le general espagnol, s'adressant a Henri, 
lui dit : c< L'empereuf, mon tres redoute seigneur et le 
« votre, le plus puissant des souverains du monde, 
'(( mais le meilleur de tons les maitres, et qui regarde 
c( tons ses sujels comme ses enfants, n'a pu apprendre 
*« la triste situation ou vous etes reduit avec iin grand 
« nombre de vos compatriotes, et Tinquietude ou vous 
« tenez toute.cette ile, sans etre touche de la plus vive 
« compassion. Les maux que vous avez fails aux Cas- 
« tillans, ses premiers et ses fideles sujets, n'ont pour- 
« tant pas laissede I'irriter d'abord; mais quandil a su 
« que vous 6tes chretien, el les bonnes qualites dont le 
(f ciel vous a favorise, toute sa colere s'est calmee, et 
« son indignation s'est changee en un desir ardent de 
« vous voir prendre des sentiments plus raisonnables. 
« II m'a done envoye pour vous exhorter a mettre bas 
« les armes, et .vous offrir le pardon du passe, pour 
« vous et pour tons ceux qui vous out suivi ; mais il y a 
« ajoute un ordre de vous poursuivre a toute ou trance, 
(< si vous persistez dans votre rebellion, et il m'a donne 
« des forces suffisantes pour cela. G'est ce que vous 
« verrez encore mieux exprime dans cette lettre. Vous 
-« n'ignorez pas combien il m'en a coute pour vous la 
« rendre moi-meme; je me suis expose d tout avec 
« plaisir pour obeir k mon souverain, et par Testime 
(( que je fais de votre personne, persuade que je ne ris- 
( quais rien en me livrant entre les mains d'un homme 
c< en qui je savais qu'on avait remarque des sentiments 
€ digues de sa naissance et de la religion, beaucoup de 
« moderation, et assez de discernement pour faire la 
a distinction de ceux qui viennent comme amis, et de 
« ceux qui cherchent a le surprendre. » 



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306 HISTOIRE DES CACIQUES d'hAITI 

Henri ecouta ce discours avec une respectueuse atten- 
tion, et il pria Barrio de donner lecture, a. haute voix, 
de la lettre de Tempereur. EUe contenait, en substance, 
ce que le parlementaire espagnol avait dit dans son allo- 
cution. Gelui-ci lui remit, en meme temps, un sauf-con- 
duit delivre par I'audience royale et scelle du sceau de 
la chancellerie. Le cacique baisala lettre de Fempereur, 
en la recevant des mains de Barrio, et, apres avoir exa- 
mine le sailf-conduit, il dit que s'il avait rejete jusqu'ici 
toutes les propositions d'accommodement, c'est qu'il 
n'avait aucune confiance dans la parole des Castillans 
de la colonic, et qu'il n'y avait aucune sArete pour lui a 
traiter de la paix sans sincerite et sans la garantie d'une 
fidele execution, et il ajouta : « A present que le tres 
auguste empereur me donne la sienne, je ressens, « 
comme je le dois, Thonneur que me fait Sa Majeste 
Imperiale et j accepte avec une tres humble reconnais- 
sance la grS.ce qu'Elle vent bien m'accorder. » 

Tons les Indiens presents a ces negociations en plein 
air, suivaient et comprenaient bien ce qui se passait. La 
promesse faiteparl'empereur lui-meme, de leur assignor 
des terres en toute propriete et de respecter leur liberte 
pour toujours, dut agir sur leurs esprits, et les satis- 
faire; car ils donnerent leur assentiment a la conclusion 
d'un traite de paix, par d'enthousiastes acclamations. 
Telles sont les vicissitudes de la conquete, que les 
maitres legitimes du sol y resolvent maintenant, de la 
main de Tetranger, Taumone d'un asile et de la liberte ! * 

Enfm, lam^me, a Tombre du chene ou de Torme 
qui abritait cette scene de diplomatic primitive, les ar- 
ticles du traite furent deliberes, ecrits et signes. 

Apres les formules de declaration de paix et les 



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HISTOIRE Dps CACIQUES d'haKTI 307 

clauses par lesquelles I'abolition de la servitude des 

aborigines d'Haiti etait proclamee, et la concession leur 

etait faite, pour residence^ du bourg Boya et des terres 

environnantes, venaient les stipulations qui imposaient 

au cacique Henri Tobligation de reconnaitre et de faire 

reconnaitre, a son exemple, Tempereur pour leur souve- 

rain seigneur par tons ceux de son parti qui etaient 

repandus dans les differents quartiers de Tile. II etait, 

en outre, tenu de maintenir dans le devoir, et d'y faire 

rentrer les Indiens qui s'en ecarteraient par la suite. 

Pour lever toute ombre de defiance, il devait quitter au 

plus tot ses montagnes, etdescendre dans laplaine, ou 

on lui donnerait, pour son entretien, un des troupeaux 

de Tempereur. 

* Les ratifications de ce traite devaient s'echanger k 

Santo-Domingo. En attendant, un grand repas, sous la 

feuillee, en couronna la conclusion. Dona Mancia, 

epouse. du cacique, parut en ce moment pour diriger 

les preparatifs et Tinstallation des sieges et des cou- 

verts. En un instant, tout fut parfaitement ordonn6. Le 

festin fut joyeux, et la reine en fit gracieusement -les 

honneurs ; mais ni elle, ni son mari negouterent a rien 

sous pretexte qu'ils avaient deja mange. L'eau-de-vie 

que les Espagnols avaient apportee avec eux egaya la 

fin du banquet. On but a la paix. Henri repondit au 

toast de Barrio par des voeux pour la prosperite et la 

gloire du regne de Charles-Quint. 

Barrio, en quittant le cacique, emporta sa promesse 
d aller sous pen a Santo-Domingo. En attendant, Henri 
fit accompagner les Espagnols par un detachement de 
sa garde d'honneur jusqu'a Tendroit du rivage oii ils 
devaient s'embarquer ; la caravelle y etait a Tancre tout 



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308 HISTOIRE DES CAaQUES d'haITI 

pres de terre. L'officier qui commandait cette escorte 
avait, neanmoins, ordre de poursuivre seul, et de 
conduire le general espagnol jusqu'a Santo-Domingo. 
Suivant les apparences, les choses s'etaient passees 
en toute sincerity. II n'y avait eu d'arriere-pensee, ni 
d'une part, ni de Fautre. Cependant, le cacique n'etait 
pas encore entierement rassure sur les consequences de 
Facte qu'il venait de signer. 11 craignait un piege ; il 
redoutait laperfidie des Espagnols. II etait toujours plein 
de defiances qu'il devait, desormais, s'efforcer de dissi- 
muler, jusqu'au moment de les voir se justifier on 
s'evanouir. II etait sur un qui-vive continuel, il obser- 
vait et faisait observer les moindres demarches des 
etrangers, pour en penetrer les motifs et le but. De 
leur cote, les Espagnols, du moins Barrio, s'etudiaienta 
ne donner aucun pretexte aux soupgons de cet homme 
ombrageux. Malgre les soins pris de part et d'autre, 
des circonstances fortuites et des mesures occultes dece- 
laient ces preoccupations. C'est par la crainte du poison 
qu'Henri et sa femme s'etaient abstenus de toucher 
aux^ mets qu'ils avaient pourtant fait servir eux-memes 
aux Espagnols. On remarqua aussi, qu'au moment de 
boire aux santes, le cacique n'avait fait qu'effleurer le 
verre de ses levres. Les soldats indiens qui accompa- 
gnaient Barrio avaient bien bu, eux, et burent encore 
avant de se s6parer de leurs botes. II y avait de la niSme 
eau-de-vie a bord; ils trinquerent coup sur coup, et, en 
pen d'instants, ils furent tellement ivres, qu'ils etaient 
etendus, comme morts, sur le pont du navire. Pas un 
seul ne pouvait se tenir sur ses pieds. Gonzalez, leur 
officier, etait inquiet de leur etat, et semblait soup^on- 
ner les Espagnols de les avoir empoisonn^s. Ce soupgon 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 300 

etait un sujet d'inquietude pour Barrio qui s'en apergut, 
et ii etait au desespoir que ce facheux incident, parvint 
au cacique et alarmit sa susceptibilite et son excessive 
defiance. Tout eut ete compromis alors. Ces transes 
durerent vingt-quatre heuresau moins, apres lesquelies 
les Indiens, ayant recouvre leurs sens, reprirent ie 
chemin de leur village. Gonzalez s'en fut peut-etre 
retourne avec eux, s'il n'allait pas a Santo-Domingo pour 
une mission essentielle. Henri Ty envoyait expres- 
sement ; il lui avait prescrit d'epier les Espagnols, de 
toute n[ianiere, dans leurs conversations et leurs demar- 
ches, pour s'assurer s'ils n'entretenaientaucunearrifere- 
pensee au sujet de la paix qui venait d'etre conclue, si 
leurs promesses 6taient sinceres, et s'il pouvait, par 
consequent, compter sur la parole ecrite de Tempereur 
et la fidele execution du traita, 

Le choix de Tlndien Gonzalez^ pour une semblable 
mission, etait fait a bon escient; car c' etait une nature 
fine, cauteleuse et perspicace. II s'acquitta habilement 
de sa mission. II fut regu a Santo-Domingo avec des 
attentions empressees et la plus grande cordialite. On y 
etait reellement joy eux du retablissement de la paix. 
On le f6ta avec solennite ; autorites et public, a I'envi 
les uns des autres. L'aliegresse fut generale. II y eut Te 
Deum, procession et rejouissances populaires. Au gre 
de tout le monde, il ne manquait qu'une chose, pour 
qu'il n'y eut rien a regretter, c'etait la presence du caci- 
que lui-meme. On combla son delegue d'honneurs ; il 
etait veritablement le roi de la f6te. Neanmoins, tout 
ce bruit, toute cette pompe, toutes ces caresses, dont 
on entourait sa personne, ne luifirent pas oublier qu'il 
etait venu pour voir et scruter. II epiait et observait 



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310 HISTOIRE DES CACIQUES D HAiTI 

pendant tout ce temps, attentivement ; entendant et 
parlant Tespagnol, il s'appliqua, surtout, a saisir Topi- 
nion de la foule dans ses propos divers. Aux rejOuis- 
sances officielles succederent bientot les receptions 
privees et les visites ceremonieuses ; il ne se contenta 
pas de ces occasions de sonder le sentiment public; il 
s'insinua dans toutes les maisons, sur un pretexte on 
sur un autre, et se mit en devoir des'assurer, dan$ ses 
causeries familieres avec les gens de tout etat, s'il n'y 
avait plus d'inimitie centre les Indiens et leur chef, et 
si la joie qu'on montrait de s'etre reconcilie avec eux 
etait sincere. II n'eut pas lieu de constater le contraire. 

Gonzalez avait prolonge son sejour an dela du terme 
que lui avait assigne Henri. Gelui-ci en fut si inquiet 
qu'il vint lui-meme clandestinement jusqu'aux environ^ 
d'Azua, pour tacher de savoir ce qu'etait devenu son 
messager. Ayant passe plusieurs jours dans cet endroit 
au milieu des forets , sans se laisser voir et sans 
pouvoir recueillir aucune information precise sur Gon- 
zalez, il s'en retournait, quandenfin cetofficier le rejoi- 
gnit. lis regagnerent ensemble le Baoruco. 

Gonzalez lui rendit un compte tr^s satisfaisant de sa 
mission, et lui rapporta le traite ratifie par Faudience 
royale. On s'inquietait a Santo-Domingo, autant que lui, 
de Texecution des stipulations du traite qui le concer- 
naient. Le defaut de sincerite dont il soup^onnait les 
Espagnols est aussi ce que ceux-ci Bpprehendaient de 
sa part. 

Des deux cotes, on avait peut-etre raison de s'entre- 
defier. Quoi qu'il en soit, le cacique Henri, une fois 
assure de la fidelite des engagements pris par les Espa- 
gnols, ne pouvaitpas mieux souhaiter que cette recon- 



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HISTOIRE DES CACIQUES d'haYtI 311 

ciliation honorable. La etait son unique salut et celui 

de son peuple. Que gagneraitil, autrement, a perseve- 

per dans l*insuprection? Haiti etait irrevocablement con- 

quise, et sa faible tribu ne devait plus pretendre a la 

domination sur cette terre a jamais colonisee par une 

population etrangere cent fois plus nombreuse <jue sa 

petite poignee dlndiens. II pouvait, tout au plus, se 

maintenir independant dans ses montagnes. Mais com- 

bien de temps cela durerait-il? Qu'adviendrait-il apres 

lui ? II dut sentir que sa cause n'avait plus d'avenir, 

que sa race allait s'6teindre, et que le parti le plus sage 

etait qu'elle finit en repos et en honneur. Si, cedantaux 

conseils de Tambition du pouvoir et d'un vain orgueil, 

il eut voulu, sans necessite, latter a outrance avec ses 

• oppresseurs, il eut attire des tourments et des maux 

inutiles sur la t^te des derniers aborigenes d' Haiti. II 

eut ete responsable devant Dieu du sang de ces dernieres 

victimes, autant que leups boupreaux eux-mfemes. Mais 

ii pp6fera, heupeusement, a une independance douteuse 

et continuellement combattue, la liberie et la paix avec 

1^ soumission. 

Mais, avant d'arriver a cette sage resolution, il voulut 
bien s'assurer qu'il n'etait pas trompe, et qu'ilne livrait 
pas, imprudemment, ceux qui avaient partage son sort 
aux pieges et aux embuches d'un ennemi adroit. II pre- 
nait le temps de reflechir sur les consequences de sa 
conduite. 

La mission de Gonzalez ne Tavait pas convaincu. Sur 
ce^ entrefaites, le Pere Las Casas entreprit, avec la per- 
mission de son sup^rieur, d'aller visiter le cacique avec 
lequel il etait lie d'une ancieime amitie. II se faisait fort 
de fixer ses irresolutions, en le prechant et en lui don- 

21 

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312 HISTOIRE DES CACIQUES d'haXTI 

nant tous les conseils d'un homme qui avail sur lui 
rinfluence d'une double autorite, celle de Texperience 
et de la religion. Un beau jour, Henri le vit arriver ino- 
pinement. Par extraordinaire, il n'avait pas ete rencontre 
en route et annonce a Tavance. C'est la premiere fois 
que le cacique du Baoruco avait ete surpris par un visi- 
leur. Las Casas n'en fut pas moins bien re^u que s'il 
etait attendu. Bien plus, les Indiens le veneraient; sa 
venue, parmi eux, repandit la joie, et elle fut fetee. II 
etaient infmiment plus joyeux encore, lorsque le bon 
prfitre leur apprit qu'il venait passer quelque temps avec 
eux. II avail, apporte des ornements d'eglise; il s'en ser- 
vil aussitot pour installer une petite chapelle dans Tune 
des cabanes que le cacique designa 4 eel effel. II y dit 
la messe tous les jours. * 

L'assistance entiere se composail d'Indiens,hommes, 
femmes et enfants. Henri n'y manqua jamais. Las Gasas 
acheva la conversion d'un grand nombre d'entre eux, et 
baptisa tous ceux qui ne Tavaient pas ete. Dans ses 
entretiens familiers avec le cacique, il prenait le ton 
bienveillant d'un ami respecte, parlant, neanmoins, a 
un homme superieur et a un chef. II Tencourageait, 
alors, dans ses dispositions pacifiques, et se portait 
personnellement garantdelexecution de tout ce qui avait 
ete promis a lui et aux siens. Mais, en chaire, dans cette 
petite eglise de chaume, sa parole etait celle du pr^tre 
austere commandant Tobeissance des mortels 4 Dieu, 
des sujets aux rois, sacres par Dieu : « Les rois, di^ait- 
« il, out une epee a deuxtranchants, Tun destine a punir, 
(( lautre a faire misericorde. Le roi d'Espagne avait use 
c< de celui-ci pour pardonner k Henri, ainsi qu'a ses sujets, 
« lours fautes ou leurs erreurs, afm de ne point laisser 



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HISTOIRE DES CACIQUES D HAITI 3i3 

a perip leurs ames, ce qui arriverait, certainement, s'ils 
« mouraient separes du commerce des Chretiens et pri- 
« v6s de I'usage des sacrements. » Puis c'etaient des 
exhortations a compter sur une paix solide et inviolable, 
et sur le soin qu'on aurait de chatierquiconque voudrait 
la troubler. 

Pendant tout son sejour'qui se prolongea quelque 
temps parmi ces Indiens, Las Casas revint continuelle- 
ment sur ce sujet, en sorte qu'il agit autant sur 
r esprit et le coeur du caciqute que de ses sujets. II 
reussit a leur inspirer la confiance qui leur manquait, 
et on pent dire qu'il fit plus que personne pour amener 
Taffaire de la paix a une conclusion definitive. 

Nos Indiens virent partir Las Casas avec peine; 
plusieurs d'entre eux le suivirent jusqu'si Azua. Henri 
avait pris, envers lui, Tengagement de se rendre, sans 
plus de delai, aux ordres du gouvernement de Santo- 
Domingo, avec toute sa tribu. 

Comme on s'inquietait de tout, on s'alarmait du 
sejour de Las Casas dans le Baoruco. Craignait-on 
qu'il ne detournat le cacique de faire sa soumission ? 
Peut-etre bien. Ses ennemis, dans la colonic, etaient 
capables d'avoir inspire ces calomnieuses suggestions, 
lis reussirent, il parait, a les faire partager a Taudience 
royale. Car, d^s le retour de Las Casas a Azua, il fut 
, mande au sifege de ce conseil pour s'entendre interpeller 
et blSmer de s'6tre entremis d'une affaire pour laquelle 
il n'avait regu aucune mission. II ne lui fut pas difficile 
de se justifier. La paix etant solennellement faite, dit- 
il, il etait permis a tout le monde de voir et de frequen- 
ter le cacique. Quoiqu'il n'eut, en effet, aucun man- 
dat des autorites politiques, il n'avait pas entrepris 



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814 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKtI 

sa demarche, sans rapprobation de son superieur. II 
sentait qu'il avait k remplir dans cette circonstance 
une mission religieuse de concorde et de fraternite : 
il n'etait done Tenvoye de personne, mais un humble 
missionnaire du Christ. II ajouta que, d'ailleurs, Dieu 
avait puissamment seconde ses efforts et son zele apos- 
tolique, et qu'il avait le plaisir d'annoncer a Taudience 
royale, pour sa meilleure justification, qu'elle ne tarde- 
rait pas dvoir Henri, avec tons ses Indiens, se rendre a 
sa discretion. 

Cette bonne nouvelle concilia tout, et meme, endedom- 
magement du bldme anticipe par lequel on Tavait 
d'abord accueilli, on le combia des plus vives felicita- 
tions. Henri tint parole k Las Casas. Peu de temps 
apres que ces choses se passaient a Santo-Domingo, il • 
y arriva, suivi d'un grand nombre de ses Indiens. Les 
autres le rallierent ensuite. lis s'etablirent au bourg de 
Boya, k trente lieues de Santo-Domingo ; et, aussitot, 
la petite colonie se mit 4 cultiver librement les terras 
environnantes qu'on lui distribua. Ces Indiens faisaient 
ainsi le premier bon usage de la liberte bien entendue; 
Us s'acquittaient du premier devoir de Thomme Ubre 
et digne de Tfitre en travaillant. lis etaient quatre mille 
comme dans leurs montagnes. lis vivaient, d'abord, 
isoles de la population coloniale; puis peu 4 peu, ils 
s'y melerent, et, peu a peu, ils s'y absorberent. Leur 
histoire finit ici, avec leur vie active. La trace de leur 
existence s efface, et on ne plus compter chacune qui 
s'6teint. EUes s'eteignent toutes. Le cacique Henri 
meurt paisiblement et obscurement. Et bientot, a 
quelques annees de la, pas un Indien ne lui survit ; on 
ne trouve plus que de rares descendants de cette race 



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HISTOIRE DES CACIQUES D'HAKTI 315 

dont on demSle a peine quelques traits caract^ristiques 

a travers le melange plus prononce du type africain et 

europeen. Les femmes surtout de ces sang-m61es qu'on 

persiste,jusqu'a ce jour,a appeler dans Test, ou elles 

sont en plus grand nombre, Indios, et de ce c6te-ci, 

Ignrs, corruption du mot indien , se reconnaissent a leur 

forme symetrique, a leur teint olivMre, a leur belle 

peau, a leurs grands yeux noirs et 4 leur chevelure 

longue, abondante et noire. Pas un Indien pur n'est 

arrive jusqu'a nos jours, quoiqu'une tradition plus que 

douteuse veuille que dans les montagnes du Boaruco 

les restes de la tribu d'Henri se soient maintenus 

dans la purete de leur origine et y vivent encore dans 

rindependance et tout a fait isoles de nos populations 

♦ actuelles. Nos contes populaires, espfeces de legendes, 

les designent sous le nom de vienviens (autre corruption 

probablement du mot indien), et debitent sur ces pre- 

lendus rejetons des aborigenes d'Haiti des choses 

curieuses par la naivete etle grotesque de Tinvention. 

Ces etres existent done uniquement dans Timagination 

de nos conteurs. Mais un autre recit, unevraie legende 

qui se rattache aux derniers jours de Texistence des 

Indiens de la tribu d'Henri, a ete recueillie par les his- 

toriens serieux. Sous couleur de merveilleux, elle a un 

sens historique tres raisonnable. On rapporte que plu- 

sieurs d'entre eux, poussespar le repentir d'avoir abjure 

leurs anciennes croyances pour la religion. catholique, 

entreprirent d'abattre une grande croix de bois elevees 

par les Espagnols dans Tenceintede laville de Santiago. 

lis essayerent d'abord 4 Taide de cordes et de courroies 

qu'ils nouferent au somnjiet de cette croix de la deraci- 

ner du sol ; ils s'epuiserent en efforts inutiles : la croix 



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316 HISTOIRE DES CACIQUES d'haKTI 

resta inebranlable.Ne pouvant reussir par ce moyen, ils 
aviserent k un autre : ils portferent la hache sur le bois 
sacre. Chaque morceau qu'ils en detachaient se repa-, 
rait aussitot, en sorte qu'apres avoir longtemps sape, la 
croix demeura intacte. Le miracle etait evident, nean- 
moins ils n'en crurent pas encore leur impuissance, et 
ils recoururent a Temploi d'un dernier moyen. lis dres- 
serent un biicher tout autour du monument religieux et 
y mirent le feu. Les flammes Tenvelopperent, etsemble- 
rent Tavoir consume ; mais, lorsqu'il ne resta plus de 
ce brasier que des cendres, la croix reparut entiere et 
sans la moindre trace de combustion. 

Cette legende ne veut-elle pas dire que la conquete 
etait un fait irrevocablement accompli, et que la religion 
des conquerants implantee sur ce sol, comme cette croix, • 
y dominait et ne pouvait plus en etre extirpee ? 



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APPENDICE 



GEOGRAPHIE PRIMITIVE D'HAITI 



DIVISIONS 

Le territoire d'Haiti ^tait primitivement divisd en cinq grands 
royaumes ou caciquats^ subdivis^s en circonscriptions moins 
importantes, que les auteurs designent generalement par le mot 
province. Les cinq grands royaumes etaient : 

Le Marien, au Nord ; 

Le Xaragua, a TOuest et au Sud ; 

Le Maguana, au Centre ; 

Le Higuey, a I'Est; 

Et la Magua, au Nord-Est. 



SUBDIVISIONS 

Le Marien comprenait les provinces suivantes : 
Baynoa, Guahaba, Hatiey, Iguamuco et Dahabon. 

La capitale, residence du cacique, etait situe h. Tendroit oil a 
ete elevee, plus tard, la ville du Gap. Le nom de cette bourgade 
indienne etait Guarico. Les Espagnols ont longtemps appele ce 
lieu : el Guarico ; mais depuis Tetablissement frauQais, la 
simple denomination de Cap a d^finitivement prevalu. Les 
autres bourgades trouvees a Fepoque de la d^couverte e'taient 



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848 APPENDICE 

situees, I'une a Tendroit ou le bourg du Gros-Morne a ete bMi, 
et Tautre au Port-de-Paix. L'Atibonico arrosait en partie ce 
territoire ; les autres rivieres qui le traversent etaient le Guata- 
pana, connu aujourd'hui sous le nom de riviere du Massacre, le 
Macoris et le Garaouai, nomme, depuis, la Grande-Riviere du 
Nord. 

Le Xaragua renfermait les provinces de Tiburon, d*Hanigu- 
Ayagua, de Yaquimo, de Yaguana etde Cayaha. 

"Ce royaume comprenait trois villages : run situe a Templa- 
cement connu du Vieux-Bourg, pr^s Port-au-Prince : deux 
autres, le premier, pres de la ville actuelle de Leogane, le second 
pres d'Aquin. Yaguana est reputee la capitale du Xaragua. Les 
nomsmodernes de Leogane et d'Aquin sont francisesde Yaguana 
et de Yaquimo. Les deux lacs k lestde Xaragua avaient noms 
Jar et Gaguani. 

L*une des deux principales chaines de montagnes qui s'y trou- 
vent y porte jusqu'aujourd'hui, sa denomination primitive, c'est 
le Baoruco, puis la Hotte ; tout a fait dans le Sud, et le Baoruco, 
au Sud-Est. 

La Maguana comprenait les provinces Niti, Coroay et Gibao. 
Gibao etait aussi le nom de la grande chaine de montagnes du 
centre de Tile. Le Gibao recelait les sources de la Neyba, de 
I'Yaqui et de TYanique. La plus grande portion du cours de 
I'Atibonico arrosait la Maguana. La capitale de ce royaume etait 
une bourgade situee a Tendroit ou existe maintenant le bourg 
de Saint-Jean qui a retenu son nom indien dans la langue espa- 
gnole : San-Juan de la Maguana. 

Le Higuey se subdivisait en plusieurs provinces : Azoa, Maniel, 
Cayacoa, Bonao, Gayemu et Macao. 

La capitale existait a I'endroit ou est encore le bourg de 
Higuey. Pr^s de la ville actuelle de Santo-Domingo se trouvait 
une autre bourgade, et pres de Monte-Plata, le bourg de Boya, 
dernier asile des Indiens. 

L'Ozama, Tune des plus belles rivieres de Tile, y avait son 
cours, et a retenu jusqu'aujourd'hui son nom primitif. 

La Magna, enfin, se partageait en plus de provinces cju'il n'en 
est reste de noms pour les designer. Gelles dont les designations 
sont connues etaient le Ganabocoa, le Gubao, et le Ciguay qui 
est aussi le nom d*une chaine de montagnes. 

La capitale de la Magna existait au lieu ou fut depuis construile 
la ville de la Gonception de la Vega. 

Le territoire de la Magna comprenait aussi la presqu'ile de 
Samana dans la baie de laquelle se jette la Yuma. 



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APPENDIGE 3 ID 



ILETS ADJACENTES 

Les iles adjacentes dont les noms primitifs nous ont ete con- 
serves sans alteration, ou k peu pr^s, sont le Guanabo et la 
Mona ou Amona ; puis enfin Adamanoy ou la Sa6ne. 



ILE BANfiQUE 

A Cuba, les Indiens parlerent a Golomb de plusieurs pays 
voisins riches a visiter. lis lui indiquerent d'abord Hai'tr ou Bohio, 
deux noms de la m6me ile, dont Tun signifie terre montagneuse, 
et I'autre grande terre ; et ensuite Ban^ue ou Badfeque ou 
Baveque. Ban^que estune ile, suivant ces Indiens,* ou les habi- 
tants ramassaient, la nuit, sur la plage, de Tor avec des bou- 
gies allumees, et en faisaient des lingots avec un marteau*. 
EUe valait, assurement, la peine qu'on s'empressat de la decou- 
^ vrir ; aussi Tamiral paraissait-il assez desireux ou impatient d'y 
atteindre. II partit du fleuve de Mares qui se jette dans Tun deV 
ports de CuJba, le 12 novembre, k la recherche de cette ile^ 
Apres avoir fait huit lieues le long de la c6te, il trouva devant 
lui un fleuve, et, quatre lieues plus loin, un autre; il ne voulut 
s'arrdter, ni entrer dans aucun d'eux, parce que le temps et le 
vent etaient favorables pour aller chercher Tile Baneque. - 
Baoeque etait k TEst de la position ou il se trouvait, d'apres les 
renseignements qui lui avaient ete donnes, et la duree du 
voyage, ajoutaient les Indiens, etait de trois journees seulement, 
a partir du fleuve de Mares. Or, Tamiral jugea plus favorable- 
ment encore de la proximite de cette ile, en tenant compte que 
'es trois journees etaient la mesure des canots indiens, et que 
ses voiles dirainueraient de beaucoup cette distance. Cependant 
il n'avait pas encore atteint la pointe Mai'ci, d'ou il devait debou- 
quer pour prendre librement la mer, que les vents vinrent k 
diminuer, puis a changer. II s'attarda, contre son gre, sur les 
cotes de Cuba qu'il longeait toujours. 11 assura, en sortant d'un 
port qu'il appela du Prince, qu'il avait apergu a TEst cette ile 
Baneque et qu*au moment de s'y diriger les vents lui devinrent 
tout ^fait contraires, et qu'alors il resolut de retourner dans le 
port du Prince. 

Golomb en fut conlrarie ; il s*inquieta vivement d*une autre 
eirconstance. II soupQonnait Alonzo Pinson de vouloir s'appro- 
prier Tavantage de decouvrir seul ou le premier cette ile, parce 
que celui-ci avait concu Tespoird'y trouver une grande quantite 



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320 APPENDICE 

d'or, sur la foi des m^mes renseignements qui lui avaient ^ie 
donnes. Alonzo Pinson paraissait en avoir eu effectivemeat le 
dessein, puisqu'il s*etait separe des deu^c autres bAtiments, non 
seulement sans en avoir re^u Tordre, mais meme contra la 
volonte de Tamiral. II partit done sans etre force de s*eloigner 

Car aucun mauvais temps, mais seulement parce qu'il le voulut 
ien, et de propos deliber6. « Pinson, s'ecria Tamiral, m'a fait 
et dit bien d'autres choses!» Pendant toute la nuit on navigua 
sans perdrela terre de vue. L'amiral fitplier ou ferler quelques- 
unes de ses voiles et tenir constamment son fanal allume', parce 
qu*il lui parut, pendant un moment, que Pinson venait a lui, 
ce qu'il aurait fort bien pu faire, s'il I'eiit voulu, car la nuit 
etait tres belle et tres claire, et il faisait un vent doux et frais. 
Mais Pinson suivit la route de TEst pour aller a I'ile Baneque. 
II parait alors que l'amiral, tout desireux qu'il etait d'aller 
aussi k Baneque, se dirigea de preference vers la grande ile 
dont il avait entendu vanter de meme la fertilite et les richesses ; 
et il est naturel de penser qu'il prit le parti d'aborder a Haiti 
qu'il voyait sipr^s de lui, couronnee de ses montagnes; il re- 
nongait, pour le moment, du moins, a chercher dans ces mers 
inconnues I'lle si pleine d'or qu'il n'etait pas bien sur de ren- 
contrer. Les aborigenes d'Ha'iti lui parl^rent de Baneque dans * 
les m^mes termcs que ceux de Cuba. II y avait une parfaite 
concordance entre les divers renseignements ; et la scene d'un 
cacique de village d'llaiti et des Indiens de la Tortue, plus voi- 
sine de Baneque a ce que disait celui-ci, qui etaient venus dans 
un grand canot envahir son marche et faire concurrence k ses 
echanges, acheva d'affermir l'amiral dans la croyance que cette 
lie existait reellement, et dans le dessein d'en poursuivre la 
decouverte. II s'eloigna des cotes d'Haiti, dans cette intention, 
et il y revint peu apres, n'ayant visite que quelques ports de la 
Tortue. II decouvrit plus tard d'autres iles, la Terre-Ferme, 
mais il ne parvint jamais a trouver I'ile Baneque. Elle ne fut 
pas davantage decouverte par Alonzo Pinson, ni par les voya- 
geurs subsequents. C'est qu'une lie de ce nom n'existait rdelle- 
mentpas ; il n*y en eut point non plus qui recelat Tor en si 
grande quantite sur ses plages qu'on I'y pAt ramasser la nuit 
aux flambeaux pour en faire des lingots . Las Gasas dit quelque 
part que cette ile Baneque etait peut-etre I'ile de la Jamaifque. 
II s'en faut que la Jamaique ait m^rile cette reputation ^e 
richesses metalliques, et, du reste, son nom indien est celui 
qu'elle porte encore. L'ile Baneque n'a jamais existe que dans 
les r^ves des Indiens ; c'etait tout simplement une Golconde 
imaginaire; et si, partout, dans I'archipel, on s'accordait k la 
decrire de la m6me maniere, c'est que la fable etait tres re- 
pandue et fidelement retenue. 



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DE LA LANGUE ET DE LA LITTERATURE 

DES 

ABORIGENES D'HAITI 



11 est certain que les aborigenes d'Haiti n*avaient point d'6cri- 
ture et que e'est 1^ la cause de Textinction de leur langue et de 
leur litterature. Gette langue, sonore et gracieuse, etait celle 

3ui se parlait dans tout Tarchipel, puisque les naturels des 
ifferentes lies s'entendaient entre eux. Gependant Tidiome 
d'une lie n'etait pas identiquement le meme que celui d'une 
autre, et pour peu qu'un territoire f6t etendu et divise, des 
variations dans le langage se faisaient aussitot remarquer. 
Autant d'iles ou autant de circonscriptions d'un territoire, 
autant de dialectes d'une langue commune. C'est ainsi qu'il y 
en avait en Haiti plusieurs dialectes provenant d'une souche 
mere. 

J'ai essaye de dresser Tinventaire de cette langue disparue. 
Mon vocabulaire, fort incomplet, se compose de noms de per- 
sonnes et de choses, ces derniers comprenant des denominations 
d'ustensiles, d'arbres, de fruits, d'aliments et d'animaux. A cette 
liste il faut ajouter un tres petit nombred'adjectifs, et voil^ tout. 
Lorsque une langue est morte et que son verbe ne s'est pas 
aneanli, le verbe qui est la parole vivante, la pensee elle-meme 
articulee , la vie s'est seulement retiree de son corps de mots 

3ui subsiste intact, et on pent la faire revivre sous le galvanisme 
e la traduction et lui faire reprendre la parole, apr^s des 
sifecles revolus pour parler poesie, histoire, pnilosophie, mceurs 
et politique ; mais si elle a perdu ce signe par lequel elle exprime 
Taction, la vie, I'existence, alors elle est ^teinte sans resurrec- 
tion possible. Tel est le cas pour les aborigenes d'Haiti. II faut 



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342 APPENDICE 

done renoncer a restituer la pensee ecrile de celte race 
d'hommes qui a, comme d'autres, vecu et exprime, dit-on, 
poetiquement et gracieusement ses inspiraiioDs et sa pensee. 

Pas un seul verbe de la langue hai'tienne, en effet, ne figure 
parmi les mots que j'ai exhumes en grande partie des ouvrages 
nistorigues de I'epoque de la decouverte. 11 v en a d*autres 
que j'ai trouv6smeles k notre patois Creole, et aont j'ai reconnu 
1 indigeneit^ pour n'avoir pu les rapporter ni a Tespagnol, ni au 
hollandais, ni a Tafricain, tons idiomes qui ont fourni des locu- 
tions a notre frangais degdnere et corrompu. 

Recapitulation faite, je suis en possession jusqu'ici de 
:260 mots, et sur ces mots sans aucun lien, j'ai mit quelques 
remarques isolees que je ne donne pas pour des regies en la 
matiere, et dont je ne garantis pas toujours la justesse. Je de- 
clare les hasarder. 

Un fait avere, comme je Tai dit au commencement, c'est qu'il 
y avait plusieurs dialectes en Haiti et que tons ces dialectes se 
rattachaient k une langue commune et mere parlee dans tout 
Tarchipel. Voici un principe pose, un point de depart. J'ea 
infere que le nom de divinite Zemes, et du genie malfaisant 
Mabouya, s'ecrivant chacun avec une orthographe et une pronon- 
ciation differentes: Zemeen, Zemes, Cheis; Maboiiya, MaboiUy 
Mapoia, sont un meme mot ou les variantes d'un meme mot 
dans trois dialectes d'origine commune, en usage, soit dans 
differentes circonscriptions d'un territoire, soit dans plusieurs 
lies separement. Rienqu'en pronongantZemeen, Zemes, Chemis, 
et en modifiant legerement son accent, on saisit dans le son 
m6me de la voix comment se sont operees les modifications or- 
thographiques telles qu'elles figurent ici. 

Quelquefois les mots pourexprimer une meme chose varienl 
legerement ou sont radicalement differents, malgre la proche 
parente des idiomes. Tels sont Piaye^ Boyes, Butios, pour 
designer les pretres qui etaient a la fois des mMecins, Yuca, 
Kaim, Kucre^ Manioc^ noms divers de cette racine amilacee, 
dont le dernier a subsists. II y a meme a cet egard une assertion 
contenue dans beaucoup d'ouvrages traitant des Indiens, a 
savoir que dans plusieurs des Antilles les femmes parlaient une 
langue differente de celledes hommes. Etnos auteurs expliquent 
le fait par une tradition quirapporte que Tune des deux grandes 
invasions caraibes aurait detruit dans ces endroits tons les 
hommes en epargnant les femmes, et que celles-ci auraient per- 
petue la langue primitive k cote de celle des envahisseurs, sans 
que Tune ait jamais absorbe Tautre. Cette assertion me semble 
si invraisemblable, qu'il me faudrait, pour y croire, des preuves 
bien autrement solides et convaincantes que celles qui en sont 
donnees. Ces preuves qui se reduisent toutefois k la simple cila- 



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APPENDICE 323 

tion de mots reellement dififerents pour exprimer des choses 
semblables, ne confirment-elles pas plutot ce que j'ai dit de la 
diversite des dialeetes d'une langue commune et de Temploi 
qu*ils faisaient, tantot de variantes d'un meme mot, taatdt de 
mots n'ayant entre eux aucune similitude pour designer un 
meme objet ? 

On a eu beau detruire jusqu'^ la racine la population primitive 
d'Hai'ti, son sang s'est pourlant mMe ea une certaine proportion 
aux races qui lui ont succede sur ce sol ; et quoique sa langue 
et sa litterature ne lui aient pas survecu, elle a neanmoins laisse 
des debris de Tune, quels qu'ils soient, mais rien, malheureu- 
sement pas un vestige de Tautpe. Elle nous a legue aussi des 
usages dont le train de notre vie mate'rielle s'accommodefort bien. 
Nous devons dotic a la transmission de ces usages des mots dont 
j*ai augmente mon vocabulaire. 

Hamac, chose et mot indiens, fort bon lit, 1<b plus leger et le 
plus portatif ; c'est pour tons les ages un berceau dont la com- 
modite s'accroit a mesure que s'accroissent nps annees. 

Ganari, excellent vase pour contenir I'eau fraiche. 

Canot, embarcation legere et elegante, dont le nom a ete 
adopte par la marine. 

Galebasse, poterie vegetale, si on pent le dire, gourde econo- 
mique, la cruche du pauvre. 

Goui, moitie de calebasse, faience vege'tale, faisant fonc- 
tion de vase ou d'assiette — indispensable dans le mobilier de 
rindigent, et d'une utility nonmoins appreciee dans les menages 
aises. 

Une bonne partie de la cuisine indienne, sans que nous 
nous en doutions, s'est conservee dans notre regime culinaire. 

L'Indien mangeait la chair du Lambi, gros coquillage qui, 
lorsqu'il est vide, sert de trompetle ou cor. Le son qu'on en tire 
est pergant, rauque et sauvage. Nos premiers Haitiens, autant 
cjue ceuxde nos jours, cornaient communement eten toute occa- 
sion du Lambi. 

Le perroquet, Jaco et non Jacquot, comme quelques-uns le 
pensent, se servait aussi rdti sur le matoutou des indiens, et 
pretait en outre Tornement de ses plumes a leurs couronnes et 
k leurs ^uniques. lis durent faire par consequent une grande 
consommation de Jacos. lis en gardaient aussi de vivants dans 
leurs cabanes, les approvisaient et les dressaient h parler, abso- 
lument comme on faisait du corbeau sur le vieux continent ; et 
quand le Jaco se montrait rebelle aux repetitions, ils lui souf- 
flaient des bouffees de fumee de tabac dans les yeux et Icis 



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324 APPENDICE 

nai;ines, el le sotilaient pour le punir. C'etait un moyen de cor- 
rection comme un autre. Nous nous plaisons encore comme eux 
au caquetage assourdissant de Toiseau bavard. Jusqu'^ preseut 
rhabitant de nos plaines et nos montagnards appellent de Tan- 
tique nom de Bayacou Tetoile du matin qui regie leurs levees. 
Les Indiens dans leur naive mythologie disent que Savacou ou 
Bayacou, fils de Louquo, le premier homme, fut un beau jour 
metamorphose en etoile. 

lis aimaient passionnement la danse et le chant. Je me per- 
suade facilement que ces airs que nous appelons nationaux ela 
nous les appropriant, sont d'origine indienne. lis n'ont en effet 
qu'une analogic fort eloignee avec la chanson veritablement 
africaine et n'empruntent rien a la musique europ^enne. J'ia- 
cline fort a croire que le carabinier ou la Tumba espagnole est 
a peu pres ce que les aborigenes de notre lie chantaient, et que 
le diouba et le chica, danses fort peu africaines a mon avis, 
appartiennent aux coutumes primitives d'Haiti. 

Un procede familier aux Indiens, c'etait de nommer les per- 
sonnes et les choses par leurs qualifications les plus saillantes. 
Un nom n'etait jamais avec eux un mot abstrait et sans signifi- 
cation, un son arbitraire. Ilsmettaient le trait oula pensee sous * 
le mot. C'est ainsi que procedent d'ordinaire les langues riches 
et pittoresques, et cela prouve que nos occidentaux etaient 
doues de cette imagination douce, sinon vive, mais du moins 
naive, gracieuse et coloree de I'Arabe ou des peuples de TOrient. 
Les noms de leurs caciques, leurs noms de pays, de rivieres, de 
montagnes sont des mots combines qui peignent les personnes 
ou les objets qu'ils d^nomment. J'ai reussi a en decomposer 
quelques-uns. Ayant saisi le procede sur trois mots, transmis 
avec leur acception certaine dans les auteurs : Caonabo, Ana- 
caona, Cibao, je I'ai de suite applique aisement a d'autres dont 
je vais donner ci-apres la liste et Vanalyse. 

Ana, fleur. D'Ana, fleur, et de Gaona, or, les Indiens ont forme 
le nom d'Anacaona, fleur d'or. Anacaona, cacique du Xaragua, 
ou royaume de I'Ouest, elait doublement celebre comme reiue 
et comme poete. 

Bo, grand, subs., grand, adj., seigneur. De Bo qui signifie 
seigneur, et de Caona, or, ils ont forme aussi Gaonabo, le sei- 
gneur de Tor, le cacique du pays de Tor. 

Bouio, grand pays, grande terre, grande maison, Krande 
demeure. Nous venons de voir la signification de la syllabe ini- 
tiale. bo et hio se retrouvent aussi dans le nom aun autre 
cacicjue : Bohechio, et non Behechio, comme quelques auteurs 
I'ecrivent. Traduisons : bo, grand, hio, pays, reste hec qui doit 



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APPENDICE 32« 

sans doute signifier chef ou souverain : Bohechio est done le 
souverain d'un grand pays. Le fait confirme pleinement notre 
interpretation : Bohecnio etait precisemient le cacique du plus 
etendu des cinq royaumes de Tile. 

Je retrouve dans le mot Anana, Ana, fleur. II est possible que 
les Indiens aient fait entrer dans la composition du nom de ce 
fruit le mot fleur, parce qu'il est odorant et parfume comme 
une fleur. 

GiBAO, montagne de pierre. Giba veut dire pierre, reste la 
finale qui signifie sans doute montagne. 

Je retrouve To signifiant montagne dans un autre nom indien 
de montagne : Baoruco. Ici comme dans Cibao, il est precede 
d'une qualification. En retranchant To, reste Baoruc dont la 
signification m*est inconnue. 

Ti est encore un autre mot qui signifie pays, etendue de terre, 
territoire. Je le retrouve dans les composes Hai'-ti, Niti, Tune 
des provinces de la Maguana, et dans Tiburon. Haiti se traduirait 
done par pays ou terre elev^e, signifiant montagneuse par 
extension ou mieux par deduction. Niti, pays ou province peu- 
plee ; car dans un autre mot ni-tayno, grand personnage, tayno 
est Tadjectif, mais ni, qualificatif ailleurs, et remplissant ici le 
role de substantif, signifie sans doute aussi bien personnage que 
les Equivalents personne, Hve, habitant, peuple. Recomposez 
Ni-ti ; peuplee province ou province peuplee, ou province popu- 
leuse. 

Tiburon est le nom donne a Tune des provinces a Textremite 
sud du Xaragua, parce que les requins fourmillent dans les mers 
qui baignent les cotes de cette province. Si Ti signifie province, 
pays, ce serait done buron qui serait le nom du redoutable 
poisson, et Tiburon voudrait par consequent dire pays de 
requins, ce qui caracterise d'ailleurs parfaitement la localite. 

Guanabo est le nom de la plus grande des iles adjacentes 
d'Haiti. En d6composant ce mot, il resulte de guana qui est le 
nom indien du lezard, et de ho qui signifie grand, que la tra- 
duction en est : grand lezard. Guanabo serait Tile du grand 
lezard. Et, en efifet, cette ile, vue de loin et de differentes direc- 
tions, avec ses montagnes assez hautes, offre Taspect et la forme 
approximative d'un immense lezard. Personne n'avait encore 
fait cette remarque, et cependant il parait que les voyageurs 
contemporains dela decouverte, et m6me posterieurement, don- 
n^rent aux autres petites iles adjacentes, ^Timitation des abo- 
rigenes, les noms des animaux ou des choses dont elles repre- 
sentent la forme. C-est ainsi qu*ils ont appele la Tortue, la 
Grange, etc., etc. {h cause de ces analogies de forme) les iles 
connues jusqu'aujourd'hui sous ces denominations. 



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526 APPENDICE 

Je retrouve le mot Guana dans le nom indien de fruit du 
<iorossolier : Guanavima; ce mot vima m'esl inconnu. 

Joint au premier pour signifier quelque chose comme nour- 
riture favorite ou habituelle du lezard (Guana). Le corossol ou 
guanavima est en eflFet un fruit que le lezard et tous les autres 
reptiles de la m^me famille devorent, tels que Ip mabouya, 
Tanolis, etc. Ordinairement Tarbre est convert de ces petits ani- 
maux qui y grimpentcontinuellementenquantiteinnombrable. 
Le maboya en mange le fruit, lorsqu'ii est en parfaite maturite 
^t qu'il tombe a terre. 

Tous les autres mots que j'ai dejk inscrits dans le cours de ce 
travail, et quelques autres tels que Mayobanex^ Guarionex, 
Manicatoex, Cotubanama, noms d'hommes, Higtienamota^ 
Attabeirat Mamonay noms de fenimes; Maguana, Magua^ 
Yaguana, Cayahay YaquimOy noms de lieux; Attibonico, 
Yaquiy Guatapana, Garaouai^ Ozama, Hayna, noms de 
rivieres, Mamey^ Guanavima, Corossol, goyave, genipa, 
-cachiman, noms de fruits, ce petit nombre de mots, dis-je, suf- 
lit, a la simple prononciation, pour donner une ideede lasono- 
rite et de rharmonie gracieuse de la langue des aborigenes 
<i'Haili. Ce que ie veux inferer dans cette derniere remarque, ^ 
^'est qu'inevitablement un idiome porte les empreintes caracte- 
ristiques du peuple qui le parle. II est, dans I'accentuation, dur, 
rauque, heurte et sauvage, si tels sont Tesprit et les moeurs des 
hommes qui Femploient; doux, au contraire, melodieux, pitto- 
resque et gracieux, si ces caracteres sont ceux de leur nature et 
de leur imagination. Les aborigines d'Haiti, juges sur ces rares 
debris de leur langue, justifient le dire des historiens et attestent 
qu'ils etaientdemceurspaisibles, doux, hospitaliers et sociables, 
qu'ils aimaient passionnement la danse et les jeux, et qu'ils 
avaient lib^ralement en partage Theureux don de poiesie. 

II n'y a done pas de doute qu'Haiti eut une litterature primi- 
tive. Elle consistait en poesies populaires. Gette sorte de po^sie 
se retrouve chez tous les peupies qui ont une existence natio- 
nale, une langue et des traditions; mais il en est chez lesquels 
elle est plus particuli^rement inherente aux moeurs. Elle y est 
en quelque sorte endemique. En Espagne et en Italic, paf 
exemple, outre les oeuvres poetiques personnelles et distinctes, 
il y a toute une poesie anonyme et spontanee. Tel canzone d'un 
gondolier italien, ou telle romance d'un premier venu guitariste 
espagnol est quelquefois tout aussi gracieuse pour le fond qu'une 
43hanson de Beranger, ou n'importe quelles stances de poetes 
connus ou qu'on pent nommer. II en etait ainsi chez les premiers 
Haitiens: lis chantaient en toute occasion de la poesie. 

Leurs areytos etaient des po^mes ou des chansons entonnefi 
aux funerailles des caciques, des nitaynos, ou de tout autre per- 



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t APPENDICE 327 

sonnage qui meritat des regrets poetiques, m^me une jeune fille 
ou ua enfant. lis en composaient aussi sur tons les sujets pour 
leurs f^tes, leurs jeux et leurs danses. C'etaient des oeuvres epi- 
ques, lyriaues, elegiaques, e'e^st-a-dire qu'elles contenaient 
rhistoire, les moeurs et les sentiments du peuple dont elles 
emanaient, et pour lequel elles etaient faites. Le nombre en dut 
6tre consideraole. Gette poesie en etait venue cependant a s'in- 
dividualiser en Haiti. EUe n'y etait pas toujours sans nom d*au- 
teur, elle avait fini par avoir ses auteurs designes, et, avec la 
cacique Anacaona, elle acquit une grande part dans Tascendant 
et la celebrite du trone. 

Tous ces faits sont surabondamment aVeres par la tradition, 
par les auteurs qui ont fait la courte histoire des aborigenes 
d'Haiti, par les voyageurs gui ont ecrit la relation de leurs 
voyages, et, enfin, par les historiens modernes qui les. ont rap- 
portes, sans la momdre contestation, lis ne sont pas non plus 
contestables. Gb. Golomb, ses compagnons et les colonisateurs 
subs^quents ont vecu un demisiecle aii milieu de ces populations 
primitives ; ils ont ete temoins occulaires de leurs moeurs, audi- 
teurs de ces poesies. Si nous nous etonnons k bon droit qu'une 
litterature qui s'est produite en tant de cirieonstances n'ait pas 
ete ecrite par ses auteurs, nous devons 6tre bien plus surpris 
encore que les Espagnols, nation civilisee et titteraire, aient 
neglige de la derober a Toubli. 

J'ai recherche les causes de cette coupable negligence, et 
j'avoue que je n'ai pas trouve une seule excuse valable de ce 
grave manquement a un devoir sacre de rintelligence. Laisser 
perir la pensee d'un peuple, ce qu'il y a de plus imperissable, 
est un crime plus barbare encore que de detruire jusqu'au der- 
nier rejeton de ce peuple. 

Les Espagnols auraient-ils dedaigne k ce point les aborigenes 
d'Haiti qu'ils crussent que ce qui provenait de cette race infe- 
rieure a la leur n*etait pas digne d'etre conserve, et ne meritait 
pas les honneurs de la posterite? Lear fanatisme religieux 
aurait-il jure et consomme la perte de cette race innocente, corps, 
kme et poesie, parce qu'elle n'etait pas chretienne, et qu'5. ce 
compte elle etait indigne de vivre, de penser et de chanter? — 
Les conquerants d'Haiti en 1492, le premier peuple de TEurope 
k cette epoque, trouverent dans cette ile des mines de metaux 
precieux et des mines de poesie : ils prefererent se gorger d'or. 
Etaient-ils si occupes k I'exploitation de cet or, si absorbes 
par les entreprises materielles de la colonisation, qu'ils n'eus- 
sent eu le temps de recueillir quelques traditions poetiques des 
malheureux Indiens, et qu'ilsn'eussent pas meme celui de laisser 
sur ce sol un vestige de leurs propres arts, une construction le 
moindrement monumentale ? Indignes excuses I et ce sont pour- 

22 

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328 APPENDICE 

lanl les seules k donner. Mais C. Colomb, lui-meme, celle nature 
enihousiaste et poetique par excellence, comment se fait-il qu'il 
n'ait pas 8auv6 ae ses propres mains cette poesie indienne, naive 
et primitive, qu'il etail si bien fait pour sentir? Evidemment il 
n'en eut pas le temps. II I'eiit sauvee, si la haine, Tenvie, la 
lutte, les malheurs lui eussent laisse seulement une heure de 
tr^ve et de calme. 11 etait poete, Colomb, II etait le seui homme 
qui eiit compris la saintete de ce devoir envers Tesprit humain 
dont pas une bonne oeuvre ne devrait perir sur cette terre. 

On ne saurait trop regretter la perte entiere de cette poesie. 
Avec ces poemes funebres oii les aborigenes faisaient le recit 
des 6venemenis accomplis sous le regne des caciques decedes, il 
cut et6 possible de recomposer Thistoire vraie des premiers 
temps d'Haiti. Personne ne doute qu'il eut ete fort interessant 
d'y trouver la solution de bien des questions que les savants 
cherchent a resoudre avec une ardente et inquiete sollicitude. 
II jr en a comme celles de la population et de la civilisation pri- 
mitives d*une grande partiie du nouveau continent qui sont con- 
damnees a rester eternellement obscures. 

Les autres poesies des Haitiensqui contiennent l«s impressions 
et les evenements de la vie intime et individuelle nous appren- 
draient bien plus aujourd'hui sur leurs moeurs, leurs idees et 
leurs croyances que ce que nous en savons par les relations 
incompletes des voyageurs et des missionnaires. U est dans nos 
populations actuelles une coutume qui remonte probablement 
au temps des Indiens, c*est de mettre en chansons tous les inci- 
dents de moeurs et meme de politique de laveille et du jour. 
Les parlicularites d'un ^venement public ou d'une scene d'inte- 
rieur que Findiscretion ou le raalheur a divulguees sont pour 
les Sambas des sujets de louanges, de complainte ou de satire. 
C'est quelquefois aussi une histoire de jalousie ou de rivalite, 
un triompne ou une d^faite en amour qui sont racontes dans 
ces chants avec une emphase et une hyperbole qui ne sont en 
aucune autre langue qu*en notre patois, plus naives et plus 
hardies. Si cette coutume n'est pas un heritage des naturels 
d'Haili, il n'est pas moins vrai qu'elle etait aussi dans leurs 
moeurs. Que de precieux documents perdus pour Tinvestigateur 
et I'historien ! ^ 

J'ai voulu m*enguerir de ce que pouvait ^tre cette litt^rature. 
J'admets, et je dois admettre qu'elie etait I'expression fidele de 
la societe qui I'avait produite, et qu'a ce titre, elle 6tait toute 
spontane'e, sans preceptes, sans poetique, sanff culture, de la 
litterature populaire enfin telle qu'elle se manifeste au commen- 
cement des societes, ou telle qu'elle eclot dans certaines regions 
des societes meme polieset civilis6es, dans ces regions ouTetude 
et les traditions de Tantiquite classique ne penetrent pas. Les 



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APPENDICE 3529 

aborigines d'Haiti etaient par exemple, comme on dit, voisins 
de Tetat de nature ; eh bien ! I'art avec ses regies, ses exigences 
et tout ce qui eonstitue son esthetiqile n'entrait absolument 
pour rien dans celte litlerature, la nature seule en faisait tous 
lesfrais. 

Cette poesie 6tait-elle versifiee ou rythmee ? En Tabsenee de 
donnees pour e'tablir qu'elle 6tait soumise a une prosodie regu- 
lifere et en usage, on est autorise a croire qu'elle etait au moins 
cadence'e, et impliquait un certain rythme, puisqu'elle etait en- 
cadree dans le chant. 

Une fois lanc6 dans de telles probabilites, il n'en coiite pas 
plus de chercher k saisir ici ou 1^, dans les recits historiques ou 
ailleurs, le tour d'esprit et d'imagination des poetes indiens. 
Lors meme qu'a cet egard il ne me serait pas possible d'arriver 
a un resultat qui satisfit la legitime curiosite des lecteurs, il ne 
serait pas indifferent au sujet que je traite d'entrer dansquelques 
details d^etude et d*investigation. 

Les lettres de la cour du roi Henri-Christophe, pour complaire 
au desir qui prit un jour leur souverain de savoir ce qu'etait 
son homonyme le cacique Henri, se mirent en train de laire le 
panegyrique de ce dernier et heroique defenseur de la liberie 
indienne. lis pretendirent alors avoir recueilli dans des traditions 
orales qui s'etaient parpetuees sur ce sol le refrain d'un vieux 
chant de guerre perdu. Ce refrain ne eonsisterait qu'ences deux 
mots : Aya Bombe, et si court qu'il soit, il a ete pourtant chante 
a la table royale sur un air evidemment rythme a Feuropeenne. 
Des iraducteurs veulent que ces mots signifient quelque chose 
comme c Mourir plutot que d'etre asservis! » Malheureusement 
ces pretendues traditions orales n'existent pas ; car en fait de 
traditions indiennes, si ce n'est les r6cits incomplets sous ce 
rapport des voyageurs et des missionnaires du temps de la de- 
couverte, il n'y a que quelques usages et des termes isoles qui 
soient arrives jusqu'^ nous. II est plus difficile de se rendre 
compte comment les panegyristes du cacique Henri ont recueilli 
ce refrain de la Marseillaise haitienne que de croire qu'ils Tont 
imagine. 

Les reclamations des tribus indiennes depossedees que publient 
quelquefois les journaux americains peuvent donner une idee 
fort eloignee de la maniere dont les races indigenes de I'Ame- 
rique exprimaient et expriment encore leur pensee. Ce qui 
caracterise ces documents c'est un tour original, inherent a la 
nature de ces races primitives, k leurs moeurs et k leur etat de 
societe ; c*est une naivete et une simplicite qui s'elevent parfois 
aux plus eloquentes inspirations.. Une poesie involontaire y 
semble conler de source. Mais du reste, les rapports de cette 
litterature, si e'en est une, avec celle de nos aborigenes ne peu- 



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330 APPENDICE 

vent etre que des rapports de vague generalite. La parente est 
ici lointaine, et Ton ne peut tout au plus reclamer dans ces pro- 
ductions qu*un faux air de la grande famille aborigene du Nou- 
veau-Monde. 

Mais venons plutot a ce qui louche d'un peu plus prfes nos 
insulaires. Les Caraibes des petitesiles qui sont de la meme race 
qu'eux, et qui leur etaient incomparablement inferieurs en etat 
social et en civilisation avaient des moeurs et des usages dont 
on retrouve les analogues chez les premiers. Leurs ceremonies 
mortuaires etait ce qui se ressemblait le plus, meme mode de 
sepulture, meme coutume de chanter des hymnes funebres aux 
defunts, excepte que chez les Hailiensles choses se passaient avec 

f)lus d'apparat et de poesie. c Sitot qu'un Caraibe est mort, dit 
e sieur de La Borde, les femmes le lavent, le roueouent, le pei- 
gnent, I'ajustent dans son hamac, et lui mettent du vermilion 
aux joues et aux levres, comme s'il etait vivant etle laissent 1^; 
un peu de temps apres I'enveloppent dans cemdme lit pour Ten- 
terrer. lis font la fosse dans la case, ils le posent dedans assis 
sur ses talons, accoude sur ses genoux, ou bien les mains 
croisees sur sa poitrine. Un homme le couvre d'un bout de 
planche et les femmes jettent la terre dessus ; ils font du feu 
autour pour purifier Tair. Apres ils se mettent a crier. Tout le 
carbet retentit de pleurs et de gemissements ; meme la nuit leur 
coeur s'ouvre aux tendres sentiments de leur perte. On les voit 
danser, pleurer et chanter en meme temps, mais d'un ton lugubre. 
lis ne disent que deux ou trois mots quils repetent souvent en- 
trecoupes jde soupirs, comme : c Pourquoi es-tu mort? Etais-tu 
las de vivre? As-tu manque de manioc,* et recommencent toujours 
la m^me chanson, tournant autour. Ou s'il a ete tue, ils disent 
quelque chose contre son meurtrier et des louanges du d^funt. 
S'il a des parents en d'autres carbets, ils s'assemblent pour 
venir aussi pleurer. La veuve donne des caconis a ceux qui ont 
mieux pleure, et pour dernier teinoignagede leur deuil, ils cou- 
pent leurs cheveux. » 

D'autres relations disent phis expressement que les Caraibes 
avaient aussi bien que les naturels d'Haiti des chants poetiques 
dont on cite une strophe qui serait le debris d'un hymne guerrier. 
La voici : 

« Je vais en guerre venger la mort de mes freres : je tueral, 
« j'exterminerai, je saccagerai, je brulerai mes ennemis ; j'em- 
< menerai des esclaves, je mangerai leur coeur, je ferai secher 
« leur chair, je boirai leur sang, j'apporterai leur chevelure et 
ft je me servirai de leurs cranes pour en faire des tasses. > 

11 n'y a assurement rien dans ce fragment qui donne une 
haute idee de la poesie caraibe. Gonstatons au contraire que 
lanthropophagie est une vilaine muse, sterile de sa nature. En 



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APPENDICE 331 

tout cas, les historiens ne font pas de doute que la litterature 
haitienne fut bien superieure h, cette derniere. lis se bornent a 
mentionner Tune, tandis que d'autre part ils n'ont pas assez de 
louanges pour celebrer Tautre, ni assez de regrets pour en de- 

f^lorer la perte. II est done inutile que je m'arrete moi-m6me a 
es comparer. 

Au surplus, les Carai'bes des petites Antilles et du continent 
ont suffisamment survecu aux Haitiens pour que le temps ni 
I'occasion n'eussent manque de recueillir et de conserver leui*s 
teuvres poetiques, si elles en avaient valu la peine. Ge qui fait 

Imager au contraire que celles des Haitiens etaient dignes des 
lonneurs de la poste'rit6, c'est I'importance qu'eux-memes y 
attachaient. La poesie 6tait en elTet un culte et une passion pour 
ce peuple gui a appele € fleur d*or > Tune de ses reines, parce 
qu'elle etait poete. Ce nom, ce mot a lui seul revele que les 
Haitiens avaient reellement le sens poetique, Timagination deli- 
cate et impressionnable, et au*ils etaient reconnaissants a leurs 
poetes des jouissances intellectuelles qu'ils leur prodiguedent. 
Cela serait k peine croyable d'un peuple sauvage, sans I'irrecu- 
sable temoignage de Phistoire. 

Est-ce assez poursuivre une pensee qui s'est evanouie a jamais 
avec sa forme harmonieuse? Evidemment on ne parviendra 
jamais k la ressaisirdans des textes qu'elle-meme n'a pas dictes. 



Nous avons pense a reunir tons les mots echappes a I'anean- 
tissement de la langue haitienne et nous en avons dresse' la no- 
menclature suivante. Les denominations geographiques et plu- 
sieurs autres noms d'arbres et d'animaux, inscrits ailleurs n'y 
sont pas compris. II serait superflu de les repeter ici. Yoyez la 
note sur la geographic primitive d'Haiti, et la liste de quelques 
plantes et animaux 



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NOMENCLATURE DE MOTS 



NOMS D'INDIENS 



GUACANAGARIC. 
C AON ABO. 

Anacaona. 
bohecuio. 

r.OTUBANAMA. 

Mayobanex. 



Manigatoex. 

HiGUENAMOTA. 

Cayacoa. 
guarocuya. 
guarionex. 
Hatuey. 



1. Zemesoix Chemis (Dieux). 

2. AUabeira, Mamona (Mere de Dieu, Vierge). 

3. Turey (Ciel), 

4. Butios (Nom des Prelres). 

5. Cacique (Nom des rois ou chefs). 

6. Nitayno (Grand personnage). 

Noms d'objets, plantes et animaux. 

7. Zagaie (B4ton de bois dur, pique, espece d'arme). 

8. Tabaco (Calumet ou pipe). 

9. Canoa (Canot, embarcation). 

10. Hamac (Lit indien devenu francais). 

11. Catefta^:^ (Caleb asse). 

12. Bohio (Grande maison ou grande terre). 

13. Haiti (Terre montagneuse). 

14. Tiburon (Pays de recjuins). 

15. Mabouya (Petit reptile tres commun dans nos climats). 

16. Ciba (Pierre). 

17. Caona (Or fm). 



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APPENDICE 333 

18. 6?oamn {Or inferieur). 

19. rwo6 (Cuivre). 

20. Cibao (Hontagne de pierre). 

21. Aje (Patate). 

22. Inhame ou iniam (Ignarne). 

23. Mamey (Le fruit de rabricotier). 

24. Ananas (Fruit qui a conserve son nom primitif). 

25. Guanavima (Fruit du corossolier). 

26. Yuca (Manioc). 

27. Cassava (Gassave), 

28. Cohyba (La plante du tabac). 

29. Magna (Plaine). 

30. Areytos (Chants, pofemes ou ballades). 

31. Tayno (Bon). 

32. Uricane Ouragan). 

33. .4wa(Fleur). 

34. Xi (Province). 

35. Hio (Pays). 



iLes historiens auxquels je fais allusion dans ma preface sont 
MM. Madiou et Bauvais-Lespinasse. La reputation bien m^ritee 
du livre de M. Madiou est faite, je n'ai plus rien k en dire. Quant 
au travail de M. Bauvais-Lespinasse, je regrette qu'il ne soit pas 
encore en la possession du public. Toutes les legons que 1 on 
peut semer dans le cours d'un vaste recit, comme Tont fait 
M. Madiou, M. B. Ardouin, M. Saint-Remy, dominent ici les 
faits. Je fais des voeux pour la publication prochaine de Texcel- 
lente histoire de M; Bauvais-Lespinasse qui trouvera dignement 
sa place entre les Etudes si neuves et si profondes de M. Ardouin, 
et les oeuvres chaleureusement ecrites de M. Saint-Remy. 



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FLORE INDIENNE 

D'HAITI 



PAR 

M. EUGfiNE NAU 



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FLORE INDIENNE D'HAITI 



LE HOBO OU OUBOU DES CARAIBES 

Le Hobo OU Oubou des Caraibes, dont parle Ovi^do, est le 
monbain a fruits jaunes des botanistes frangais. C'est un grand 
arbre, comme le dit Oviedo, a fleurs polypetal^es, de la famille 
des Balsamiers, ou de celle des Terebinlhacees de Jussieu, et 
offrant h Tetude un genre differAt dans le monbain a fruits 
rouges, dit monbain batard. 

Histoire naturelle. — Linne, dans son Systeme de la Nature^ 
le classe dans la famille des Decandrie pentagynie. Get arbre 
e^ tr^s grand, et se divise en rameaux nombreux qui forment 
une t^te touffue et tres ample; e'est pourquoi it donne un 
ombrage si frais et si apprecie par notre naturaliste conquerant. 
Les. feuilles sont ailees, alternes, luisantes, tres longues; les 
folioles sont au nombre de huit avec une impaire, elles sont 
ovales, oblongues, retrecies en pointe a leur sommet, tres 
entieres, petiolees, opposees. Les fleurs sont disposees en une 
panicule lache, h, Textremit^ des branches, aussi longues que 
les feuilles. Ces fleurs sont tr^s nombreuses, petites et blancna- 
tres. Elles ont un calice a cinq dents aigues. Les petales sont 
presque lanceoles, aigus, tres ouverts ; les antheres droites et 
les stigmates comprimes a deux lames. La plupart de ces fleurs 
coulent sans rien produire, quelques-unes seulement se trans- 
forment en fruits qui ont une baie ovoide, jaune, d'environ 
un pouce etdemi de longueur, d'un pouce de largeur, odorante, 
et rev^tue d'une legere pellicule, remplie de pulpe succulente et 
acidule. II a le port et I'aspect du Mne d'Europe. 

Je ne sais comment Ovi^do trouve que les bourgeons et 
Tecorce du monbain bouillis dans Teau, rendent celle-ci bonne 
au lavage de la barbe, je sais seulement que cette eau devient 



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338 APPENDICE 

astringente, et peut servir comme telle, non- pas a se laver la 
barbe, mais a mille autres usages plus utiles que celui-1^. Eofin, 
a en croire le mtoe auteur, TomDre du Hobo ou Oubou est si 
saine, qu'on aime a y suspendre des hamacs pour la sieste 
durant les heures chaudes de la journee; beaucoup d'autres de 
nos arbres touffus offrent cet avantage d'uae ombre saine. 

Usages, — On s'en sert, a cause de sa facile vegetation, pour 
faire avec ses boutures, des haies vives et charmantes. Ses 
feuilles sont astringentes et servent cOmme telles dans la tera- 
peuthique, et son bois blanc, cassant et leger, ne peut servir 
que comme combustible. 



CAYNITO OU LE CAIMITIER 

Le Caimitier, appele Chrysopyllum par Linnee, qui veut dire 
feuille d'or, a cause de la couieur etrange de ses feuilles dont le 
dessus est vert et le dessous d*un beau jaune, est un arbre de la 
famille des synantherees, genre des sapotilliers de Jussieu. II 
s'eleve ordinairement a la hauteur de 30 ou 40 pieds, et est fort 
branchu. Linne le classe dans les pentandries monogynies, et 
lire son nom de la couieur d'or bronzee de ses feuilles qui ont 
le dessus vert etsont couvertes d'un duvet fin et soyeux, tr^s 
remarquable. Ses fleurs sont petites, axillaires, fasciculees et 
solitaires sur chaque p^doncule, d'une couieur verdMre tr^s 
pale. Elles ont la forme d'une cloche k dix divisions, dont cinq 
plus e'paisses. Gette fleur renferme cinq etamines et un pistil . 
Son fruit pomiforme est d'un rose mele de vert et de jaune, ou 
pourpre ou violet bleuatre, suivant les differentes varietes de 
cette famille. II contient une pulpe g^latineuse, gluante, laiteuse, 
d'un gout fade et d'une odeur purulente. 

Usages, — Son bois est dur et propre a toutes sortes de cons- 
tructions; mais il faut quUl soit bien sec avant d'etre travaille. 



LE GUANABANA 



Le Corossolier, appel6 Guanabana par les Espagnols, Alaca- 
Ivolia par les Garaibes et Guanabanus par Plumier, est un arbre 
de la famille des anones de Jussieu. Les botanistes, en general, 
les designent par les iioms latins Anona muricata qui lui a 
donne Linne, qui Je range dans la grande classificatioii des 



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FLORE IXOIENNE 331) 

Polyandrie monogynie, II est une variete du genre renoncula- 
cee, lyptosperme. 

Lies feuilles de cet arbre sont tres vertes et tr^s fraiches, et 
ressemblent a celles du eitronnier. Elles sont ovales, lanceol^es, 
glabres, luisantes et planes. Ses fleurs polypetalees sont munies 
d'une eorolle de trois petales, plus trois autres petales pour le 
neclaire, blancs ou verts en dehors, et rouges ou jaunes en 
dedans (yiyace). Son fruit qui est une baie en coeur oblong, de 
la grosseur des melons moyens d*Espagne, k la pointe un peu 
recourb^e; son 6corce d'un vert jaun§.tre est rude, epaisse et 
divisee par figures en ecussons, au milieu de chacun desquels^ 
se trouve implantee une pointe noire et recourbee. La pulpe du 
fruit est filandreuse, suceulente, de couleur blanche et d'une 
saveur aromatique, quoique legerement acide. Ces fruits du 
corossolier pesent de o a 8 livres. 

Usages, — La pulpe du fruit, agreablement m^langee avee du 
Sucre et de Teau, procure aux voyageurs une boisson des plus 
savoureus^s et des plus rafralchissantes. Les Creoles appellent 
cette boisson boubouille, et roffrenf de bonne grace aux etran- 
gers qui ne I'aiment guere, a cause de sa fadeur. Les graines 
« noires qu'on retire de la pulpe du corossolier sont tres recher- 
chees pour faire des emulsions. Enfin, son bois est assez bon,. 
mais on lui reproche de n'dtre pas bien fort. 



L'ANONE {coeur de boeuf). 

Ce corossolier est de la meme famille que le precedent. II est 
designe par les botanistes sous les noms suivants : Anona syl- 
vestris, anona reticulata, corossolier sauvage, etc. Ses feuilles 
sont lanceolees; ses fleurs ont une eorolle a six petales, les 
trois inferieurs plus petits, beaucoup d'etamines et plusieurs 
pistils. II est de la Polyandrie polyginie de Linne ; et ses fruits 
sont cordiformes, reticules, dela couleur jaune, reconverts d'une 
pellicule mince et sans fascicules. On ne lui connait d'autres 
usages, que celui qu'on fait de son fruit comme aliment. 



COROSSOLIER A FRUITS ECAILLEUX (vulgo cachiman). 

Meme famille. Feuilles ^oblongues comme ondul^es; fruits 
^cailleux en larmes; fleurs ayant les pedoncules le plus souvent 
groupe's. 



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340 APPENDICE 



LE XAGUA 



Le Xagiia des Garai'bes n'est autre que le Genipayer qui est 
de la hauteur du frene, et avec le bois duquel on fait de tres 
beaux futs de lance dans plusieurs parties de rAmerique. G'est 
le Genipa americana de t.inne (Pentandrie monogynie) que 
Jussieu classe dans les rubiacees. Sa tige est droite et peu ele- 
vee; ses feuilles longues de 7 a 8 pouces et de 2 pouces de lar- 
geur, sont placees par bouquets aux extremites des branches. 
Ses fleurs munies d'une corolle en rosette offrent chiq etamines 
et un pistil, dont le stigmate est en massue. Son fruit 6st ovale 
et reconvert d'une peau verdatre, cotonneuse, de |a forme du 

Eavot a la couronne pres, et renferme une pulpe aigrelette, 
lanchatre, qui teint tout ce qu'elle touche, d'une couleur noire 
qui s'efface elle-meme au bout de quelques jours. • 

Usages. — Les sauvagess'enservaient pour secolorerl^ peau, 
lorsqu'ils allaient a la guerre, afin de se rendre effroyables k 
leurs ennemis. Son fruit se mange dans sa maturite et donne ^ 
par la pression une eau fort cls^re, avec laquelle on se lave ia 
jambe pour se delasser. Au bout de quelques heures cette eau 
noircit a I'air, et ne peat plus servir qu'a la composition d'une 
bonne encre, qui, inelangee a la Bixa en poudre, etait ivbs 
recherehee, comme nous I'avons dit plus haut, des^guerriers 
aborigenes. 



LE liYGUERO 

Le Hyguero est le nom espagnol du calebassier, que les Indiens 
appelaient Baya. Dans la description qu'en donne Ovi6do, il 
confond le calebassier a feuilles longues, avec les fruits duquel 
les insulaires faisaient toutes sortes de vases ou ustensiles de 
menage, et le calebassier comestible, dont les feuilles sont un 
peu moins longues, et dont la pulpe se mange dans sa frai- 
cheur. L'erreur d'Oviedo provient de ce qu'au Mexique, ce cale- 
bassier comestible est tres commun et d'un usage alimentaire 
journalier chezles Mexicains, tandis que le calebassier a couis, 
qui lui ressemble beaucoup, ^bonde dans les iles, ou son fruit 
remplace ordinairement la vaisselle et la gobeleterie des menages. 
Dans ce qui va suivre nous ne parlerons que du calebassier a 
couis, dont la description botanique remplacera avantageuse- 



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FLORE INDIENNE SM 

ment celle du calebassier comestible et celle aussi dii petit cale- 
bassier veneneux qui n'en sont que des varietes. II est inutile 
d'observer que le calebassier rampant, i^'est pas de la m6me , 
famille que les precedentes, et qu'il est classe dans la famille 
des curcubitac^es, k laquelle il appartient par sa nature. 

Le calebassier qui nous occupe, d^signe p^-r Linne du nom 
de Crescentia cajete (Didyriamie angyospermie) est tie la famille 
des solanees de Jussieu, et de la famille des personnees 
d'Adamson. Ses feuilles sont cuneiformes et lanceolees, retrecies 
insensiblement vers la base, terminees par une pointe longue, 
presque sessiles, enti^res, glabres, vertes et un peu luisantes. 
Ses fleurs viennent immediatement sur le tronc et le long des 
branches. EUes sont solitaires, d'un blanc jaun^tre, d'une odeur 
desagreable, et pendent chacune a un pedicule epais, long d'un 
pouce. Elles ont quelquefois cinq etamines dont trois plus lon- 
gues que les autres; mais Ordinairement elles n'en ont gue 
qualre dont deux plus cburtes comme les didynames ordinaires 
de Linne. Son bois est blanc et compact quoique^un peu 
tendre; son tronc est tortueux et ses rameaux sont nombreux, 
fort^ longs, peu divises et la plupart 6tendus horizontalement. 
•Aux fleups de cet arbre succedent des fruits qui varient dans 
leur figure d'apres les diverses esp^ces. lis sont oblongs ou 
ovoides, et ont depuis deux pouces jusqu'a un pied de diametre. 
Leur ecorce est verte, unie, dure, presque ligneuse, elle recouvre 
une chair pulpeuse, blanche, qui noircit ^T'air, pleine d'un sue 
d'un gout aigrelet, amer et astringent, et qui contient quantite 
de petites semences aplaties et cordiformes. 

Usages, — Son bois, qui est fort dur, sert afaire des toupies, des' 
chaises et d'autres meubles aussi. Les Indiens raangeaient la 
pulpe de ce calebassier pour dissoudre les abces, occasionnes par 
les chutes ou autrement* Avec I'enveloppe de ce fruit, ils faisaient 
des couis ou cicayes. 



LA BIXA 

La Bixa n'est autre que le roucouyer, ainsi appele par Oviedo. 
Linne lui donne le nom de mitella, parce que le iruit de cet 
arbre ressemble a une petite mitre. Generalement il est designe 
par les noms suivants : Bixa orellana mitella, americana, 
tinctoria mamaxi, Les Cara*ibes«iales lui donnaient le nom 
d'achiote ou catabi ou cocheduc, et lesfemmes bichet.Il est de la 
famille des tiliacees d'Adamson, ou des rosacees de Tournefort ; 
de la Polyandrie monogynie de Linn6. 



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342 APPENDICE 

Histoirenaturelle, — flet arbre ouse rencontrent ordinairement 
les plus douces, comme les plus eclaiantes couleurs, est ua bel 
ornement des jardinsd'Am^rique. II estd'uae grosseur moyenne, 
pousse plusieurs tiges droites, rameuses, couvertes d'une ecorce 
mince, unie, bruue, portant des feuilles alternes, grandes, 
eparses, cordiformes, pointues, lisses, petiolees, ajrant en dessous 
plusieurs nervures rouss^tres imilant celles du tilleul, mais plus 
allongees. Ses fleurs ont une corolle k dix p^tales, ealice a 
cinq dents ; elles portent plusieurs e'tamines et un pistil, et offreat 
Taspect d'une belle rose. 

Usages, — Les sauvages faisaient usage de la teinture rouge du 
roucou, (^u'ils retiraient par la maceration de ses graines rouges 
dans I'huile de copapac ou dans Tacide du fruit du genipayer, 
pour le tatouage deleurs corps. 

Avec son 6corce, ils se faisaient des cordes,etilsassaisonnaient 
leurs mets avec ses bourgeons roses : aussi, aimaient-ils k cul- 
tiver cet arbrisseau si utile, tout autour de leurs champetres 
cabanes. Annuellement, il leur produisait deux recoltes. La cul- 
ture du roucouyer avait commence par defrayer les premiers 
etablissements des colons europeens, comme celle du tabac el^ 
du cacaoyer ; mais toutes ces cultures si interessantes et si lucra- 
tives faites, avec intelligence, ont ete plus tard abandonnees, 
pour cellos plus luxueuses de I'indigo et de la canne h, Sucre. 



LE GUAZUMA 

C'est sans doute le meme qu'Oviedo appelle GuScum^i ; la des- 
eription qu*il en donne le prouve certainement. Ce Guazuma ulmi- 
folia, theobromaguazuma, est le bois d'orme de Nicolson, et le 
guazulme de Tussac; it est de la famille poliadelphie pentandrie 
de Linne et de la famille des malvacees de Jussieu. 

Histoire naturelle, — C'est un arbre de taille moyenne, avec 
lequel on fait de belles allees, parce qu'il crolt en peu de temps. 
Sa tige est rameuse, et pousse des racines tragantes, fibreuses 
et noiratres ; son bois est blanchatre et fendant. Ses feuilles res- 
semblent a celles du murier, bien qu'elles soient plus pctites. 
Ses fleurs sont blanchatres, ont un ealice de trois phylles, cinq 
petales voutees, a deux cornes; cinq nectaires. Ses etamines 
sont adherentes aux nectaires, chacune a trois antheres. Les 
feuilles de I'ormeau d*Ameri^e servent de nourriture aux mou- 
tons et aux cabris, et leurs fruits aux chevaux, aux bceufs et 
aux anes, durant les grandes secheresses qui desolent annuelle- 
ment les Antilles. Dans les disettes, les hommes m^mes le 



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FLORE INDIENNE 343 

mangent, bien qu'ils soient d*une difficile digestion : ces fruits 
ont le goAt sucte, lorsqu'ils sont bien haiques. Au dire d'Ovi6do, 
les insulairesfaisaient tremperdans Teau ies fruits du guazulme 
reduits en poudre ou concasses, et donnaient a leurs animaux 
ce breuvage qui les engi'aissait a merveille. 

Usages. — II n'en a pas d'autres que les precedents, que nous 
venous d'enumerer plus haut. Son bois leger ne convient qu'a 
faire des brancards de voitures, mais brule convenablement, 
son charbon poreux et leger sert a la depuration des sirops, 
dans les sucreries et dans, la plupart des raffineries coloniales. 



LE GUAMA 

Le Guama qui en espagnol signifie pois doux, est le nom 
qti'Oviedo donne au pois sucrier, ou au pois sucrin. Vulgo tuga; 
nom caraibe qui correspondait k celui de Bayroua, d'alakoaly 
qui sont la m6me chose. Les botanistes modernes Tappellent 
mimosa enga, ou acacie a fruits sucres. II estde la famille des legu- 
mineuses de Jussieu et de celle de la polygamic monacie de 
Linn6. C'est un bel arbre qui ressemble par ses fruits et par ses 
feuilles aussi au tamarinier. Son bois convient pour chaufTer les 
fourneaux, parce qu*il flambe bien sans produire beaucoup de 
fumee incommodante. II produit beaucoup de cendres, riches 
en potasse. II se plait au bord des rivieres. Ses feuilles sont 
simplement bi-pennees a cinq paires de folioles; sans epine, 
petiole margine, articule. Sa fleur est en entonnoir, d'un vert 
pale et 6vas6 en dehors. Le pistil de la fleur mince et allonge 
est environne de 80 ^ 90 etamines dont'les filets sont blancs et 
les antheres spheriques et jaunatres. Gette fleur croit a Textre- 
mite des rameaux par bouquets, composes de 7 a 8 individus 
attaches k un petiole tres petit. Le pistil devient une gousse un 

f>eu arquee, de la longueur de 5 a 6 pouces, et bridee comme 
e tamarin. Ce fruit vert, jaunatre dans sa maturite, renferme 
une matiere spongieuse, tres blanche, sucree, divisee en 14 ou 
16 loges, qui ' renferment autant de graines, presque ovales, 
noires, divisees en deux lobes, d'un gout acre, revetues d'une 
pellicule blanchatre. 

Usages. — II n'en a point. On suce ses fruits avec plaisir, a cause 
de leur saveur sucree, et son bois pent servir avantageusement 
a remplacer la bagasse, comme combustible, dans la fabrication 
du Sucre d^ canne. 



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344 APPENDICE 



LE IlICACO 



Norn espagnol et indien de I'icaquier des Antilles. Get arbre 
de moyenne grandeur ou plut6t cet arbrisseau dont le nom est 
chrysobalamis icaco de Linne (icosandrie monogynie) est de la 
famille des rosacees de Jussieu. II aimeles endroits frais dans les 
mornes, le long des rivieres et le terrain des anses qui avoisi- 
nent les rivages de Ja mer. II fleurit presque toujours. mais 
c'est en juin et en septembre qu'ildonne ses fruits. Ses tiges sont 
crochues, disposees sans ordre, peu grosses, fort branchues. 
Ses feuilles d*un vert sombre sont oblongues et portees sur un 

f)etiole assez court et petit. Sa fleur, qui parait a peine avant 
'epanouissement, laisse paraitre apres un calice monophylle 
divise en cinq parties, sa corolle est composee de cinq petales 
blancs, minces et sans odeur, disposes en rose, le centre est 
occupe par un gros ]aistil environn^ par plusieurs etamines. Ce 
pistil devient une bale ovoide semblable k une prune, tant6t 
violette, tant6t jaune, tantot noire, d'un pouce et demi de lon- 
gueur, de 8 a 10 pouces de diametre. La chair de ce fruit est 
succulente, d*une saveur douce, un peu aigrelette, quelquefois 
am^re. EUe recouvre un gros noyau qui contient une petite 
amande. 

UsageS' — Je ne lui en connais point. On dit seulement ses 
racines tres -astringentes et tres recherch^es par les medicastres 
du pays, pour le resserrement des chairs flasques. 



LE LARUMA OU YARUMA D'OVI^pO 



C'est le conlequin ou rambaiba des Caraibes. Dans les An- 
tilles, il s'appelle tout bonnement bois-trompette, parce que 
les "branches creuses ou pendent ses larges feuilles, servent de 
trompette aux enfants des colonies. Linne le denomme en latin 
cecropia peltata (Dioecie diandric) ; Jussieu le classe dans la 
famille des orties, et Adamson dans celle des chataigniers. Lie 
m^me arbre porte separement les fleurs males a spath caduc, a 
ehatons imbriques d'ecailles turbin6es, comme tetragones , ayant 
une corolle nulle ; et les fleurs femelles, a ovaires imbriqufe, 
\m style, un stigmate lacere, comme dans la fleur mk\e : ces 
fleurs se changent en une bale monosperme. 

Les anciens Caraibes se servaientdes branches creuses du bois- 



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FLORE INDIENNE 345 

trompette pour appeler le peiiple a la priere ou au combat. II 
est de moyenne grandeur; ses racines sont tres ecartees; Tecorce 
du tronc ressemble k celle du figuier; son bois est poreux, 
blanc, rude au toucher, tres facile a fendre. Le tronc, divise par 
noeuds places de distance en distance, est creux dans toute sa 
longueur, ce qui le rend cassant etpropre k ceder h Teffort d'un 
vent violent ; ses feuilles sont grandes, ombiliquees, palmees, 
larges de plus d'un pied, et sont support^es par dfe longs petioles 
verddtres, 

Oviedo dit qu'il produit un fruit doux de la longueur du doigt 
et semblable a un gros ver. En efTet, ce sont des chatons 
femelles de cette plante dont il veut parler. Aux fleurs de ces 
chatons succedent des amandes, dont les enfants des colonies 
sont tres friands. Le germe du bout de ses branches est un excel- 
lent caustique. 



LE MACAGUA 



Le macagua des Caraibes est sans nul doute le cyroyer d'Ame- 
rique. Cependant Tarbre n'estpas si grand que veutbien le dire 
Oviedo, et son bois filandreux, sec et cassant, ne vaut que 
comme combustible. Dans la description au'en fait Descourtilz, 
il dit que lapeau mince du fruit renferme deux ou trois semences 
ovales-oblongues, charnues, grosses, environnees d'une pulpe 
excellente. C*est une erreur grave, au point de vue du moins des 
cyroyers qui croissent en Haiti, car nos cyrouelles ne contien- 
nent generalement qu'une seule semence ovale, oblongue, etc. 
comme il le dit bien. Les feuilles du cyroyer ressemblent beau- 
coup k celles du noyer, quoiqu'elles soient un peu plus petites 
et cadtlques. Ses fleurs sont rouges et en thyrse, et offrent dans 
rinterieur des quatre petales de la corolle sans calice, beaucoup 
d'etamines autour d*un ovaire rond surmonte d'un style k stig- 
mate infundibuliforme. Aussi Linnele range-t-ii dans la famille 
des polyandrie monogynie, et Jussieu dans celle des guttiers. 
Les fruits du cyroyer pendent a de longs pedoncules pourpres ; 
ils sont jaunes et de la grosseur d'un oeuf de pigeon*, contenant 
une semence roussdtre, environnee d'une pulpe sucree, acidule 
et astringente : les amandes sont tres ameres. La moitie de 
Tannee, c*est-a-dire durant toute la secheresse, eel arbre reste 
depouill^ de ses feuilles. 



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UQ APPENDICE 



L'ACUBA 



L'acuba est le nom caraibe du sapotillier, que les Malabrois 
appellent manitambou . C*est TAchras sapota de Linne (Hexan- 
drie monogynie). Get arbre servit a Jussieu de base principale 
k la creation de la famille des sapotillees. 11 existe deux variet^s 
de sapotilliers ; le sapotillier k gros fruit qui est le sapota fructu 
ovato majore de Plumier, fet Je sapotillier k fruits plus petits 
. (Achras sapotilla) branchiatus, diffusus ; frustus subrolundo, 
cicatrieula mucrone breviori de Brown, Tauteur de la flore de la 
Jamaique. Avant d'aller plus loin, il convient d'avertir qu'il 
existe un sapotillier marron, vulgo balatas, qui croit dans les 
mornes,et dont le bois, meilleur encore que celui des sapotilliers 
qui nous occupent, est employe avec avantage k toutes sortes 
de constructions solides. 

Histoire naturelle. — Le sapotillier est un grand arbre qui 
s'eleve k 30 ou 40 pieds de hauteur ; sa racine est pivotante et ^ 
chevelue. Son bois dur, mais moins dur que celui du balatas, 
enferme dans son aubler un sue laiteux et gluant, qu'on 
retrouve dans la pulpe du fruit. Le bois lui-mep[ie est rouge, 
mais n'est ni blanc, ni fendant, (iomme le disent Nicolson et 
Descourtilz. Oviedo a done raison de dire que Tile d'Haiti n'a 
point de bois plus dur que celui de Tacuba. Ses feuilles naissent 
aux extremites des ramilles et par bouquet de douze k quinze ; 
elles sont longues de trois a quatre pouces, larges de douze a 
quinze lignes, lisses, luisantes, sans dentelure, d'un vert fonce 
en dessus, pale en dessous, tres veinees, remplies d'un sue lai- 
teux, gluant et ^cre. 

Caracteresparticuliers, — Ses fleurs croissent au centre des 
bouquets sur un pedicule de six lignes de longueur, au nombre 
de cinq k six ensemble; la corolle est raonopetale, en tuyau 
decoupejusqu'au milieu en douze parties egales, de quatre a 
cinq lignes de longueur sur presque autant de largeur, garniede 
6 etamines, dont les antheres sont bien renfermees dans un ca- 
lice compose de six feuilles allongees, convexes en dessous, con- 
caves en dedans,d'un vert tendre, legerement couvertes d'un 
veloute brun. Le pistil est place au milieu des etamines, et 
devient une baie ovo'ide ou spherique, couverte d'une pellicule 
grise, rude, plus ou moins crevassee. Quand elle n'estpas mure, 
sa chair est verdatre, d'un gout fort acre et desagr^able, mais 
dans sa maturite, elle est rougeatre, delicieuse, rafraichissanle, 
remplie d'une infinite de petites veines qui contiennent un sue 



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FLORE INDIENNE 347 

laiteux, doux et gluant. Le centre du fruit eat occupe par plu- 
sieurs pepins oblongs, recouverts auelquefois d'une matiere 
resiaeuse, blanchdtre, riche en acide Jbutyrique. 



LE GUIABARA 

La guiabara d'Oviedo est le raisinier k grappes du bord de la 
mer, ou mangle rouge. C'est le eocoloba vinifera de Linne (octan- 
drie triginie). II fait partie de la famille des polygonies de 
Jussieu et de eelle des persicaires d'Adamson. Les Caraibes 
appelaient indifferemment tous les mangles copey, nom Depen- 
dant qu'Oviedo reserve particulierement pour le paletuvier a 
feuilles epaisses, qui est de la m^me famille et d'une variete 
seulement du raisinier qu*il appelle guiabara. 

Histoire naiurelle. — Get arbre est remarquable par la forme 
etla beaute de ses feuilles. Ovi6do, apres avoir donneune idee de 
leur largeur, en disant qu'elles ont une paume de longueur dans 
une largeur proportionnee, remarque qu'elles sont tellement 
vertes et 6j)aisses, que les Espagnols, dans les premiers temps 
de leur arrivee, oii Tencre et le papier leur manquaient, s'en 
servaient pour ecrire, avec une epingle, ou le fer d'une aiguil- 
lette, qui formaientdes lettres tres distinctes, et si differentes de 
la couleur de la feuille, qu'elles pouvaient se lire aisement. 

Les feuilles d'un vert d'aigue marine, sonttraversees de grosses 
nervures pourprees, dont le contraste admirable plait beaucoup 
h I'oeil. Le bois du raisinier a grappes, bon a brCiIer, est employe 
dans le charronnage et dans la charpente des maisons. Son coeur 
donne une teinture rouge qui, obtenue par la decoction du bois, 
est vive et susceptible d'etre fixee par le sulfate d'alumine. Les 
feuilles de cet arbre servaient aussi d'assiettes aux Caraibes et 
aux flibustiers: Enfin les fleurs de ce paletuvier sortent des ais- 
selles des feuilles, autour d'une panicule pyramidale assez sem- 
blable a une grappe de raisin, longue de sept a huit pouces et 
contenant soixante a soixante-dix fleurs a etamines. Elles sont 
petites, blanchatres, d'une odeur suave, portees sur de petits pe- 
dicules. Les etamines sont tres deliees, au nombre de huit, 
rangees autour du pistil qui est termine par trois stigmates. 
L'ovaire devient une baie qui dans sa maturite' est molle, sphe- 
rique, de couleur pourpree, couvertes de petites gouttes de 
rosee succulente, d'un goAt aigrelet. On trouve au milieu un 
gros noyau dur, ligneux, cannele-ovale, qui renferme une 
amande amere. 

Usages. — Son bois sert a confectionner les ouvrages de char- 



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348 APPENDICE 



ronnage, et son ecorce chez nous est employee pour le tannage 
des peaux, parce qu'elle est riche en aciae tannique. 



LE COPEY 



G'est le resinier de notre montagne, dont les feuilles soiit 
encore plus grandes et plus epaisses que celles du resinier a 
grappes du bord de lamer. Les premiers Espagnols qui abor- 
d^rent notre ile, se servaient de ses feuilles pour jouer aux 
cartes, au dire d*Oviedo, et pour ecrire aussi. Les feuilles admi- 
rables de ce paletuvier ont un pied de longueur sur un demi- 
pied dans leur plus grande largeur. Ses fleurs sont a etamines, 
verddtres, en epi pyramidal et deviennent un petit fruit en 
grappe, qu*Oviedo avoue n'avoir jamais pu voir. Le mois n'etsdt 
peut-^tre pas favorable a la fructification de ce bel arbre. Get 
arbre croit de preference dans les mornes ; cependant, j'en ai 
vu quelques-uns dans les jardins de la ville du Port-au-Prince, 
dont le site appartient plus a la plaine qu'aux mornes. 



LE GAGUCY 



Le gagucy d'Oviedo est le ^alabure soyeux de Descourtllz, 
dont le nom vulgaire est bois de soie. G'est le Muntingia cala- 
bura de Linne (Polyandrie monogynie). Jussieu le classe dans 
la belle famille des tilliacees. On Tappelle aussi bois ramier, 
parce aue ces oiseaux sont friands de son fruit, dont Tinterieur 
ressemnle acelui de la flguede Castille. 

Histoire naturelle,— Le calabure soyeux est untres bel arbre. 
II est commun aux Antilles, ou Ton emploie son bois pour faire 
des douves de barriques. On tresse avec son ecorce des nasses et 
des cordes, que les p^cheurs et les marins de cabotage savent 
employer par economic. Les insulaires I'utilisaient beaucoup a 
cet usage ; les premiers Espagnols imiterent leur exemple, et 
au besoin s'en faisaient de tres bons souliers, lorsqu'il ne leur en 
venait pas d'Europe. 

Caracteres physiques. — G'est un arbre de la famille des lil- 
leuls qui ressemble a Torme par son port. II s'eieve a trente pieds 
environ dans les bonnes terres. Ses rameaux sont garnis de 
feuilles dans toute leur longueur. Ses feuilles sont alternes, 
Qvales-oblongues, pointues, dent^es, portees sur des petioles 



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FLORE INDIENNE 349 

fort courts, et inegales a leur base,ua de leurs c6tes etant plus 
court que Tautre. EUes out 3 ou 4 pouces de longueur, et 
sont couvertes d'un duvet doux, fin comme la soie, qui est plus 
abondaht k la surface interieure, ce qui fait paraitre cette sur- 
face, un peu plus blanchatre que Tautre. Sa fleur consiste en un 
calice divise presque jusqu*a sa base en 5 ou 6 decoupures 
lanceolees, pointues, pubescentes en dehors et caduques ; en 
S ou 6 petales arrondies, un peu unguiculees et tres ouvertes, 
en un grand nombre d'etamines dont les filaments beaucoup 
plus courts que les petales portent des anth^res arrondies ; enfin 
en un pvaire superieur, globuleux, depourvu de style, et cou- 
ronne par 5 ou 6 stigmates epais, persistants et en etoile. 
Le fruit est une baie globuleuse, un peu plus grosse qu'une 
cerise, jaunatre avec une teinte rose, divis^e interieurement 
en 5 ou 6 loges peu apparentes, par des cloisons membra- 
neuse tres fines ; il contient des semences nombreuses, petites, 
arrondies et nichees dans une pulpe. Le calabure soyeux se plait 
dans les endroits frais, dans les mornes, et le long des rivieres, 
dans les plaines. 



LE CIBUCAN 



Le cibucan des Caraibes dont parle Oviedo estle figuier mau- 
dit ou figuier des Indes. II y a le franc et le batard. G'est le ficus 
indica de Linne (Polyganiie trioecie). II est de la famille des 
orties de Jussieu, c'est le Hinguera india des botanistes espa- 
gnols. 

Histoire naturelle. — Get arbre immense, dit Descourtilz, est 
extremement etendu, et aussi admirable par son port que par 
sa mani^re de se propager. II pousse des branches de longs jets 
pendants, assez semblables a des cordons ou a des baguettes 
qui gagnent la terre, s'y enracinent et forment de nouveaux 
troncs qui, a leur tour, en produisent d'autres de la m^me 
maniere; en sorte qu'un seul arbre s'etendant et se multipliant 
ainsi sans interruption, offre une for^t sombre, une seule cime 
d*une 6tendue prodigieuse, et qui parait posee sur un grand 
nombre de troncs de diverses grosseurs, comme le serait la 
vo<ite d'un vaste edifice, soutenue sur une quantite de colonnes. 
Avec le sue qui decoule de son ecorce, on pent faire du caout- 
chouc. Get arbre se reproduit par ses baguettes, par des graines 
et par des boutures qui v6getent avec une etonnante rapidity. 
Tons les lieux conviennent a sa vegetation. Son bois est employe 



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350 APPENDICE 

a faire des canots d'lme seule piece et quantite d'ustensiles de 
manage. 

Le figuier maudit est toujours vert, il vit et subsiste pendant 
plusieurs siecles. C'est im des plus gros arbres de FAmerique. . 
Le Pere Labat en a vii de 25 pieds de circonfe'rence. Son bois est 
mou, ses racines grosses etsaillantes en dehors, de maniere que 
I'arbre parait porte sur des arcs-boutants; ses branches sont 
enormes, s*etendent fort loin, et procurent un bel ombrage. Les 
tleurs du cibucan naissent par bouquets a Textremite des 
rameaux; elies sont oblongues, d'un vert fonce en dessus, p^le 
en dessous, et comme cotonneuses, sans dentelures; longues de 
10 k 12 pouces et larges de 4 a 5, d'une saVeur astringente, d'uae 
odeur herbacee, portees sur des petioles courts, epais, qui s'eten- 
dent sur toute la longueur de la feuille et forme une cote sail- 
lante en dessous, a laquelle aboulissent plusieurs nervures obli- 
ques, alternativement placees. Les fruits croissent le long des 
branches et des rameaux ; ils sont spheriques, de la grosseur 
d'une noix de galle, verts en dehors, de couieur rose en dedans, 
pleins d'un sue laiteux, d'un gout fade. Les fruits renfermeat 
dans leur interieur les fleurs qui se changent en une infinite de 
petites graines oblongues, roussatres et fecondes. Ce sont ces 
petites graines que lesEspagnolsdu temps d'Oviedo'comparaient 
aux lentes; et c etait pour cette seule raison qu'ils appelaient le 
cibucan ou figuier maudit, surtout le batard,'arbre des lentes. 



LE GUAYABO 

Le goyavier pyriforme, dont la synonymic est psidium pyri- 
ferum de Linne, est, d'apres ce celebre botaniste, de la famifle de 
I'icosandrie monogynie. Jussieu le range dans la belle famille 
des myrtes. 

Get arbre qui se rapproche beaucoup des poiriers pour le 
port, lacouleur et la disposition de ses feuilles, joint k une taille 
mediocre des rameaux quadrangulaires qui sont garnis de 
feuilles opposees, ovales, oblongues, un peu obtuses avec une 
pointe courte, tres entieres, lisses et marquees de points glan- 
duleux. Les fleurs blanches du goyavier, accompagnees de 
deux bractees, et portees sur des pedoncules axillaires present* 
tent pour caracteres distinctifs, un calice presque pyriforme, a 
quatre ou cinq lobes irreguliers et profonds; une corolle en 
rose, a oinq petales, contenant des etamines nombreuses, dont 
les antheres sont d'une couieur jaune citron, tout autour d'un 
pistil, dont I'ovaire infere est surmonte d'un style et d'un stig- 



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FLORE INDIEIVNE 351 

mate beaucoup plus longs que les etamines : ces fleurs repan- 
dent une odeur agreable. 

Le fruit est une bale ovoide ou en poire, de la grosseur d'un 
oeuf de poule ou d'une poire moyenne, k peau mince, jaun^tre, 
piquee de noir en dehors dans sa maturite, divisee en quatre 
parties, et contenant un grand nombre de semences dures ou 
osseuses, nichees dans une pulpe blanche ou couleur de chair, 
succulente, aromatique, d*une saveur agre'able, douce, comme 
musquee. On en connait plusieurs varietes. 

Usages. — Avec ce fruit dont les graines dures sont rejetees du 
corps des animaux sans alteration aucune, les Creoles font des 
compotes ou des pates qui sont plus estimees que celles meme 
de coing, en Europe. Descourtilz dit que I'ecorce mise en poudre 
sert^ conserver les oiseaux empailles et k tanner le cuir, et 
que le bois fait d'excellent charbon. Dans tous les cas le bois du 
goyavier est un bois tres dur qu*on emploie dans les ouvrages 
de charpente et de menuiserie. Avec ses jeunes branches droites, 
on fait des batons fort estimes dans le pays, pour leur teuacite. 



LE MAMEY OU MAMEI 

Le mamey est I'abricotier des Antilles, le mammea americana 
de Linne (Polyandrie monogynie). G'est le manchiboni des 
Garai'bes; Adamson le classe dans la famille des cistes, et Jus- 
sieu dans celle des guttiers, Enfin d'autres botanistes le rappor- 
tent dans la grande famille des synantherees, genre sapotil- 
liers. 

Histoire naturelle. — II est d'un port majestueux et devient 
ires touffu; 11 affecte la forme pyramidale. II s'eleve a 40 et 
60 pieds de hauteur, dans les terrains qui lui conviennen^; le 
tronc a jusqu'a 4 pieds de diametre. Son ecorce est grisMre, 
ecailleuse; son bois est blanc, gommeux, facile k fendre; son 
feuillage est sombre comme celui des vieux bois dont il a la 
couleur. Ses feuilles epaisses et dures sont poreuses; elles sont 
vales, obtuses, echancrees en coeur, d'autres fois tres entieres, 
garnies d'une c6te saillante, k nervures obliques, superficielles, 
nombreuses et formant des reseaux irreguliers. Ses feuilles 
sont foncees en dessus, claires en dessous. Elles ont de 8 a 
9 pouces de longueur sur 4 a 5 de largeur. Ses fleurs sont tan- 
t6t hermaphrodites, tantot separees, elles sont rosacees, ont 
quatre petales arrondis, obtus, creuses en cuiller,blancs, d'une 
odeur suave et d'un gout astringent. 

Le pistil devient un fruit charnu, succulent, spherique, de 3 a 



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352 APPENDICE 



6 pouces de diametre, et est couvert d'une pellicule peu epaisse, 
d'ungris jaunatre, grumeleuse et qui blanchilen murissant. 

La partie comestible est spongieuse, d^un jauiie rutilant, en se 
rapprochant du centre, puis blanchMre, excentriquement tra- 
vers6e par des veines lac tees dune odeur penetrante et aroma- 
tique et d'une saveur douce. Sa piilpe auricolore, recouvre 
depuis 1 jusqu'a 3 noyaux ovales, convexes superieurement et 
concaves du cote qu'ils se touchent, composes de fllamenis 
poses en tout sens les uns sur les autres, de 18 lignes de largeur 
sur pr^s de 3 pouces de longueur, lisses en dedans, d'un beau 
rouge carmin a Tinterieur ou se trouve renfermee une amande 
ligneuse, d'tin goiit acre, de couleur brunatre, bilobee,*^ on se 
sert du sue de cette amande pour tracer sur du linge des lettres 
que rien ne pent effacer. 

Usages, — Ala Martinique, on fait de tres bonnes liqueurs avec 
les fleurs de I'abricotier. Avec le fruit, on confectionne d'exeel- 
lentes compotes et des candis tres estimes. Avec le bois qui est 
facile a fendre, on retire k bien peu de frais des aissantes, du 
merrain, des poulies et autres materiaux utiles. Gru, le fruit 
est indigeste, on en bonifie la chair en le faisant tremper, avant 
le repas, dans du vin sucre, aromatise avec la cannelle et le 
girofle, quand on n'a pas le temps de le cuire dans du sirop. 



LE QUENTAS DEL XAVON 

Le Quentas del Xavon d'Oviedo est le savonnier mousseux 
decrit par Descourtilz, et le bois savonnette de Nicolson. Linn6 
Tappelle sapindus saponaria (octandrie trigynie). Jussieu le 
classe dans la famille aes savonniers ; et Adamson dans celle des 
pista,chiers. 

Histoire naiurelle, — Get arbre est d'une mediocre grandeur : 
son tronc se divise ordinairement a !2 a 3 pieds de t^rre en plu- 
sieurs branches grosses comme la cuisse. Son ecorce est grise 
raboteuse; le bois blanc, gommeux, dur; ses feuilles de diffe- 
rentes grandeurs. EUes sont d'un vert gai,.luisantes en dessus, 
d'un vert pale et veloutees en dessous, sans dentelure, termi- 
nees par une pointe qui est mousse, allongee et recourbee d'un 
cote, divisee par une c6te en deux parties inegales. Ses fleurs 
sont en rose, composees de 4 petales arrondis et d'un pistil q^i 
devient un fruit spherique, gros comme une cerise, suspendu en 
grappe, couvert dune peau jaunatre, brillante, un peu ridee. 
Gette peau couvre une substance jaunatre, transparente, gluante, 
d'un gout fort amer, inadherente a un noyau spherique, qui est 



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FLORE mDIENNE 353 

d'an beau noir, fort dur, brillant, dont Tamande est blanche, 
d'un goiit d'aveline. 

Ge fruit, ajoute Nicolson, k qui nous avons emprunt6 la plus 
grande partie de nos descriptions dans cet ouvrage, ce fruit 
mCirit vers le mois de fevrier. II croit principalement dans ks 
mornes et quelquefois dans la plaine aussi. 

Usages. -^ On peut s'en servir pour savonner le linge. Pour 
cela, on met dans I'eau chaude une demi-douzaine de ces fruits; et 
peu de temps apres, la pulpe se fond, Teau blanchit, se charge 
de mousse et d'ecume. Son noyau peut servir k faire des cha- 
pelets d'un noir. plus luisant que I'ebene. Descourtilz remarque 
aussi avec raison que les dames Creoles se servent du bout des 
jeunes branches ou des racines les plus tendres de cet arbre 
pour faire, apres les avoir bien maches a une de leurs extre- 
mites, des especes non pas de cure-dents, mais de brosses a 
dents, dont I'usage habituel entretient une grande fraicheur a la 
bouche. 

En outre du savonnier mousseux, il existe encore, rapporte 
avec justesse le m6me auteur ci-dessus mentionne, dans les lies, 
une iiane, dite liane a savon, dontlebois depouille de ses feuilles 
et d'une partie de son ecorce seulement, celle qui est la plus 
amere, sert aux memes usages. 



LE CAOABAN OU LE CAOBA 

Le caoban ou le caoba est le nom espagnol du Mahogon, bois 
d' acajou des autres botanistes, Les hommes carai'bes I'appelaient 
Lidouhouheri et les femmes Liacaicachi, C'est le swietenia 
mahogoni de Linne (Decandrie monogynie). II est classe dans la 
famille des orangers de Jussieu^et dans celle des azedaracks de 
Lamark. Nicolson I'appelle maurepasia, et Adamson le classe 
parmi les pistachiers. 

Histoire naturelle, — Cet arbre s'eleve a plus de 80 pieds; sa 
tige estdroite, divisee par le haut en plusieurs grosses branches, 
qui k leur tour se subdivisent en plusieurs autres. Sa feuille est 
large, 6paisse ; sa fleur verd^tre et petile ofTre aux regards une 
corolle plus grande que le calice a cinq pedales ouverts, con- 
caves, qui contient dix ^tamines au sommet d'un tube cylin- 
drique, environnant le pistil complet. Ses fruits sont tres durs, 
a peu pres de la grosseur du poing, gris^tre ou de couleur brune 
foncee, et ont la forme d\m oeuf. Lors de leur maturite, ils 
s'ouvrent par la base en cinq valves qui s'enlevent en maniere 
de calotte, et laissant sur Tarbre des receptacles pentagones 



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354 APPEXDICE 

entour6 de semences, que les vents agitent, detaehent et disper- 
sent sur la surface de la terre. 

Usages, — On s'en sert pour toutes sortes d'ouvrages de ehar- 

Eente et de menuiserie : on en fait de beaux n^eubles, des lam- 
ris, des aissantes, baignoires et des canaux d'une seule piece, 
aui ont queiquefois plus de quatre pieds de largeur sur vingt 
de longueur. 

II y a une autre espece d' acajou k planches, qui se nomme 
acajou mouchete, mais qui est devenu rare dans nos forets. II 
s'eleve moins haut gue le precedent; ses feuilles sont plus 
petites, ses fruits moms gros, son bois rouge&tre, parseme de 
taches noires; il est tr6s recherche pour faire les meubles. 



LE PITAHAYA OU CIERGE A GRANDES FLEURS 

Oviedo dit que le pitahaya est le nom du fruit de ce pierge ; 
mais nous ne 1 avons retrouve nuUe part dans aucun botaniste. 
II dit encore que Tusage immodere du pitahaya comme nourri- 
ture, ainsi que celui de plusieurs autres pommes de planter 
semblables, colore Turine en rouge ; nous n'avons jamais eu 
occasion par nous-m6me, ni par tradition orale ou e'crite de 
verifier ce fait; or done nous jugeons ^ propos de laisser toate 
la responsabilite de ce dire a Oviedo en personne. Cette reserve 
faite, revenons a notre description du cierge a grandes fleurs. 
Ce cierge appele vulgairement cacte serpent, cactus grandiflorus- 
de Linne (Icosandrie monogynie) est de la famille des cactes de 
Jussieu. Selon Delaunay, le mot cactus vient du verbe Kaio, 
bruler, parce que la piqure des epines de ces plantes cause de& 
douleurs brulantes. 

Histoire naturelle, — Les tiges du cacte serpent sont cylindri- 
ques, rameuses, serpentantes, verdatres, a 5 ou 6 cotes peu sail- 
lantes et minces, sur les memes cotes de petites epines rayon- 
nantes et fasciculees. 

Les boutons sont velus, les fleurs sont laterales, fort belies,, 
d'une odeur tres suave, et ont 7^9 pouces de diametre. Son 
calice est fort grand, long, tubuleux et ecailleux dans sa partie 
inferieure, compose a son sommet de folioles etroites, lineaires,. 
ligulees, pointues, jaun^tres, disposees sur plusieurs rangs, ou- 
vertes, et qui semblent former une couronne autour de la fleur. 
. Ses petales sont blancs, nombreux, lanc6oles et disposes sur 

f>lusieurs rangs en une belle rosette concave. Le style est plus 
ong que les etamines, et son stigmate est divise en une vingtaine 
d uh ^ieres aff'ectant une disposition infundibuliforme 



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FLORE INDIENNE 355 

La partie inferieure du calice qui est chargee d'ecailles 
barbues se change en un fruit ovoide, gros comme le poing, 
convert de tubercules ecailleux, charnu, d'une couleur orj^ngee, 
rempli de tres petites semences, et d*une saveur acidule fort 
agr^able. 

Usages, — II n'en a aucun, le sue de ses feuilles est au con- 
traire veneneux k haute dose. Les medecins habiles et prudents 
s'en servent quelquefois comme vermifuge. 

Varietes, — La famille des cactes et des cierges offre des va- 
rietes de genres considerables. 

LA TUNA 

La tuna des Espagnols est le batta des Caraibes, la raquetle 
commune des pays chauds. C'est le cactus opuntia de Linne 
( Icosandrie monogynie) Topuntia vul go herbarum des autres 
botanistes ou le ficus indica des memes auteurs; mais de la 
famille des cactes de Jussieu. 

Histoire naturelle. — Ses feuilles sont rondes et masslves, de 
Tepaisseur du doigt, epineuses aux bords et au milieu. La hau- 
teur de toute la plante est celle du genou. Sa fleur est jaune, 
sessile, situee sur les articulations superieures de la plante. Elle 
a environ dix petales ovales-cuneiformes, beaucoup d'etamines 
qui ont un mouvement parliculier de contraction, lorsqu'on les 
touche avant qu'elles aient repandu leur poussiere fecondante. 
et un style, dont le stigmate est partage en cinq fit dix divisions, 
Le fruit de la raquette a presque la forme d'une figue ; il est 
ordinairement d*une couleur rouge foncee, contient une pulpe 
rouge, succulente, doucedtre et qui, dit-on, a cela de particulier 
qu'il rend Purine de ceux qui en mangent rouge comme du sang, 
quoiqu'il ne leur cause aucun mal. J'en ai beaucoup mange 
dans ma vie et jamais je n'ai constats sur moi Tombre m^me de 
cette singuliere propriete attribuee k tort ou araison a la pomme 
du cactier raquette. 

Usages, Sa feuille est un des meilleurs emollients des Antilles. 
Avant de manger son fruit, precaution que ne recommande 
Descourtilz ni aucun des siens, il convient d'enlever au haut du 
fruit une couronne epineuse, radiee, qui s'y trouve et provient 
de la fleur. 

LE CABUYA OU CABOUILLE 

C'est le nom que les Indiens et les Africains apres eux ont 
constammentdonne a I'aloes-pite des Antilles et de I'Amerique 

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'tJ56 APPENDICK 

du Sud, qui est une variete de Taloes, fane sucotrin deDescour^ 
lilz ou de I'aloes perfoliala de Linne (hexandrie monogynie). II 
est de la famille des liliacees d'Adanson et des asphodeles de 
Jussieu. 

Histoire naturelle. — Ses feuilles ont 3 a 4 pouees de largeur 
et 2 a 3 pieds de longueur. Elles sont epaisses, unies, pointues, 
depourvues de piquants, dun vert clair. Ses fleurs qui viennent 
en epis autour d'une trompe de 3 a 4 pieds de haut, ressem- 
blent k cjelles de Taloes epineux, dit faux socotrin. Elles sont 
jaunes ou rouges, longues de pres d'un pouce, de la grosseur 
d*un tuyau deplume, creuses et enti^res jusqu'au milieu, mais 
fendues dans tout le reste par 6 petiles feuilles etroites ei tant 
soit peu retroussees au dehors par le bout. II v a dans chaque 
fleur six filets blanchatres un peu epais, ornes chacun d'une 
tete jaune et fendue et situes a I'entour d'un bouton tres hexa- 
gone, aussi grand qu*un grain de ble', et surmont6 d'une petite 
pointe verte. Toutes ces fleurs sont d'aplomb sur la tige, mais 
se fanent et se renversent apres et tombent sansproduire aucun 
fruit. Aussi, cette plante vient de rejelon qui s'accommode de 
tons les terrains. La variete dile cabaya ne vient que dans cer- 
tains cantons de I'ile ; elle supple'e au defaut du cnanvre et du 
lin ; on en fait en Eurof)e des cordes et divers ouvrages. Ovi^do 
raconte que les insulaires pouvaient seier leurs fers avec les 
cordes de cette pite : je lui laisse la responsabilite morale de 
cette fable espagnole. 



L'HELEQUEUR OU ALOES KARAKAS 

C'est I'agave antillarum de Linne (hexandrie monogynie) 
qui est de la famille des ananas de Jussieu. C'est une variete^ du 
maguei des Mexicains qui leur donne un cidre si renomme de 
ces republicains de I'Amerique. C'est le bromelia de Nicolson. 

Histoire natiirelle. -r- Sa racine est tube'reuse ; ses feuilles 
sortent immediatement de terre sans tige. Elles sont dispos^es 
en rond, larges de cinq a six pouees, longues de troisk quatre. 
pieds, lisseSj pliantes, terminees par une pointe tr^s aigue. Du 
centre des feuilles s'el^ve un pedoncule en forme de tige de 
quinze a vingt pieds de hauteur, remplie d'une mati^re spon- 
gieuse, qui, seche, remplace I'amadou. 

Le sommet de cette tige se divise en plusieurs petits rameaux 
d'ou sortent des fleurs monopetales en entonnoir, inodores, 
blanches, rangees par bouquet, divisees en trois quartier^, sou- 
tcnues sur un calice verddtre oblong. Ge calice devienl un fruit 



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FLORE INDIENNE 357 

^Iprrondi, charnu, oblong, divise dans toute sa longueur en trois 
capsules remplies de petites graines plates, arrondies, rous- 
sMres. 

Usage. — Le hel^queur, dont le sue des feuilles-est vulneraire, 
bouilli dans Teau, aoiine un fil aussi bon que celui du cabuya 
qui le precede. 



PATATE (LE LIRENS, Oviedo), 

' Oviedo raconte que le lirens est le fruit d'une patate que les 
insulaires cultivaient, et que les Espagnols ne tarderent pas a 
cultiver aussi ^leurexemple: < Cette plante, dit-il,jetleetrepaod 
ses branches sur terre. On les coupe pour les replanter. Les 
fruits de cette plante, produits en terre, sont attaches a de 
petites verges dependantes de la branche. Ces fruits sont de 
couleur blanc et or, et de la grosseur de grosses dattes et de 
fort bon gout. > II ne trouve aucun fruit a aui les comparer, et 
11. assure que les insulaires les portaient en abondance aux mar- 
ches, oil ils les vendaient tout cuits. 

Cette description d'Oviedo ne pent se rapporter qu'^ trois 
plantes rampantes et a racines tuberculeuses qui sont la pomme 
de terre (solanum tuberosum) Linne, ou morelles a racines 
tubereuses, Linne, et la patate sucree (convolvulus batatus) 
Linne. Mais nous trouvons, pour notre compte, cette description 
d'Oviedo plus applicable a la vraie patate, parce que les pommes 
de terre, cultivees de preference par les sauvages du continent 
americain, Tetaient peu ou point par les insulaires : parce que 
le topinambour est loin d'avoir la saveur de la patate sucree, et 
ne se reproduit pas par bouture retranchee des branches, et que 
probablement la patate cultivee negligemment par des agri- 
culteurs ignorants et insoucieux, prives avec cela d'instruments 
aratoires, devait alors atteindre a peine a la grosseur des grosses 
dattes, que lui assigne Oviedo dans sa do^cription ci-dessus rap- 
portee. Ensuite chaque lie, et voire m6me chaque canton, desi- 
gnait la patate et mille autres objets de ce genre par des noms 
differenls ; et puis chaque variete de patate recevait encore des 
designations speciales. Generalement-la patate s'appelait maby, 
chez les iGaraibes sans doute aussi lirens, comme le dit Oviedo. 
En outre, k chaque variete, ils donnaient un nom particulier 
comme nous Tavons dej^ dit plus loin. lis appelaient la patate- 
planche camieha; huceleronma la patate dite manzelle ; ala4a 
la patate marbree; chimouli laRomiliere; tahuira la verte ; 
hueleche, celle qui est rouge en dehors et jaune en dedans. 



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358 APPEXDICE 

La palate (tpomaea batatas) de Linne (pentandrle moaogyaie^ 
est un convolvulus de la famille des liserons de Jussieu, de celfe 
des campaniformes de Tournefort et du genre quamodit de 
Lamark. Les Espagnols qui la cultivaient k I'egal des insulaires 
I'appelaient batatas. 

CaracUresphysiques. — Le quamodit patate est une espece de 
liseron, herbacee, rampante et k racines grosses, tubereuses, 
charnues, dont les tiges sont glabres, un peu purpurines ou bien 
hispides et velues selon les varietes ; garnies de feuilles alternes 
longues, ovales, acuminees, en coeur k la base, et supportees, 
par des petioles glabres ou veins. Ses fleurs sont presqu'en 
ombelle, a calice polyphille, k la corolle blanehMre en dehors 
purpurine en dedans, grande, campanilee ; le stigmate est capile 
a trois lobes peu sensibles, la capsule un peu ovale a trois loges. 



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NOTES EXPLICATIVES 



NOTE I 



Le lieu de la naissance de Colomb a ete longlemps discule par la 
presse et les historiens. De nos jours encore quelques ecrivains s'obs- 
tirient k ne point vouloir admettre qu'il vil le jour h Genes. Pourtant 
les oeuvres les plus remarquables d'auteurs qui ont fouille les docu- 
ments les plus authenliques attestent que Fillustre navigateur est 

GENOIi?. 

GoccARo, Onegua, Finale, Quirito, Savone, Nervi sant les vilies 
qui ont cherche a revendiquer I'honneur d'avoir vu naitre Colomb. 
Mais il n'y a pas de d(ftite qu'il uaquit a Genes. D'ailleurs le Grand 
Homme Ta ecrit dans un acte testamentaire fait en 1498. « Siendo yo 

NACIDO en GeNOVA, CIUDAD NOBLE Y PODEROSA POR LA MAR. Etiml U^ CI 

G^nes, mile noble etpuissante sur mer, moi, etc » 

Plus loin, le mSme acte contient le passage ci-apres, qui confirme 
ce qui est ci-dessus relate. Nous le reproduisons d'apres les meilleurs 
auteurs : < Je recommande a mes Mritiers de {aire tout ce qui peut Hre 
a Vhonneur et a Vavantage de ma ville natale, sans nuire toutefois a la 
couronne d'Espagne, »• 

Washington Irving, dans les pages de son histoire de Christophe 
Colomb, etablit clairement que le cel6bre marin est ne k G fines. II 
rapporte, a Tappui de son assertion, quelques passages de I'acte d'ins- 
titutiou du majorat, dicte par I'Amiral en fevrier 1498. Nous en 
detachons le suiv^nt : «... J'ordonne au ^it don Diego, mon fits, ou a 
celui qui hMtera du dit majorat {ou Men substitud), de soulenir tou- 
jours dans ma ville de G4iies un membre de notice famille, qui y sera 
domicilii avec sa femme et de lui assurer un revenu avec lequel il puisse 
vivre honn4tement, comme il convient a une personne qui nous est alliee, 
et avoir pied et racine dans cette ville en quality de Citoyen ; de sorte 
quHl puisse y trouver aide et faveur en cas de besoin, car, j'en suis vbnu 
ET j'y suis ne *. 

* Delia sale y en ella nac6. 

u 



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360 APPENDICE 

D'apres les notes de Tappendice du m^me auteur, c il itait ecrit 
sur la page blanche d'un petit br^viaire prdsente a Colomb par le Pape 
Alexandre VII » ; « Colomb liSigue ce livre a sa chere patrie la R^u- 
BLiQUEDE Gl\Es. (Irving, p. HI et 112.) 

Mais le Comte de Roselly de Lorgues, plus concluant, prouve que 
Christophe Colomb naquit a Genes. « Telle est la verite, s*ecrie-t-il. 
•« Qu'importent, ajoute cet auteur, les pretentions de Cuccaro dans le 
« Montferrat, de Pradello dans le Plaisantin, d'Oneglia, de Finale, de 

< Boggiasco, de Quinto et Nervi dans la Riviere da Genes ? En vain le 

< petit bourg de Cogoletto s'obstine-t-il h etaler aux regards du yoya- 

< geur rinscription qui lui decerne le litre de patrie de Christophe 
€ Colomb; nous n'avons pas a nous preoccuper de ces amours- 
c< propres de clocher ni des discussions plus ou moins erudites, par 
« lesquelles Savone aussi a reclame cette gloire. Aucune de ces dis- 
« cussions n'a prouve que Christophe Colomb naquit hors de Genes ; 
« et plusieurs des documents produits durant leurs cours laisseat 
« voir qu'il etait Genois » 

Le pere de C. Colomb etait d'ailleurs Genois, comme on le verra 
plus tard. 



NOTE II 



Dans le cours de ses explorations sur les cotes de Cuba, Chris- 
tophe Colomb avait souvent entendu repeter le mot Cubanacan tant 
par les Naturels de cette lie que par ceux amenes avec lui de Guana- 
hani. On eut peut-etre cru que c'etait le nom de File decouverte ; mais 
Tamiral chercha h. se rendre compte de ce que ce mot voulait dire 
ou designer; il parvint, dans ses recherches, a savoir qu'une province 
dans rinterieur de Tile, etait ainsi denommee par les Indiens. — ^ 
D'ailleurs Colomb avait appele Cuba, Juana, au moment de prendre 
possession de cette terre le 28 octobre 1892. Voici, a propos de Cuba- 
nacan, ce que J. Girardin rapporte dans son livre : « Apres avoir 
< cotoye, dit-il, a la page 57 de la Vie et des Voyages de Christophe 
« Colomb J d'apres Washington Irving, la partie notd-ouest de Cuba, 
« il (Colomb) arriva en vue d'un grand Cap, qu'il nomma Cap des 
« Palmier s. II apprit que derriere ce grand cap il y avait une riviere 
« et que Cubanacan designait tout sihiplement une province situee 
« au centre de Cuba, Nacan, dans la langue du pays, signifiant 

' 'iLiEU. Mais il se figurait qu'oii lui parlait de Kublay Khan, le sou- 

ain tartare, et que Cuba n'etait pas une ile. II en conclut, 

". M. Girardin, que c'etait une partie du continent asiatique 

Dut pres du Mangi et du Cathay, c'est-a-dire du but 



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NOTES EXPLia\TIVES 361 



NOTE III 



Le fleuve. situe sur les c6tes de Cuba, dans lequel entra Coloi^b 
apres avoir decouvert cette ile, ful par lui nomm§ San-Salvador. 
W. Irving en parle dans les notes qui figurent a la fin du quatri^me 
volume de son Histoire de Christophe Colomb. II vit que ce fleuve avail 
un beau havre. 



NOTE IV 

Taracol n'est pas un mot tndien, comme le pensent certains ecri- 
vains. II est espagnol et signifie limacon^ a moins cependant que 
Tespagnol Tait conserve de la langue indienne. 

Colomb entra dans ce port le 25 decembre 1492, en quittant le 
Port de Saint-Thomas, aujourd'hui denomme Baie de VAcul-de-Nord. 
L'amiral Pa appele Nativity, comme on Ta dejci vu. II y prit mouil- 
lage pour conferer avec le Cacique Guacanagaric. 



NOTE V 

L'ancre de la caravelle Santa-Mnria sur laquelle etait monte 
Cbristophe Colombo en quittant le Port de Palos, a 6te transportee 
a Port-au-Prince, capitale d'Hai'ti, par les soins de M. Saint-Martin 
Dupuy, ministre de Tlnterieur, au mois de septembre 1892. 

C'est le seul souvenir bistorique que la partie occidentale d'Haiti 
possede de la decouverte de Tile par le c^lebre navigateur gehois. 

Au mois de fevrier dernier, cette ancre, dont on retrouve le dessin 
dans les illustrations de ce livre, a ete expediee k Chicago parmi les 
curiosites qui figurent h. lExposition dans le Pavilion de la Repu- 
blique. 

II va sans dire qu'eile a ete Tobjet de I'attention d'un grand nombre 
de visiteurs. 

Voici, a propos de cette ancre, ce que Moreau de Saint-Mery dit : 

« On a Irouve, ecrit-il, sur rhabilation de madame Fournier de 
€ Bellevue, a 900 toises de la mer et a 4 pieds de profondeur dans 
€ une terre de rapport, une ancre dont la tige ou verge, que j'ai 
« mesuree, a 9 pieds 2 pouces de long. 

< Je me sens enclin a penser que cette ancre pouvait ^tre Tune de 
« celles de la caravelle la Marie ^ que eommandait Cbristophe 
€ Colomb, lorsqu'il decouvrit TAmerique, et qui perit dans la nuit du 
« 24 au 25 decembre 1492, temps des Nords. Ce naufrage arriva dans 



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362 APPENDICE 

€ un mouillage qui semble bien etre celui de Limonade. Selon Her- 
« r^ra, la caravelle fat en trainee par les courants, et Colorab fit dire 
a h Guacanagaric qu'elle avait peri ti une lieue et demie de la resi- 

< dence de ce Cacique. Les dimensions de cette ancre (reconnue pour 
€ etre de fabrique espagnole) qui est longue, proportionnellement k 
€ sa grosseur que la rouille a sans doute encore diminuee comme on 

< en peut juger par son action sur Torganeau qu'elle avait soude a sa 

< tige, son enfouissement et le fait historique, tout me semble con- 
« courir k appuyer mon opinion. > 

Telle est Topinion d'un historien qui s'est donne la peine d'aller 
sur les lieux memes visiter cette ancre et se rendre compte de soa 
identile. 

Pourquoi ne serait-elle pas, en effet, celle dela Santa-Marial 

Tout le prouve. Outre qu'il est rapporte dans Thistoire que le 
Cacique Guacanagaric envoya ses sujets au sauvetage des effets de la 
caravelle de Colomb et que tout ce qui etait reste dans le navire fut 
sauve, il est encore rapporte par les historiens que Tamiral construi- 
sit son fortin avec les debris du bateau. Rien n'emp^bait qu'on eut 
transporte I'ancre k terre pour Tutiliser dans la construction cm pour 
la garder dans la forteresse en souvenir de Tevenemcnl 4u 25 d^- 
cembre 1492. 

Le comte Roselly de Lorgues, dans sa savante etude « Cfaristophe 
Colomb >, dit en terminantle recit du naufrage de Tamiral : « que 
« dans le transport de la cargaison, des munitions et des agr^s de la 
« caravelle, il ne fut pas derobeun bout d'aiguille. » {Voir page^Oi.) 



NOTE VI 

D'apres une etude publiee par le D"* J.-B. Dehoux, la croix dont il 
est question dans le recit donne a la page 315 de VHistoire des Caciques 
ne fut pas elevee a Santiago, mais a la Vega, puisqu'on appelle 
« Sainte-Croix de la Vega > celle qu'on venere dans la cathedrale de 
Sainto-Domingo. Elle serait faite, selon Thisloire, du bois d*un sapo- 
tillier^ge de plus de 400 ans, le sapotillier sacr6, comme Tappellent 
les Dominicains. {Nispei'o sagrado.) 



NOTE VII 

, Vioici^ a propqs de la croix de la Vega , une autre version que le 
D^ Dehoux* fourhit dans son Etude sur les aborigines d'lIdUi, Ce 

...,,'■},■.-. 
' Mort dans le courant de I'annee 1893. 



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NOTES EXPLICATIVES 363 

recit est tire du « Compendio de la historia de Santo- Domingo, par 
Jose-Gabriel Garcia : 

c Les Indiens triomphants, dans Tuae des premieres rencontres, 
« convinrent d'abattre la, croi:x que les Espagnols avaient plac6e k 
a Santo-Cerro. Mais elle resista k la hacbe et au fer. C'est a ce mofnent 
« que les Espagnols crurent voir une femme vetue de blanc, tenant 
« an enfant dans ses bras, qu'ils prirent pour Notre-Dame de la 
« ilfe?*ct et qu'ils saluerent avec force prieres et pleurs. Cette appa- 
€ rition les porta a livrer la bataille sous son invocation et des le 
« lendemain.» 

La croix dont il est ici question a et^, en eff6t, ^levee par les Espa- 
gnols qui Font construite des branches du sapotillier dont il est fait 
mention dans la note prec^dente. Cela sepassait en 1495, au moment 
de la memorable bataille de Santo-Cerro qui decida du sort des abo- 
rigenes : « Pendant la bataille, dit le D** Dehoux, les Indiens remar- 
« querent que leurs*^fitches aboutissaienftoutes sur la croix et ne 
•c faisaient aucun mal aux Espagnols. lis r^solurent de Fabattre, el, 

< apres Tavoir inutilement tente par le moyen de cordes qu*ils atta- 
« cherent, ils employerent inutilement aussi la haehe et le feu. Cette 

< resistance du bois sacr6 au haul duquel on voyait une femme, au 
« visage serein et doux, tenant un enfant dans ses bras, decouragea 
« les Indiens qui prirent la fuite dans le plus grand desordre. » 

M. Dehoux, en terminant son recit, ajoute : < II existe a I'eglise de 
« Santa-Gerro (Sainte-Colline) un tableau representant cette bataille. 
« Quoique cette peinture soit de nulle valeur artistique, il serait nean- 
« moins pr^cieux de la conservercomme document historique. L'eglise 
« de Santo-Cerro n'a ete primitivement constituee que pour perp^tuer 
a le souvenir de cette bataille dont la tradition est exposee k devenir 
« quelque peu legendaire. > 

L'auteur de ces lignes, pour conflrmer ses renseignements et leur 
donner de Fautorite raconte avoir visite les lieux et dit : c Aujourd'hui 
« on pent encore voir (je les ai vus), et cette petite 6glise et ce tableau 
« et le sapotillier ^ge de plus de 400 ans qui fournit le bois dont la 
« croix fut faite... Ces temoignages attestent que ce ne fut pas II San- 

< tiago que les aborigenes voulurent abattre la croix, et encore 
« moins que ce fussent les debris de la tribu du Cacique Henri qui 

< le tenterent... 



NOTE VIII 

Haiti veut dire dans le langage de ses premiers habitants : Terre 
haute, montagneuse et boisee. Cest ainsi surtout que les indigenes 
de la par tie occidentale appelaient Tile. : , , , 

BoHio signiflait dans la partie septentrionale Grande terre. Les 



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3C4 APPENDICE 

naturefs de Guanahani ne denommaient I'ile que par ce terme. D'apres 
I'etude du docteur Dehoux, Bohio voulait dire : Grande case, grande 
terre. Selon d'aatres auteurs on le traduisait par Grande plantation^ 
cabane importante. En general, les aborigines donnaient le nom de 
hohio a toute etendue du territoire ou ils etablissaient leur residence. 

Completons ces renseignements par un extrait de Tetude du doc- 
teur Dehoux : 

< Bohio ou Bojio ou Cujio, Grande case, Grande terre. Nom que 
« les aborigenes donnaient a leurs habitations et qui sert encore aa- 
« jourd'hui a designer les maisons construites en charpente et cou- 
« vertes de grosses feuilles de palmier, dites vulgairement tdches dans 
« le patois Creole. Us. H. C. On distinguait, continue cet auteur, les 
< bohios des cancys par leurs dimensions plus grandes et Ton desi- 
« gnait sous le nom de Chacra et Cracra le groupe de bohios oh le 
€ Cacique avait sa demeure. Au point de vue politique, le chacra 
« pourrait correspondre au sens de chef-lieu. Bohio etait aussi ua des 
5 noms primilifs del'lle d'Haiti et signifiait « Grand pays ». 

QuESQUEYA est encore un terme qui servait a designer Tile d'Haiti. 
M. Thomas Madiou, le cite dans son histoire d'Ua.iii. Quesqueya etait 
particulierement connu dans I'idiome des Indiens qui occupaient la 
partie orientale. Ce terme voulait dire : Mere des ierres. \ 

Babequk ou Ban^que etait aussi une des denominations d'Haiti. En 
quittant Guanahani, Colomb questionnait souvent les naturels de cette 
lie sur cette terre dont il avait entendu parler. -On rapporte que 
Babeque est synonyme de Bohio, 

Rappelons en terminant que I'amiral, en abordant A Haiti, changea 
ce nom en celui de < Hispanola ou Nueva-Espaila >. 



NOTE IX 

Voici quelques utiles renseignements sur la division territoriale 
des cacicats : 

« Suivant quelques hisloriens, Herrera entre autres, la souverai- 
« nete etait devolue par-dessus tons les autres caciques a celui de la 
« Jaragua , dont le Gouvernement particulier avait pour siege 
« Yaguana (aujourd*hui Leogane). C'etait aussi le siege de sa resi- 
« dence habituelle. De fait, une telle constitution rattachait toutes les 
< subdivisions de I'ile sinon k un seul gouvernement, du moins a des 
ic influences qu'il ^tait facile d'agencer dans un but commun, tel 
« qu'une alliance offensive et defensive. D'aiileurs, un memelangage 
« les rapprochait et facilitait leurs relations ; Ton pent mtoe croire 
« que la preponderance de la Jaragua etait due a Finfluence surtout 
« morale de Bohechio qui, plus puissant qu'aucun autre cacique par 
« Tetendue du territoire qu'il gouvernait, etait surtout respectepar 



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NOTES EXPLICATIVES 365 

« son experience et seS vertus. Quoi qu'il en^soit des motifs de rappro- 
€ chement, les cinq grands, etats, par autant de Caciques superieurs, 
€ relevaient chacun d'un gouvernement distinct et independant et 
u c'est ce qui explique pourquoi le cacicat deHiguey put s'isoler des 
« autres ainsi que les Espagnols le constaterent d'abord sous Cayacoa 
« el plus tard, sous Tintrepide et feroce Jocubanama, son parent et 
« successeur, tons deux caraibes d'origine. G'est encore ce qui explique 
« ppurquoi Guanacari,, cdiciqixe duMarien, put offrir des services aux 
u Espagnols, pendant que Caonabo, cacique de la Maguana, de con- 
« cert dejA avec Guarionex, cacique de la Magua, lui offrait de se 
« coaliser contre eux dans une alliance ofiFensive et defensive qui 
« ^emblait garantir le trioniphe au benefice du pays menace. {Etude 
« sur les aborigines d' Haiti, pat' le docteur J.-B. Dehoux.) 

Ces lignes meritent d'etre rapproch^es des differentes versions don- 
nees a cet egard. II est bon d'etablir la comparaison avec les pages 
de I'histoire des Caciques qui concernent celt e partie. 



NOTE X 

A la page 332 de Thistoire des Caciques, dans la t Nomenclature 
de mots » on trouve sous la rubrique de noms d'indiens : Guacana- 
GARic, Caonabo, Anagaona, Bohechio, Combanaua, Moyabanex, Mani- 

CATOEX, HiGOENAMOTA, CaYACOA, GuAROCUYA, GuARIONEX, HaTUEY, tOUS 

des Caciques, les uns souverains, les autres subalternes. 

Mais voici d'apres d'autres auteurs qui ont ecrit sur les notes ou 
renseignejnents foumis par les Espagnols, la liste des principaux 
Caciques tributaires des souverains. Ce sont : Mayobanex, Manicatoex 
Macremi, Hatuci, Guarocuya, Guaora, Bonao, Engombe, Guatiguana, 
Guama, Tululao. 



^VREUX, IMPRIMERIE de CHARLES H^RISSEY 



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